La question et sa réponse

Quel problème économique la connaissance pose-t-elle ?

Rédacteur : Stéphane Ménia

Il est trivial, mais néanmoins essentiel, de dire qu’un bien immatériel est un bien qui n’a pas d’existence physique. Il n’est pas palpable, à la différence d’un bien matériel. On doit toujours distinguer les biens immatériels (ex : un logiciel) et leur éventuel support physique (un CD-ROM). Le support ne constitue pas le bien lui-même.

Les notions d’ « information » et de « connaissance » sont souvent considérées comme des synonymes. En soi, ce n’est pas une grossière erreur, car les deux ont en commun d’être une forme de bien immatériel.

Néanmoins, distinguer les deux peut être intéressant pour comprendre certains enjeux liés à l’immatériel. En suivant Dominique Foray, nous dirons que « la connaissance est d’abord fondamentalement une capacité d’apprentissage et une capacité cognitive, tandis que l’information reste un ensemble de données formatées et structurées, d’une certaine façon inertes ou inactives, ne pouvant par elles-mêmes engendrer de nouvelles informations ».

Cette distinction est utile en ce qu’elle montre que le problème de la connaissance renvoie à sa production et à sa reproduction. Comment de nouvelles connaissances sont-elles produites ? On peut répondre en première approche qu’elles le sont en partie grâce à de la connaissance et de l’information. L’information pose plus, pour sa part, le problème de sa duplication et de sa transmission. Par la suite, c’est plutôt de connaissance dont il sera question.

La connaissance se caractérise par :
– son caractère non rival : l’usage de la même connaissance par différents individus est tout à fait possible, sans que cette utilisation concomitante ne soit préjudiciable aux usagers. Ex : le fait que plusieurs candidats à un examen utilisent en même temps la même formule scientifique pour résoudre un problème ne doit pas en principe influencer les notes. C’est plus gênant pour le même stylo…
– son caractère partiellement exclusif : un bien exclusif est un bien dont il est possible de réserver l’usage à un seul individu. Il est faux de dire que la connaissance est totalement non exclusive. Une connaissance n’est pas systématiquement diffusée ou diffusable. L’aspect crucial ici est la capacité de la reproduire par ceux qui ne l’ont pas produite. En revanche, il n’est pas exact non plus de considérer qu’elle est complètement non exclusive. Ex : Le simple fait de diffuser un produit fait apparaître à un degré plus ou moins élevé les connaissances qui ont permis de la produire. Notons ici la différence entre information et connaissance refait (sans surprise) son apparition. Si un produit est bien la traduction d’une connaissance, son observation est en premier lieu source d’informations (sa composition), non de connaissances (le processus cognitif qui permet de le concevoir et le produire).
– son caractère cumulatif : la connaissance se sert d’elle-même pour se produire. Idée que Newton a probablement mieux résumé que quiconque en énonçant que nous sommes des nains montés sur les épaules de géants. Dès lors, plus de connaissances amène à produire encore plus de connaissances, selon un processus général, dont les spécificités sont complexes. En économie, cette question est in fine résumable à une question de rendement dans la production (croissants ou non). Question dont le cheminement est cependant subtil (il conduit à ouvrir la « boîte noire » de l’agent économique).

Ces caractéristiques ont des conséquences essentielles.

Soit une classe informatique où des élèves travaillent ensemble. A tout moment, des élèves peuvent utiliser un logiciel et faire l’apprentissage de nouvelles fonctionnalités (non rivalité). Le contexte de la classe leur permet de se communiquer, s’ils le souhaitent, leurs « découvertes » (exclusivité partielle). A partir de ces nouvelles connaissances, chacun peut approfondir sa compétence dans l’usage du logiciel (cumulativité).
On comprend bien que non seulement l’usage du logiciel par différentes personnes n’est pas un problème pour une personne donnée. Mais on voit que c’est même une source de gains pour chacun. Plus les élèves maîtrisent individuellement l’outil et plus le groupe le maîtrisera, par la diffusion généralisée des connaissances.

Autre exemple :le texte que vous lisez est le fruit d’un processus de lecture, de réflexion, de compréhension, de personnalisation d’idées que l’auteur n’a pour l’essentiel pas inventées. Néanmoins, il doit être considéré comme une oeuvre originale. Elle a par exemple d’original une reformulation destinée à satisfaire la curiosité d’un type de lecteurs particulier. Sans les sources utilisées, il aurait fallu reconstituer totalement de nombreuses idées qu’il contient. « Réinventer la roue ».

En économie, ce genre de configuration est appelé « externalité ». L’activité des uns – la production de connaissances – a une influence sur l’activité des autres. Cette externalité est qualifiable de positive, dans le sens où l’activité d’un individu influence positivement celle des autres.

Lorsqu’un chercheur isole un gêne et publie ses résultats dans une revue scientifique, son activité profite à d’autres chercheurs, qui pourront en étudier les propriétés.

Cette situation a une conséquence primaire. Puisque rien ne récompense individuellement le service que chacun rend aux autres, chacun a tendance à sous-estimer l’intérêt de faire des efforts. C’est un problème de coordination.

Dans le cas d’une classe, il est évident que cette coordination peut être stimulée par la taille réduite de la classe (voire par le maître). Lorsque des entreprises se regroupent dans une zone géographique particulière, c’est en partie pour profiter d’externalités positives. Dans la mesure où elles sont en mesure de communiquer entre elles, des connaissances s’échangent. Le regroupement volontaire procède d’une démarche délibérée de partage, de mise en valeur réciproque des savoirs développés.

De manière générale, c’est plus compliqué. Au niveau d’un large groupe, la compréhension du mécanisme « connaissances individuelles – connaissances collectives – connaissances individuelles » est difficilement perceptible. Mieux, la crainte d’un comportement de « passager clandestin » (bénéficier du travail des autres sans produire soi-même) est redoutable.

On est dans une situation d’échec de marché. Elle est la conséquence de l’existence d’externalités. L’équilibre de marché issu d’une telle situation n’est pas optimal. La connaissance est insuffisamment produite. Et ce car le « rendement privé » (le gain que tire un individu de ses efforts de production) de la connaissance est inférieur à son « rendement social » (le gain qu’en tire la société dans son ensemble).

Ceci résume le problème économique de la connaissance : de par ses caractéristiques, elle n’est pas produite par le marché à un niveau souhaitable de tous.

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