La question et sa réponse

Le progrès technologique conduit-il à la fin du travail ?

Rédacteur : VC

Je vais vous raconter une petite histoire (cf. Krugman). Supposez un pays dans lequel on produit deux biens : le pain et le fromage. Il y a 30 millions de personnes dans ce pays, et une personne peut produire 1kg de fromage par jour ou 1kg de pain par jour.
Par ailleurs, les gens veulent manger autant de pain que de fromage pour avoir un régime équilibré. La répartition du travail entre les deux activités est donc assez évidente : 15 millions de personnes font du pain, 15 millions du fromage, et la production totale est de 15 millions de kg de chaque produit.
Et puis un jour, la productivité augmente dans le secteur du pain : les nouvelles technologies font qu’une personne peut produire 2 kg de pain par jour. Que va t’il se passer? étant donné que tout le monde veut manger autant de pain que de fromage, le travail va se déplacer d’un secteur à l’autre; pour équilibrer l’ensemble, on arrivera à la situation dans laquelle 10 millions de personnes produiront du pain, et 20 millions du fromage. Et la production de chaque bien aura augmenté, on aura 20 millions de pain et 20 millions de fromage.
Et puis, un observateur extérieur étudie les secteurs, et écrit un livre terrifiant, intitulé  » la fin du travail  » ou autre titre choc. Qu’écrit-il?  » le travail est en train de disparaître. Les nouvelles technologies font qu’on peut produire beaucoup plus avec moins de personnes. Rien que dans le secteur du pain, sur les dernières années, les effectifs ont fondu d’un tiers, et la production a augmenté d’un tiers!  »
On lui rétorquera que dans le même temps, le fromage a vu ses effectifs augmenter et absorber la main d’úuvre laissée libre par les progrès technologiques dans le pain. Mais il a déjà sa réponse : nous vivons une ère de nouvelles technologies, et aucun secteur n’est épargné : tôt ou tard, le fromage aussi subira la grande vague du progrès technique et licenciera en masse du personnel.
Mais où est le problème? Si la productivité augmente dans le fromage et dans le pain en même temps et dans les mêmes proportions, les effectifs resteront inchangés dans les deux secteurs… et on produira plus, donc les gens seront plus satisfaits!
L’erreur logique est ici ce que l’on appelle un sophisme de composition: les effets du progrès technique sur un secteur ne sauraient être les mêmes lorsqu’on s’intéresse à l’économie dans son ensemble.
Vous allez me dire, quel est le rapport entre cette histoire archi simplifiée et nos sociétés? Très simple. Remplacez dans la petite histoire pain par  » industrie  » et fromage par  » services  » et vous avez l’évolution de la structure économique des pays développés durant les 30 dernières années. La production dans l’industrie a en gros doublé, tandis que les effectifs baissaient; dans le même temps, la production dans les services a doublé, et les effectifs aussi. Alors, je vous le demande encore : où est le problème?
Les problèmes qu’on peut rencontrer sont de deux types : un premier problème tient à la répartition du revenu : les déplacements de main d’ouvre de secteur à secteur peuvent avoir un effet fort sur les inégalités (par exemple, si le salaire dans le pain augmente et que celui dans le fromage reste constant). C’est vrai mais cela ne demande pas d’aller à l’encontre du progrès technique, simplement de chercher à mieux répartir les gains de la croissance si les inégalités apparaissent comme trop importantes.
Le second problème, c’est de se demander ce qui se passe si les consommateurs ne sont pas prêts à absorber la production supplémentaire, si leurs besoins sont saturés. Bien, le jour où les besoins seront saturés, l’homme aura résolu son problème économique, nous vivrons dans l’abondance et nous n’aurons plus à nous préoccuper de ces questions. Nous n’en sommes pas là, et il est fort probable qu’aucun de nos contemporains ne verra ladite société d’abondance.

Print Friendly