La question et sa réponse

Quelques erreurs courantes du discours économique

Rédacteur : Alexandre Delaigue

Peut-on dire n’importe quoi en économie? En tout cas, on entend souvent n’importe quoi comme raisonnement économique. Parfois de bonne foi, souvent de mauvaise foi, de nombreuses erreurs sont souvent rencontrées. Ce guide, qui n’a pas la prétention d’être exhaustif, recense un certain nombre d’erreurs souvent rencontrées dans le domaine. Il a deux objectifs : éviter à chacun d’en commettre soi-même (car cela arrive, même aux meilleurs) mais également, lorsque l’on rencontre un interlocuteur se trompant, détecter son erreur.
Le guide se présente selon deux parties distinctes. La première (inspirée de l’ouvrage « la science économique » de T. de Montbrial) recouvre les erreurs de logique et la seconde les erreurs « basiques » (erreurs de chiffres, d’interprétation des modèles, etc.).

Erreurs de logique

Comme tout raisonnement, le raisonnement économique repose sur la logique et se distingue ainsi de la rhétorique (art de persuader). La logique repose sur la déduction et l’induction. On appelle « sophisme » un raisonnement juste apparemment, mais ne reposant en réalité sur aucune logique. Voici une liste des sophismes les plus fréquemment rencontrés :

Non sequitur

On appelle ainsi les raisonnements de type « A implique B » lorsqu’il n’y a aucun lien de causalité réel entre A et B. Exemple : « vous êtes professeur d’économie. Vous pouvez me dire quelles actions du CAC 40 vont monter ». Malheureusement (pour les professeurs d’économie…), les compétences de professeur d’économie et de prévisionniste boursier sont très différentes. Le non sequitur est l’une des erreurs les plus fréquentes, parfois difficile à détecter. Exemple plus difficile : « la balance commerciale de la France est positive, cela signifie que les entreprises françaises sont de plus en plus productives ».

Argument d’autorité

Il s’agit ici de considérer une proposition comme vraie parce qu’elle a été tenue par un individu faisant autorité, ou qu’elle correspond à une idée reçue. Par exemple : « comme le dit monsieur S, prix Nobel, le FMI oblige les pays en développement à mener de mauvaises politiques ». Ou plus drôle, « Monsieur X, professeur de géostratégie à l’institut supérieur international de géopolitique stratégique, explique qu’il faut baisser les charges pesant sur les salaires pour créer des emplois ». Il est fort possible que les politiques conseillées par le FMI soient mauvaises, ou que les charges pesant sur les salaires soient un frein à l’emploi. Mais ce n’est pas parce que c’est untel qui le dit que c’est vrai. Il faudrait connaître le raisonnement par lequel untel est arrivé à cette conclusion.
L’argument d’autorité peut prendre une forme plus vague, comme dans une phrase commençant ainsi : « les statistiques montrent que… ». Il faudrait savoir de quelles statistiques on parle pour valider (ou non) la conclusion. Il peut également s’appuyer sur des idées reçues. Exemple : « tout le monde sait que les USA sont le pays le plus inégalitaire du monde ». Parfois on cumule non sequitur et argument d’autorité. Exemple : « tout le monde sait que l’industrie française périclite, que la production industrielle baisse. Il n’y a qu’à voir toutes les délocalisations ». Les délocalisations ne signifient pas que la production industrielle baisse : elle peut fort bien augmenter dans le même temps (d’ailleurs, elle le fait).

Modus ponens

Il s’agit ici d’inverser le raisonnement, d’intervertir les rôles de la cause et de la conséquence. Un exemple : « tous les pays qui connaissent des difficultés économiques sont amenés à subir un plan d’ajustement structurel » qui devient « tous les pays ayant subi un plan d’ajustement structurel se retrouvent en difficulté ». Autre exemple : « Le déficit de la sécurité sociale a crû en même temps que le chômage augmentait. Il faut réformer d’urgence la sécurité sociale. Son déséquilibre financier crée du chômage ».

Pétition de principe (cercle vicieux)

cela consiste à prouver la proposition A par la proposition B, et la proposition B par la proposition A. Exemple : « les modèles économiques ne sont pas scientiques car l’économie n’est pas une science, et l’économie n’est pas une science car les modèles économiques ne sont pas scientifiques ». Autre exemple : « comme il n’y a pas d’entrepreneurs dans ce pays, l’État doit tout régenter. Et comme l’État régente tout, il n’y a pas d’entrepreneurs ».

Fausse analogie

l’analogie est un procédé d’explication utile pour faire comprendre un phénomène. Cependant, certaines analogies peuvent aboutir a des aberrations. exemple : « l’état peut être comparé à une grande entreprise. Comme toute entreprise, il doit vendre ses produits et être rentable ». Si on suit cette analogie, on peut aboutir à cet exemple divertissant : « Les entreprises cherchent à fidéliser leurs clients. L’État doit aussi le faire. Tout bon directeur de prison doit se réjouir de voir revenir un ancient détenu, ravi du service précédemment offert. »

Post hoc ergo propter hoc

Erreur très fréquente consistant à considérer que parce que A précède B dans le temps, A est la cause de B. Exemple : « la libéralisation des échanges consécutive au Kennedy Round (années 60) a précipité le monde dans la crise dans les années 70″. Cette erreur est probablement la plus souvent rencontrée. Elle est très fréquemment utilisée par les politiques pour « montrer » la qualité de leurs politiques (par exemple : « la politique du gouvernement français entre 1986 et 1988 a permis une baisse spectaculaire du chômage à la fin des années 80″) ou évidemment, pour dénigrer les politiques de leurs prédécesseurs (« le chômage augmente maintenant, mais c’est à cause de la désastreuse politique du gouvernement précédent). Un autre exemple (entendu très souvent) est le suivant : « Le choc pétrolier est la cause du chômage que nous subissons depuis 1974. »

Sophisme de composition

Il s’agit de croire que ce qui est vrai pour une partie d’un ensemble peut être transposé à l’ensemble. L’exemple le plus fréquent est celui de l’effet des gains de productivité qui est développé ici. Pour simplifier, si la productivité augmente dans un secteur de l’économie, il est fort probable que l’emploi diminuera dans ce secteur, pour se reporter à d’autres secteurs d’activité (les gains de productivité permettant d’acheter moins cher au premier secteur, donc d’acheter plus dans les autres). Mais si tous les secteurs connaissent une hausse de productivité, l’effet sera différent.
Autre exemple : supposons que la BCE offre un billet de 500 euros à un européen. Le pouvoir d’achat de celui-ci augmentera d’autant. Mais si la BCE fait le même don à chaque européen (en imprimant les billets), si dans le même temps la production n’augmente pas, la demande accrue n’aura pour effet que d’augmenter les prix, et il n’en résultera aucun gain de pouvoir d’achat. Dernier exemple : « la demande de rutabaga a fortement diminué sur les 30 dernières années. Pourtant le prix de ce produit est resté presque inchangé ». Le prix résulte de la demande mais aussi de l’offre : si l’offre baisse dans les mêmes proportions que la demande, le prix peut fort bien rester inchangé. De même attention ne pas négliger l’impact de l’inflation (il est fort possible qu’en termes réels, c’est à dire inflation déduite, le prix du rutabaga ait baissé).

Erreurs de modèles, d’interprétation de chiffres, etc.

Les abus de statistiques

L’usage des chiffres est source de nombreuses erreurs et manipulations plus ou moins grossières. Il n’est pas question de les récapituler exhaustivement ici. On retiendra quelques cas élémentaires.

  • Non symétrie des calculs sur pourcentage :

« Un qualifié gagne 30% de plus qu’un non qualifié. Un non qualifié gagne donc 30% de moins qu’un qualifié. »
Salaire du non qualifié : 100
Salaire du qualifié, d’après la première proposition : 100 + 0,3 x 100 = 130
Salaire du non qualifié selon la seconde proposition : 130 – 0,3 x 130 = 130 – 39 = 91
Un taux de variation est calculé sur la base d’une valeur absolue initiale. La variation absolue est conditionnée par cette valeur.

  • Information contenue dans les valeurs relatives :

D’après les lois d’Engel, la part de la consommation alimentaire dans le revenu diminue quand celui-ci augmente. Si ça continue, les hypermarchés vont tous faire faillite.
Si le revenu augmente, la consommation alimentaire absolue peut très bien augmenter, mais moins vite que les autres types de consommation.

  • Confusion réel-nominal :

Mon salaire a augmenté de 3% l’année dernière, j’ai donc gagné du pouvoir d’achat. Sauf si l’inflation a été supérieure à 3%, dans ce cas le pouvoir d’achat réel a diminué. Notons par ailleurs que le calcul du pouvoir d’achat réel repose sur des calculs d’indices, donc multiplicatif et non pas comme on le croit souvent additif. On écrit variation nominale = (variation réelle)x(variation des prix). De ce fait le calcul effectué habituellement (réel = nominal – inflation) n’est qu’un calcul approché, qui devient faux pour des grandes variations.
Exemple : Dans notre exemple précédent, si l’inflation a été de 4%, la variation du pouvoir d’achat réelle du salaire a été de nominal/réel = 1,03/1,04=0,9903, soit une baisse de (1-0.9903) donc une baisse de 0.96%. On constate que la différence avec le calcul 1.03-1.04 est faible et que l’approximation est valable.
Supposons maintenant que la hausse nominale soit de 15% et l’inflation de 20%. Le calcul approché donne alors une baisse réelle de 5%. En réalité, on trouve 1,15/1,2 = 0,958 soit une baisse réelle de 4,2%.

  • Corrélation n’est pas causalité :

Il arrive qu’on constate que deux variables statistiques sont liées mathématiquement, mais le lien entre ces deux variables peut fort bien n’être qu’une coincidence. C’est ainsi qu’on constate « mathématiquement » que la consommation de bière fait augmenter le nombre d’incendies de forêt, que la fréquence des vols de cigognes au dessus d’Auckland -Nouvelle Zélande) fait augmenter le nombre de naissances à Londres (Grande-Bretagne) ou que les mariages font augmenter le nombre des accidents de voiture.

Les abus de modèles

L’interprétation des résultats des modèles économiques est souvent délicate et sujette à contresens. L’exemple classique est celui-ci : « selon le modèle de l’avantage comparatif de Ricardo, les pays doivent se spécialiser dans les produits dans lesquels ils sont le plus productif. Mais que se passe-t-il pour un pays qui n’a aucun avantage comparatif, c’est à dire qui est moins productif que les autres pour tous les produits? ». Il s’agit ici d’une confusion entre avantage absolu et comparatif, ce qui caractérise l’avantage comparatif c’est que tous les pays en ont au moins un.

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