La question et sa réponse

Quelles sont les bases de la théorie de la justice de Rawls ?

Rédacteur : Alexandre Delaigue

Dans son ouvrage «théorie de la justice» l’américain J. Rawls a cherché à aller au delà des problèmes posés par le théorème d’Arrow. Il part du postulat suivant: les individus s’opposent (ou sont favorables) à une forme de justice en fonction de ce qu’elle va leur apporter par rapport à leur position actuelle dans la société. Par exemple un pauvre sera favorable à une redistribution importante, donc à une forme égalitaire de justice, dans la mesure ou il y gagne. Un riche fera le raisonnement inverse et s’opposera à la redistribution qui le pénaliserait. Mais si les individus étaient ignorants de leur position dans la société, sur quels critères de justice s’accorderaient-ils? C’est la question que se pose Rawls. Il suppose que tous les individus d’une société sont placés derrière un «voile d’ignorance» les empêchant de connaître leur position dans la société, et qu’ils doivent alors déterminer les critères de justice sociale leur paraissant les plus satisfaisants. Selon Rawls, il y aura alors consensus sur les deux critères suivants:
– premièrement, une société juste doit accorder à chacun l’accès à certains biens premiers (cela recouvre tous les biens nécessaires à la survie).
– Deuxièmement, les inégalités seront considérées comme acceptables dès lors qu’elles améliorent la situation des plus démunis de la société.
Cette solution est astucieuse. En effet, si l’on ne sait pas quelle sera notre place dans la société, que voulons nous? Si l’on est pauvre, on souhaitera ne pas mourir (premier critère). Mais on ne souhaitera pas une société sans inégalités (si l’on est bien placé dans l’échelle sociale future). Par contre, pour limiter les risques liés au fait d’être pauvre, on n’acceptera les inégalités que dans la mesure ou celles-ci améliorent la situation des plus bas revenus. Ce critère est intéressant dans la mesure ou il permet de procéder à des distinctions entre les inégalités. Il existe en effet des inégalités «utiles». Par exemple, si le haut revenu d’un chef d’entreprise fait qu’il emploie un grand nombre de salariés, leur permettant de vivre et d’avoir accès à de nombreux biens, cette inégalité est acceptable. Par contre, l’inégalité liée à une simple chance ou à un privilège indépendant du mérite personnel (par exemple l’héritage) doit être combattue. On peut représenter les diverses allocations individuelles résultant des diverses conceptions de la justice sociale sur le graphique suivant:

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Considérons une société composée de deux individus, sachant que la frontière des possibilités de satisfaction correspond à la courbe présentée.
On considère trois allocations possibles de la satisfaction. Le point A correspond à une répartition égalitariste. La satisfaction de chacun des individus est la même. Cependant, la satisfaction totale des deux individus n’est pas maximum, elle atteint son maximum au point C, qui correspond donc à une répartition utilitariste.
Le point B enfin correspond à une répartition «Rawlsienne»des satisfactions. En effet, si à partir de ce point on se déplace vers le point C, la situation de l’individu 2 (qui a la satisfaction la plus faible) se réduit, même si celle de l’individu 1 augmente plus. Il s’agit donc d’inégalités injustes : elles ne bénéficient pas à tous.
De même, supposons qu’on souhaite à partir du point B se rapprocher d’une répartition plus égalitaire des revenus. Cette réduction des inégalités conduirait à se rapprocher du point A, mais on voit qu’elle se ferait au détriment du plus défavorisé. Au point B, on peut donc dire que le degré d’inégalités est acceptable au sens de Rawls.
L’analyse de Rawls est donc une façon astucieuse de contourner l’impossibilité de déterminer un critère de justice qui puisse satisfaire tout le monde, grâce au concept de «voile d’ignorance» qui permet de déterminer une solution susceptible de faire l’unanimité. Elle conduit à distinguer entre inégalités justes et injustes, ce qui est une analyse permettant de réconcilier utilitarisme et égalitarisme.

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