La question et sa réponse

Quels sont les enjeux théoriques des politiques de la concurrence ?

Rédacteur : Stéphane Ménia

Aperçu rapide du problème

La notion de concurrence est intimement liée à la théorie microéconomique, au modèle walrasien en particulier. Celui-ci montre que, sous certaines hypothèses, un marché en concurrence parfaite conduit à un optimum social et permet ainsi une utilisation efficace des ressources rares. La compétition entre firmes est alors vue comme une vertu, incitant à l’effort à la bonne utilisation des ressources rares pour satisfaire les besoins. Elle doit donc être promue. Ce qui pose la question de la nécessité d’une politique de la concurrence. On peut la définir très simplement comme un un ensemble de règles qui encadrent le comportement des entreprises sur les marchés. Une définition plus précise pouvant être la suivante : ensemble des dispositifs juridiques visant organiser et contrôler les marchés, de sorte à favoriser le maintien d’un fonctionnement suffisamment concurrentiel pour que l’efficacité économique y soit maximale.
Cette conception de l’efficacité économique domine encore largement dans la pratique des politiques de la concurrence. Mais elle est contrebalancée par une approche sensiblement différente, qui ne fait pas de la concurrence parfaite la référence ultime.

La première approche estime que le comportement des firmes peut conduire à accroître leur pouvoir de marché et à fausser les conditions concurrentielles, au détriment du bien-être social, celui des consommateurs en particulier. Le rôle de la politique de la concurrence est de maintenir l’économie proche des conditions de concurrence pure et parfaite. Cette approche porte le nom d’ « école structuraliste » (ou école d’Harvard).

Néanmoins, une autre vision est possible. Elle repose sur l’idée que la concurrence est un processus dynamique, capable d’amener le plus grand bien-être à long terme, même lorsque des entreprises ont un pouvoir de marché, passager ou non. Les pratiques anticoncurrentielles des firmes telles que la recherche de position dominante ou les ententes ne sont pas forcément nocives pour l’efficacité économique.
C’est un point de vue que l’on retrouve par exemple chez Joseph Schumpeter et chez l’école autrichienne. Cette thèse est celle de « l’école de Chicago ».
Le problème évident est alors que si l’école de Chicago a raison, la politique de la concurrence, de tradition structuraliste, se voit sérieusement contestée dans ses fondements.

En fait, le coeur du problème réside dans la définition de l’efficience économique. Or, on peut retenir trois dimensions dans l’efficience économique :
- l’efficience statique (ou productive) : pour une technologie donnée, la production est-elle réalisée au meilleur coût, donc sans gaspillages ?
- l’efficience dynamique (ou d’innovation) : le système économique procure-t-il une incitation à innover maximale ?
- l’efficience allocative : les plans des consommateurs et des producteurs sont-ils réalisés simultanément selon leur souhait sur un marché de concurrence parfaite ? Si c’est le cas, une conclusion importante pour la suite est qu’à l’équilibre, le prix sur un marché est égal au coût marginal.

Ces dimensions sont en partie contradictoires puisque, pour ne prendre qu’un seul exemple, l’efficience dynamique peut reposer sur des situations de monopole, au moins temporaire, contraires à l’efficience productive et à l’efficience allocative.
La question est alors de savoir laquelle privilégier.

En théorie, les deux approches ont des arguments à faire valoir. En pratique, la politique de la concurrence s’inspire désormais à la fois de l’une et de l’autre, selon les cas de figure envisagés. Historiquement, les thèses structuralistes ont néanmoins très largement dominé jusqu’aux années 1970 (et restent le point de départ des pratiques anticoncurrentielles), avant que celles de l’école de Chicago ne soient également prises en compte, à compter des années 1980.

Les fondements de la thèse structuraliste

Le modèle d’équilibre général apporte un certain nombre de principes et résultats intéressants :
- En concurrence parfaite, la condition d’atomicité fait que les firmes sont price taker. Elles ne peuvent avoir une influence sur le prix, car elles sont trop petites pour influencer le marché. Toute déviation du prix commun les conduit à faire des pertes (et en fait les sort du marché), aussi bien à la baisse (la perte est évidente) qu’à la hausse (leur demande tombe à zéro).
- La maximisation du profit, en prenant le prix comme donné, conduit à fixer les quantités produites de sorte que prix et coût marginal s’égalise. Un prix fixé au dessus du coût marginal traduirait un pouvoir de marché (et viole l’hypothèse de price taker).
- Dans ces conditions, avec des consommateurs qui déterminent leur demande en maximisant une utilité (typiquement néoclassique, avec les conditions usuelles liées aux préférences) sous contrainte de revenu, l’équilibre du marché est tel que les profits économiques sont nuls (On parle de profits économiques, pas comptables, qui sont eux positifs).
- La mesure du bien-être sur le marché, par le biais de la notion de surplus collectif, est maximale dans ces conditions. Le surplus collectif est la somme du surplus des consommateurs et du surplus des firmes (leurs profits). Puisque les profits sont nuls, le surplus collectif est constitué par le seul surplus des consommateurs. Pour un consommateur, le surplus est constitué par l’écart entre le prix maximal qu’il est prêt à payer pour consommer un bien et le prix effectif qu’il paie pour ce bien (pour une présentation plus rigoureuse, voir ce lien). Le surplus des consommateurs est simplement la somme des surplus individuels des consommateurs.
C’est de cette analyse que s’inspire la politique de la concurrence pour promouvoir la conservation ou l’établissement de structures de marché proches de la concurrence parfaite.

Pour mieux le comprendre, il faut comparer ces résultats à ceux obtenus lorsque le marché est de type monopolistique ou oligopolistique.

En situation de monopole, le pouvoir de marché (sa capacité à choisir le prix de vente) semble absolu, puisque le monopoleur n’a pas de concurrence. Néanmoins, il fait face à une courbe de demande qui réagit au prix. Vendre plus cher signifie vendre moins, même si chaque vente rapporte plus. Il existe une relation décroissante entre demande et prix en monopole, comme sur n’importe quel marché. Le monopole ne peut pas se permettre de vendre à n’importe quel prix, sans quoi sa demande sera tellement faible qu’il réalisera des pertes. Le problème du monopole est donc de fixer son prix de vente et les quantités vendues de sorte à maximiser son profit en tenant compte de la réaction de la demande (son élasticité). Il arbitre entre deux mécanismes : vendre plus cher permet de gagner plus sur chaque vente, mais signifie vendre moins, ce qui réduit la recette.

L’analyse du choix du monopole amène les résultats suivants :
- Le profit est maximal quand la recette marginale est égale au coût marginal. Notez que c’est également le cas en concurrence parfaite, par le biais de l’égalité prix et coût marginal. A ceci près que la recette marginale est constante en concurrence (égale au prix de vente imposé par le marché) et non influencée par les choix de la firme (qui, contrairement au monopole, ne peut choisir son prix en concurrence).
- Le prix d’équilibre est toujours supérieur à celui de la concurrence parfaite et les quantités produites plus faibles (une partie de la demande est découragée par ce prix plus élevé).

Dès lors, l’absence de concurrence a des effets négatifs, dans la logique structuraliste.
Elle engendre tout d’abord une réduction de l’efficience allocative en transférant du bien-être des consommateurs vers l’entreprise en monopole qui, en réalité, réduit le bien-être total. En effet, le problème n’est pas tellement la hausse du prix pour les consommateurs qui continuent à consommer. Comme on l’a dit au dessus, une hausse des prix, à échanges constants, n’est qu’une baisse du surplus des consommateurs qui est parfaitement compensée par une hausse des profits (qui eux même sont des revenus pour les consommateurs, supposés propriétaires des firmes ; la question des inégalités n’est pas le problème ici). En revanche, la baisse des échanges a une conséquence collective : une partie des agents sont brimés dans leur programme de consommation. Ils souhaitaient consommer et en obtenir une utilité, mais doivent renoncer à le faire. Certes, ils affecteront leur revenu différemment. Mais s’ils ce qu’ils souhaitaient vraiment est empêché par la structure du marché, alors on doit considérer que c’est une perte de bien-être qui n’est pas compensée (par la hausse des profits), au moins sur le marché considéré. On parle de « perte sèche » pour qualifier cette baisse du surplus. L’idée est assez simple : s’il existe une structure de marché qui maximise les échanges issus de choix individuels et que cette structure disparaît, réduisant ainsi les échanges, alors le bien-être global en est affecté.

On peut aussi considérer que le monopole est néfaste pour d’autres raisons, plus discutables :
- il engendre une inefficience productive : l’absence de concurrents nuit à la recherche de la minimisation des coûts et produit des gaspillages en interne. C’est la thèse de  » l’inefficience X », avancée par Harvey Leibenstein.
- il est à l’origine d’une inefficience dynamique : l’absence de concurrence peut réduire l’incitation à innover.
Ces points seront reconsidérés plus en détail dans un autre article.

A ce stade, donc, on doit conclure que tout ce qui éloigne un marché de la concurrence parfaite réduit le bien-être et que s’il est possible de l’en rapprocher, la société s’en portera mieux.

L’analyse précédente est relative au cas du monopole. Dans le cas de l’oligopole, l’école structuraliste s’appuie sur une forme particulière d’oligopole, l’oligopole de Cournot. Dans un oligopole, quelques firmes font face à une demande atomistique.
La représentation donnée par Augustin Cournot de l’oligopole met en évidence un lien entre nombre de firmes et pouvoir de marché. On retient, pour simplifier, une représentation à deux firmes (mais on peut l’étendre à n firmes). Dans ce modèle, chaque firme considère que l’autre produit une quantité donnée et détermine la sienne en fonction de cela, sachant que les deux quantités ensemble déterminent le prix et les profits. Chaque firme tient aussi compte du fait que sa réaction aura des implications sur le choix de l’autre. Elle anticipe donc cette réaction et ses conséquences sur l’offre globale, les prix et les profits qui en résulteront. A l’équilibre, chaque firme décide de produire une quantité telle qu’elle sait que l’autre n’a alors aucun intérêt à modifier la sienne.
On parle d’un « équilibre de Cournot-Nash », car ce cas est une variante de l’équilibre de Nash. On peut alors montrer que :
- L’oligopole de Cournot conduit à une situation intermédiaire entre concurrence parfaite et monopole en termes de production, bien-être, prix, pertes d’efficience et pouvoir de marché. Le bien-être est plus élevé qu’en monopole, mais plus faible qu’en concurrence.
- Plus le nombre de firmes est élevé, plus le pouvoir de marché est faible, les profits tendant vers zéro.

Le bilan global est donc que toute forme de marché différente de la concurrence parfaite conduit à un bien-être inférieur, l’oligopole (à la Cournot) restant préférable au monopole

La microéconomie établit donc un lien entre structure des marchés (nombre de firmes) et pouvoir de marché (profits et performances). L’analyse structuraliste complète cette relation en introduisant les comportements des firmes. L’idée est que plus un marché est concentré, plus les profits sont importants, parce que les firmes peuvent mettre plus facilement en place des comportements limitant la concurrence, tels que les ententes.
La thèse structuraliste est formulée au travers de la séquence suivante : Structures => Comportements => Performances (SCP).
Les structures de marché concentrées favorisent les comportements anticoncurrentiels, qui engendrent des performances importantes. Ces comportements visent à créer ou accentuer des barrières à l’entrée.

Dans l’optique structuraliste, le pouvoir de marché est à combattre car il réduit le surplus des consommateurs et le surplus global. Les autorités de la concurrence doivent agir sur les structures et les comportements :
- Sur les structures : en limitant la concentration industrielle a priori et en contrôlant les opérations de rapprochement entre firmes.
- Sur les comportements : sur les marchés concentrés et à fortes barrières à l’entrée, en surveillant ou sanctionnant les pratiques anticoncurrentielles telles que les ententes ou abus de position dominante (discrimination par les prix, prix prédateurs, dissuasion à l’entrée, forclusion).
- L’objectif d’une politique de la concurrence est de maximiser le surplus des consommateurs, résultat obtenu quand on élimine tous les éléments cités ci-dessus.

La contradiction apportée par l’école de Chicago

Les auteurs qui sont rattachés à cette école (Stigler, Baumol, Posner etc.) critiquent les thèses structuralistes et mettent en évidence une forme d’efficience qui se rattache au pouvoir de marché.

Leur première critique porte sur les mécanismes de choix attribués aux firmes dans le modèle de Cournot. Si l’on suppose que des entreprises en oligopole ne se font plus une concurrence à la Cournot sur les quantités, mais sur les prix, alors on peut montrer que le prix d’équilibre est identique dans un oligopole et en concurrence parfaite.
Cette hypothèse sur la forme de la concurrence a été développée par Joseph Bertrand (1883). En duopole à la Bertrand, l’entreprise qui cherche à maximiser son profit prend le prix de son concurrent comme une donnée (et non plus la quantité comme chez Cournot). Elle doit naturellement supposer que si elle baisse son prix, l’autre le fera aussi pour que la demande ne lui échappe pas. Si les deux entreprises raisonnent de la même façon, elles retiendront in fine un prix égal au coût marginal, comme en concurrence. Les profits sont nuls, malgré une structure concentrée. C’est le « paradoxe de Bertrand ». Dès lors, l’oligopole est équivalent à la concurrence.

Néanmoins, ceci ne peut arriver que si :
- Les fonctions de coût sont identiques,
- Les produits ne sont pas différenciés,
- Il existe des capacités de production disponibles chez chaque entreprise pour satisfaire toute la demande.
Dans tout autre cas, une des firmes récupère un pouvoir de marché effectif qui lui permet de réaliser des profits positifs et de fixer un prix supérieur au coût marginal.

La deuxième critique des thèses structuralistes repose sur l’impact et l’origine des barrières à l’entrée et leur conséquence en termes d’efficience (voir cette question-réponse pour un topo sur le sujet des barrières à l’entrée). Qui dit barrières à l’entrée dit-il pour autant baisse de l’efficience ? Ou de quelle efficience ?
Les barrières à l’entrée liées à des économies d’échelle conduisent certes à un nombre limité d’offreurs. Néanmoins, si l’efficience allocative en souffre, on peut relever que l’efficience productive est accrue quand le nombre de firmes est faible (puisque le coût unitaire est alors plus faible).
A la limite, dans les secteurs où les économies d’échelle sont très importantes, le monopole s’avère en principe la forme de marché la plus efficiente, puisque c’est celle qui permet d’obtenir l’usage des ressources le plus faible pour une production donnée. On parle dans ce cas de « monopole naturel » (voir l’exploitation de certaines infrastructures de réseaux, tels que le chemin de fer ou l’électricité).
Se pose néanmoins la question de la régulation du pouvoir de marché de ces firmes, qui peuvent malgré tout ne pas s’avérer aussi efficientes productivement qu’escompté et restent, quoi qu’il en soit, un monopole, fixant naturellement le prix au dessus du coût marginal ( cette régulation posant des problèmes de management, de captation des rentes et de règle de fixation des prix pour limiter les distorsions sur les marchés).

Pour l’école de Chicago, la plupart des barrières à l’entrée résultent de toute manière du processus de concurrence lui-même. Une firme qui arrive par l’innovation technologique à obtenir un avantage absolu de coût améliore l’efficience dynamique. Une entreprise qui est capable de différencier ses produits avec succès accroît le bien-être dans la mesure où elle satisfait mieux que d’autres la demande. L’existence de barrières à l’entrée dans ce contexte ne traduit que la supériorité réelle de certaines firmes.

Une autre façon de relativiser l’approche structuraliste en matière de concentration est de faire référence à la notion de « marché contestable » (Baumol, Panzar & Willig, 1982). Elle met l’accent sur la concurrence potentielle, plutôt que sur la concurrence effective.
Si la menace d’entrée de concurrents est réelle, alors un marché de concurrence imparfaite (même un monopole) peut conduire à un prix d’équilibre fixé au coût unitaire de production. En effet, si le monopole craint que l’exercice d’un pouvoir de marché n’attire des concurrents disposés à pratiquer un prix inférieur, alors il est incité à fixer son prix au plus bas pour éviter leur entrée.
Une condition pour qu’un marché soit contestable est que les concurrents potentiels ne craignent pas une guerre des prix une fois installés. Dans ce cas, les barrières à l’entrée traditionnelles peuvent jouer et l’entrée est dissuadée. Pour que l’entrée soit possible lorsque le monopole use de son pouvoir de marché, il faut donc une absence de « coûts irrécupérables ».
Les coûts irrécupérables (sunk costs) sont les investissements nécessaires pour entrer sur un marché mais qui ne pourront être récupérés si l’entreprise décide de sortir du marché. Cette notion est intéressante, mais les marchés réels sont rarement contestables et loin d’être les plus fréquents. On évoque souvent le transport aérien, où chaque ligne est considérée comme un marché. Mais la littérature avance aussi régulièrement qu’il n’existe pas de marché que l’on puisse totalement qualifier de contestable, au sens de la définition formelle. On raisonne alors sur un degré de contestabilité, hypothèse intéressante, mais qui ne fait alors pas disparaître la problématique du pouvoir de marché et affaiblit l’argument de l’école de Chicago.

Une autre critique de l’école de Chicago porte sur l’évidence des comportements redoutés de la part des firmes sur des marchés concentrés.
C’est le cas en premier lieu des cartels (ou ententes horizontales). Dans un cartel, plusieurs entreprises s’entendent pour former un seul centre de décision, comme en monopole, et se partager les bénéfices de monopole. Néanmoins, cet accord peut être violé par un des membres du cartel. Si par exemple les entreprises s’entendent sur un prix, il est alors tentant de pratiquer un prix légèrement inférieur et de s’approprier le marché aux dépens des autres membres. (Stigler). Cette déviation peut néanmoins être coûteuse à plus long terme, puisque l’entreprise perd sa réputation auprès des autres membres.
Un autre comportement anticoncurrentiel est l’abus de position dominante. Une des manifestations de l’abus de position dominante, dénoncé par les partisans de la thèse structuraliste, est par exemple l’usage d’un prix de prédation (baisser les prix temporairement pour évincer les concurrents). Les auteurs de Chicago mettent cependant en doute la réalité de ces pratiques. Ils estiment que :
- La prédation est coûteuse pour le prédateur, car sa position dominante lui fait perdre beaucoup de recettes pendant la période de baisse des prix ;
- Elle est risquée, car on ne peut pas forcément évaluer la capacité de résistance des proies. Une guerre des prix peut s’engager et durer ;
- L’élimination des concurrents n’est pas forcément définitive. De nouveaux entrants peuvent pénétrer sur le marché quand le prédateur remonte ses prix.

Ces points sont des exemples. Ils seront développés, avec d’autres, dans les prochaines questions-réponses consacrées à la politique de la concurrence.

Jusqu’ici, la critique de l’école de Chicago porte sur l’effet du pouvoir de marché en termes d’efficience allocative, montrant qu’il ne conduit pas forcément à une perte d’efficience allocative. Au delà, l’école de Chicago conçoit davantage la concurrence comme un processus dans lequel le pouvoir de marché est inévitable et passager, pour le bien de tous. La séquence SCP est modifiée en CPS. Ce sont les stratégies des entreprises qui déterminent leurs performances et donc la concentration. On revient à la pensée de Schumpeter : la création de richesse est mue par la recherche du profit. L’entrepreneur schumpéterien est poussé à innover pour s’arroger un monopole et un surprofit. C’est de cette recherche que vient le progrès technique dans un système capitaliste, avec tous les bienfaits qu’il engendre pour une économie. Si les gains de l’efficience dynamique sont supérieurs aux pertes engendrées par le pouvoir de marché en termes d’efficience allocative et productive, alors il n’est plus un mal en soi.
La coopération entre firmes n’est par exemple pas une mauvaise chose lorsqu’elle permet d’améliorer l’efficacité de l’économie dans son ensemble, en créant de nouvelles technologies impossibles à réaliser par une seule firme.
Cet aspect attire l’attention sur un point important : le surplus des consommateurs « instantané » doit-il nécessairement être la mesure d’un bon fonctionnement d’une économie de marché ? Si le surplus est réduit par un transfert aux firmes qui innovent, alors à long terme, il se peut que les consommateurs soient gagnants malgré la perte immédiate subie, grâce à une baisse des prix (due aux gains de productivité) et à l’apparition de nouveaux produits (satisfaisant mieux et plus de besoins).

Conclusion

Les débats sur la politique de la concurrence reposent en grande partie sur l’opposition Harvard / Chicago. La lecture des thèses de l’école de Chicago conduit à deux perspectives. Soit rejeter définitivement la notion de politique de la concurrence, en se fondant sur la concurrence comme un processus. C’est une vue « autrichienne » qui regrette que les meilleures firmes ne puissent exercer leurs compétences sans entrave (voir Dominick Armentano). Mais des auteurs issus de cette école sont moins radicaux (Stigler ou Baumol) et considèrent que leurs travaux appellent à une certaine prudence dans l’appréciation au cas par cas des risques réellement portés par le pouvoir de marché. L’objectif d’une politique de la concurrence est de maximiser le surplus global. Dans les faits, on l’a dit, on peut considérer que les politiques antitrust actuelles relèvent grossièrement de cette deuxième logique. Elles manifestent une méfiance de principe vis-à-vis du pouvoir de marché et de son exercice (dans une logique structuraliste) mais incluent des dispositifs d’évaluation de ses conséquences globales (dans une démarche plus proche de celle de Chicago).

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