La question et sa réponse

Quels sont les facteurs de la croissance ?

Rédacteur : Stéphane Ménia

La notion de croissance économique n’est pas forcément simple à définir. Deux définitions traditionnelles permettent de l’appréhender en première approche. La première consiste à dire qu’il s’agit d’une hausse durable de la production de biens et services (donc de la richesse) dans une économie donnée. Les statistiques habituelles ont pris l’habitude de la matérialiser par le taux de variation du Produit Intérieur Brut ou du Produit National Brut.
Une variante de cette mesure prend en compte non plus la production, mais la production par habitant. Elle a comme avantage d’intégrer l’évolution de la population dans son calcul et d’éviter de porter des jugements absurdes sur l’évolution du niveau de vie moyen dans un pays. Un exemple tout bête le montre: supposons que dans Benêland, le nombre d’habitants était de 1 million en 1960 et le PIB de 100 milliards de benos (la monnaie locale). Si en 2002, le PIB est de 300 milliards de benos (à prix constants de 1960), selon la première définition le taux de croissance entre 1960 et 2002 a été de 200%, soit un taux annuel moyen de 2,78% par an. Mais, si dans le même temps, la population est passée de 1 million à 3 millions d’habitants, on comprend rapidement que le revenu par habitant est passé de 100 milliards de benos sur 1 million d’âmes, soit 100 000 benos par habitant à 300 milliards sur 3 millions, c’est-à-dire la même chose… Cette définition peut être modulée, en ne prenant en compte dans la population que la population active, éventuellement que la population active employée. Dans tous les cas, ce que l’on obtient est un indicateur de l’évolution de la productivité du travail.

Néanmoins, même si on peut préférer cette version (qui est d’ailleurs la plus souvent retenue dans la présentation des modèles de croissance), elle n’est pas exempte de critiques. En faire une liste exhaustive serait trop long. On peut néanmoins retenir quelques grandes lignes:
– le PIB ne mesure pas correctement les évolutions de niveaux de vie réels lorsque la qualité des produits changent et que les prix baissent. De sorte, par exemple, qu’on peut penser que nos habitants de Benêland ont en réalité un niveau de vie supérieur à celui de 1960 grâce à la diversité et la qualité accrues des biens et services qu’ils consomment 40 ans plus tard. En particulier, la mesure de la production de certains services peut poser des difficultés importantes.
– le PIB est une mauvaise mesure de la richesse. En particulier, il ne capture que les aspects matériels de la vie. Exprimée de cette façon, la critique n’a pas d’autre sens que ce qu’elle avance et n’est pas en rapport avec ce qui nous intéresse, à savoir une mesure quantitative de la richesse. En revanche, dès que l’on s’intéresse à ce qui fait qu’un taux de croissance est élevé ou non, alors on peut retenir cette perspective.
Traditionnellement, c’est par la notion de développement que l’on complète celle de croissance économique. Le développement, selon la définition qualitative qui en est donnée par François Perroux. Selon lui, au-delà de la croissance quantitative que mesurent les indices de production et de revenu, le développement concerne à la fois la transformation des structures sociales, le changement des mentalités et les aptitudes neuves qu’une population acquiert pour l’amélioration de ses conditions de vie.
Il y aurait donc une théorie de la croissance, qui capturerait les aspects quantitatifs et une théorie du développement qui l’engloberait et analyserait plus finement les rouages de l’évolution des sociétés. C’est bien cette dichotomie qui régnait clairement dans la théorie économique jusqu’à une période récente. Depuis peu, on peut considérer que sous l’impulsion de la nouvelle théorie de la croissance, dite théorie de la croissance endogène, cette division n’a plus la pertinence passée. Pour résumer, on peut dire que l’intérêt porté aux questions de capital humain, d’institutions et de trajectoires historiques a jeté un pont entre les deux approches.
De fait, même si les modèles de croissance restent basés sur la progression du revenu, les analyses empiriques font appel à des données qui conviennent aussi à l’étude du développement (le petit livre de Robert Barro «Les facteurs de la croissance économique» en donne, parmi bien d’autres, un aperçu). C’est cette approche qui est retenue ici. La hausse de la production est due à la hausse de la quantité des facteurs de production utilisés (capital et travail) et aux progrès réalisés dans l’utilisation de ces facteurs (progrès technique ou productivité globale des facteurs). On n’expliquera que très peu ici comment ces facteurs créent de la croissance et, surtout, comment ils interagissent entre eux. C’est l’objet des modèles de croissance eux-mêmes. On se limitera à quelques précisions élémentaires.

Le capital physique

Il est question des équipements matériels qui entrent dans la production. La notion de capital agrégé, le capital total d’un économie a soulevé des discussions entre néoclassiques et postkeynésiens dans ce qu’on a appelé la «querelle des deux Cambridge» (le Cambridge du Massachusetts où se trouve le MIT – et Harvard – et Cambridge en Grande Bretagne). Robinson et Kaldor niaient la possibilité d’agréger des biens de capital hétéroclites alors que Samuelson et Solow défendaient l’opinion opposée. En apparence, les seconds ont imposé leurs vues. Mais à bien y réfléchir, les modèles de croissance endogène avec différenciation des biens de capital illustrent plutôt le point de vue des premiers.
Une distinction peut être faite entre capital privé et capital public. Le second concerne les dépenses d’infrastructure financées par des dépenses publiques, sur la base de la collecte d’un impôt (qu’il soit contemporain des dépenses ou reporté sous forme de dette publique). Dans la littérature sur la croissance, ce capital particulier présente un intérêt lorsqu’il concerne le financement de biens publics qui, bien qu’utiles dans la production, ne sont pas fournis par le marché pour les raisons habituellement évoquées à ce sujet.
Pour finir, il est important de relever que la hausse du capital disponible contribue directement à la croissance par l’accroissement des capacités de production et, indirectement, par sa contribution à l’incorporation du progrès technologique dans le processus de production. C’est même cet aspect qui retient l’attention de la théorie de la croissance endogène. C’est un premier exemple du rôle des externalités dans la croissance.

Le travail et le capital humain

Au sens premier, il s’agit des travailleurs occupés à la production. Mais les travailleurs ne sont pas tous dotés des mêmes compétences. Pour tenir compte de ce fait, on peut distinguer divers types de travail. Il est ainsi possible de considérer d’un côté les travailleurs qualifiés et d’un autre les travailleurs non qualifiés.
De manière plus générale, il est possible de considérer que chaque unité de travail est caractérisée par un volume de capital humain, qu’on peut alors traiter comme un facteur à part. Le capital humain rend compte de l’aptitude d’un travailleur à s’insérer dans un processus de production. En quelque sorte, il mesure la qualité du facteur travail. Son niveau dépend de plusieurs éléments:
– l’état de santé général,
– le niveau d’éducation qu’il s’agisse de formation initiale ou continue,
– l’apprentissage par la pratique (learning by doing), qui traduit le processus d’apprentissage qui naît de la pratique régulière d’une activité. On notera au passage que les chômeurs ne bénéficient pas de cette opportunité.
De même que le capital physique, le capital humain offre une double contribution à la croissance: directement par l’adjonction de bras; indirectement par la diffusion des idées. C’est un autre aspect du rôle des effets externes dans la croissance.

Le progrès technique

Il est d’usage de ne distinguer que les trois facteurs évoqués au dessus (capital, travail, progrès technique). Le caractère résiduel du progrès technique (au sens où c’est ce que l’on mesure quand travail et capital ont été évalués) en fait un fourre-tout peu homogène. Dans la mesure où on le définit comme tout ce qui rend la combinaison capital-travail plus performante, tous les progrès dans la façon d’agencer les activités humaines, alors il recouvre un ensemble d’éléments particulièrement vaste. On distinguera deux grandes catégories de progrès technique: les institutions et l’innovation technologique. Distinction conceptuellement discutable, elle est utilisée ici par commodité. Ces deux ensembles entretiennent le plus souvent des rapports étroits, se recoupent largement et, surtout, ils ont pour point commun fondamental de faire partie de ce que l’on peut appeler (improprement au regard de la version platonicienne du concept) le monde des idées. On notera aussi que le capital public est à l’interface de la notion de capital et de progrès technique: puisqu’il est mis en place pour favoriser la productivité des facteurs privés, alors il est un élément de progrès technique. Tout ceci n’est décidément pas simple…

- L’innovation scientifique et technologique

C’est la vision basique du progrès technique. Elle concerne les nouveaux produits et les nouveaux procédés (de production, de gestion). La recherche en est le symbole. Son output sont les nouvelles idées, la connaissance. Elles permettent d’une part d’améliorer la productivité des autres facteurs (et ainsi la croissance); d’autre part de concevoir des nouveaux produits répondant à des besoins, donc de créer des marchés et ainsi contribuer à la hausse de la production.
On soulignera trois caractéristiques de la connaissance:
– elle se matérialise souvent dans l’investissement, qui permet sa diffusion.
– elle entretient des liens étroits avec le capital humain sans lequel elle ne peut s’accumuler alors qu’en retour elle contribue à l’enrichir (elle est un bien cumulatif).
– elle est un bien hybride. Ni totalement bien public (car elle peut être appropriée de différentes façons), ni totalement bien privé (elle est non rivale, puisque le fait d’utiliser une formule mathématique en même temps ne réduit pas la productivité ou l’utilité des autres utilisateurs). Ce caractère hybride est la clé d’un dilemme: il faudrait la diffuser au maximum, mais ne pas pouvoir s’en approprier les gains peut décourager sa création.
Encore, évidemment, une manifestation du rôle des externalités dans la croissance.

– Les institutions

Vaste catégorie à l’intérieur de laquelle se côtoient système politique (plus ou moins démocratique par exemple), institutions financières, système de droits de propriété, l’organisation de la recherche scientifique etc. Elles relèvent principalement de la connaissance. Ce qui compte en premier lieu dans la démocratie par exemple, ce n’est pas la production des urnes, des isoloirs ou des bâtiments parlementaires, c’est bien l’idée de démocratie, en tant que règles socio-historiques à l’intérieur desquels les individus prennent leurs décisions (définition économique des institutions). Voyons brièvement sur quelques exemples en quoi les institutions contribuent à la croissance:
- le système financier: dans la mesure où il est capable de fournir de l’information sur les investissements rentables, il dirige le capital (physique ou humain) vers les utilisations les plus productives, il mobilise l’épargne disponible de façon plus efficace. Dans la mesure où il est apte à orienter le capital vers les projets les plus rentables, quelle que soit la richesse initiale de ceux qui les portent, il est vecteur de croissance.
Une question usuelle à ce sujet est de savoir si un système de financement intermédié (banque) est plus souhaitable qu’un système de finance directe (marchés).
- le système des droits de propriété: s’il est conçu de sorte que les producteurs peuvent s’accaparer les fruits de leur production, alors l’incitation à produire est élevée, et la croissance aussi. Mais dans le cas des connaissances, cet aspect entre en conflit, comme on l’a vu au dessus, avec le fait que diffuser l’information est bénéfique, puisque les idées des uns peuvent être exploitées par d’autres sans limites. C’est donc aux institutions de déterminer quel niveau de protection sera optimal. On peut citer les règles de protection des inventions, au travers de la législation sur les brevets.
- le système politique: la question généralement posée à ce sujet est de savoir si la démocratie et la stabilité politique est plus favorable à la croissance que les régimes autoritaires. Une question connexe concerne la corruption et ses effets sur la création de richesses. Le sens de la relation croissance-système politique est ambigu. Si l’on considère souvent que la démocratie (où libertés politiques et économiques sont plus garanties) est plus propice à la croissance, l’étude doit être néanmoins affinée. On a ainsi parfois quelques surprises: dans un pays où règne l’instabilité politique et une administration envahissante, une corruption solidement organisée peut avoir un effet positif sur l’activité économique en recréant une zone de risque purement économique dans un contexte d’incertitude sur les rendements de l’investissement. Autre exemple: un système démocratique, dans la mesure où il est soumis à des pressions électorales peut conduire à des redistributions nuisibles en terme de croissance.
On peut également inclure dans le système politique l’attitude d’ouverture au échanges internationaux. En théorie de la croissance, le premier effet positif relevé à ce sujet est la diffusion des idées que génère la mobilité des biens et services et des personnes. Le deuxième, dans une logique plus masochiste, fait appel aux vertus de la concurrence sur le marché international, qui montrerait aux pays extravertis ce que c’est d’être un vrai producteur efficace soumis à une rude concurrence sans pitié. On peut ironiser sur cet aspect, dans la mesure où il est parfois présenté dans une logique de guerre économique, concept largement étranger aux théories de la croissance. Il reste que l’interpréter dans une optique de connaissance, où la diffusion des procédés de production et d’organisation les plus efficaces engendre des gains de productivité par l’ouverture (et généralisé à l’économie) n’est pas absurde.
- l’organisation de la recherche scientifique: faut-il dédier la recherche appliquée au secteur privé et laisser le secteur public maître de la recherche fondamentale? Comment doit-on rémunérer les chercheurs, en fonction de leur appartenance à un secteur ou à un autre? Ces questions relèvent d’une logique institutionnelle et sont considérées comme un enjeu majeur des conditions de la croissance fondée sur les savoirs.
- les autres facteurs : l’idée que certaines institutions sont plus favorables à la croissance que d’autres conduit à s’interroger sur la façon dont ces institutions apparaissent et se diffusent dans diverses sociétés. Ainsi Max Weber a montré que l’apparition du capitalisme dans les pays protestants pouvait s’expliquer par le fait que la culture et la religion protestante avaient été propices à l’apparition d’un « éthos » favorable au développement de ces institutions. Ce qui ne signifie pas bien entendu que certaines religions ou cultures sont « plus douées » que d’autres pour croître. L’expérience a montré au contraire que de nombreux pays avaient adopté les institutions propices à la croissance en les adaptant à leur culture propre. Cette adaptation peut cependant se faire plus ou moins facilement et on peut se demander dans quelle mesure certaines cultures sont des obstacles à la croissance. La croissance récente de nombreux pays en développement de cultures très différentes conduit à douter de cette idée.
Ajoutons que des facteurs objectifs, comme la géographie ou la biologie, ont un impact sur la croissance. Le fait que les pays développés soient concentrés à l’extérieur de la zone intertropicale semble ainsi montrer que la géographie et les conditions naturelles jouent un rôle. Une maladie comme le paludisme par exemple réduit considérablement la capacité de travail de la population d’un pays. De même le travail signifie souvent effort physique, plus difficile dans des pays très chaud que dans des pays froids ou tempérés (les techniques pour se protéger du froid étant plus accessibles et moins coûteuses que les techniques pour se protéger de la chaleur).

Conclusion

Les sources de la croissance sont très variées. Les modèles formalisés se concentrent en général individuellement sur l’une de ces sources. Sur ce que l’on a vu, on comprend bien pourquoi: si l’on tente de raisonner sur tous les effets croisés possibles, alors il est probable qu’on ne s’y retrouve pas. Mais avoir à l’esprit leur caractère interactif est essentiel. On peut considérer qu’il s’agit là d’une démarche qui relève du réductionnisme de l’économie. Libres aux grands esprits universalisant de considérer que c’est une démarche inacceptable…
Par ailleurs, pour rester dans le domaine des querelles d’idéologues, on notera à quel point, sur ce qui a été dit, il n’y a pas de plaidoyer évident pour ou contre l’intervention de l’État dans une économie de marché. L’étude des modèles de croissance endogène est tout à fait remarquable en ce sens qu’elle ouvre de vrais débats sur les vertus et limites des mécanismes de marché.

A consulter sur le sujet, cet article de Paul Romer

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