La question et sa réponse

Qu’est-ce que l’utilitarisme ?

Rédacteur : Alexandre Delaigue

L’utilitarisme a été la première conception «moderne» de la justice sociale, c’est à dire de l’analyse visant à déterminer à l’aide d’arguments théoriques et philosophiques la forme que devrait prendre une société économiquement juste. L’utilitarisme développé par Bentham et JS Mill visait à considérer que la société juste est celle dans laquelle la satisfaction globale des individus est la plus forte. La question étant alors de mesurer la satisfaction globale. Il est possible de supposer que cette mesure est possible, en considérant que les individus peuvent donner une valeur commune à leur satisfaction. On peut en effet supposer que les individus associent à chaque bien une valeur monétaire (leur disposition à payer pour ce bien). Dans ce cas, leur satisfaction se mesure en faisant la différence entre la valeur qu’ils associent aux biens dont ils disposent et le coût que la détention de ces biens a entraîné. Si je suis disposé à payer 15 EUR pour un repas et que je paie 5 EUR pour ce repas, mon gain est de 10 EUR.
Cette mesure monétaire de la satisfaction individuelle a un corollaire: la meilleure société est celle dans laquelle la satisfaction globale (mesurée en monnaie) est la plus grande. On peut déduire de cette mesure des prescriptions en matière de politique visant à favoriser la justice sociale. On peut considérer par exemple que le fait que les personnes les plus riches d’une société perçoivent des revenus élevés bénéficie à la collectivité dans la mesure ou cela leur permet d’investir, et partant d’accroître la quantité de biens disponibles pour les autres. A l’inverse, on peut en déduire des prescriptions en matière d’imposition. Par exemple, une personne disposant de bas revenus (par exemple 3000 EUR annuels) associera une grande satisfaction à un revenu de 100 EUR supplémentaires. A l’inverse, une personne disposant d’un revenu élevé (mettons 300 000 EUR annuels) considérera que la perte de 100 EUR sur son revenu global n’est pas considérable. Cette idée aboutit à des systèmes redistributifs développés, dans lesquels le revenu des plus riches est taxé pour accroître la satisfaction globale de la population, la perte de 100 EUR pour le riche était plus que compensée par la satisfaction que 100 EUR supplémentaires apportent au pauvre.
Cette approche utilitariste présente cependant un défaut majeur, celle de procéder à des comparaisons interpersonnelles de satisfaction. Comment peut-on comparer la satisfaction d’une personne et d’une autre?A la limite, la conception utilitariste de la justice aboutit à des situations de bouc émissaire, décrite par la célèbre chanson populaire «un petit navire»: si la satisfaction globale de la société nécessite la mort d’un de ses membres (sachant que la perte issue de sa mort sera compensée par la satisfaction des autres) est-il juste qu’un individu meure pour accroître la satisfaction globale? Sans aller jusqu’à cet extrême la conception utilitariste de la justice sociale ne traite pas de façon satisfaisante cette question du sacrifice: jusqu’ou peut-on admettre que la sacrifice de quelques-uns est tolérable, même s’il accroît la satisfaction globale?
C’est pour sortir de ce problème du bouc émissaire que les économistes ont énoncé la règle de non-comparatibilité des préférences individuelles. Les satisfactions individuelles sont impossibles à comparer. Si la personne A est heureuse, et que la personne B est malheureuse, il est impossible de dire que la société est globalement «neutre» (ou heureuse ou malheureuse, selon les poids respectifs que A et B associent à leur situation personnelle). Dans ces conditions la justice sociale se résume à la détermination de l’optimum au sens de Pareto: une société est juste s’il n’est pas possible d’accroître la satisfaction d’un individu sans réduire celle d’au moins un autre. Cette définition minimaliste de la justice sociale a donné lieu aux deux théorèmes de l’économie du bien-être, qui s’énoncent comme suit:
– premier théorème: tout équilibre général des marchés en concurrence pure et parfaite est un optimum de Pareto
– Second théorème: à partir d’un optimum de Pareto donné, il est possible de déterminer les dotations initiales qui feraient de cet optimum un équilibre de marché.
En d’autres termes, le marché aboutit à construire des allocations «justes» des ressources. Le premier théorème énonce que le marché aboutit (en concurrence parfaite) à une situation optimale, le second que toute situation optimale peut venir du marché.

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