Note de lecture


The fourth great awakening & the future of egalitarianism
Robert Fogel (2000)

Certaines notes de lecture sont faciles à rédiger : il suffit d’y écrire de façon un peu plaisante « ce livre est nul » ou « ce livre est exceptionnel » et le tour est joué. Cependant certains livres se prêtent mal à ce genre de chronique, et le dernier livre de Robert Fogel appartient à cette catégorie. Autant le dire tout de suite, il s’agit d’un livre qu’il est indispensable de lire; mais il va être difficile d’en résumer les idées sans les déformer et sans en donner une vision fausse qui dissuade le lecteur français. Et ce serait bien dommage.
L’auteur, prix Nobel 1993 avec Douglas North pour leurs travaux en histoire économique, est il faut le dire coutumier du fait. Parmi ses travaux précédents, ceux qu’il avait consacré à l’analyse économique de l’esclavage des noirs avaient suscité nombre de critiques. Selon les marxistes en effet, l’abolition de l’esclavage avait été voulue par les capitalistes du nord des Etats-Unis parce que ce système était moins efficace que le salariat et le marché du travail. Fogel avait montré qu’au contraire, l’esclavage dans les plantations sudistes aboutissait à des résultats assez similaires à ceux qui auraient prévalu en présence d’un marché du travail (en prenant en compte les coûts liés à l’entretien des esclaves). Il montrait par là même que si les nordistes avaient voulu abolir l’esclavage dans les Etats américains du Sud, ce n’était pas pour des raisons économiques mais pour des raisons morales, parce qu’ils considéraient l’esclavage comme un crime vis à vis de Dieu (on y reviendra).
Bien entendu, aussitôt quelques esprits simples en ont conclu qu’en montrant que l’esclavage n’était pas moins efficace économiquement que le salariat, Fogel défendait cette pratique. Les esprits simples ne déçoivent jamais, surtout lorsqu’il s’agit de défendre une légende marxiste et d’attaquer stupidement un économiste de l’université de Chicago.
Le dernier livre de Fogel, en toute modestie, vise à présenter sous un jour entièrement nouveau toute l’histoire économique, politique, religieuse, sociale et morale des USA, et d’en déduire les orientations que prendront celles-ci durant le siècle à venir. Vaste programme, direz vous : mais ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de tenir ses objectifs.
Fogel décrit en effet l’histoire des Etats-Unis sous forme de « vagues » successives. Ces « vagues », dictées par les évolutions technologiques et sociales expérimentées dans le pays, sont caractérisées par de « grands éveils » (great awakenings), phases d’expansion de mouvements religieux évangéliques. Ces grands mouvements religieux durent chacun un siècle environ, trouvent une traduction politique et modifient entièrement les idées et les valeurs politiques; mais surtout chacune de ces vagues aboutit à l’augmentation de l’égalité à l’intérieur des USA, chaque vague venant corriger la précédente et l’enrichir.
Fogel décrit donc l’histoire des USA sous forme de cycles politico-religieux, marqués par une phase de hausse, un palier pendant lequel sont mises en application les valeurs de la phase considérée, puis une phase de déclin pendant laquelle l’éveil « en place » entre en concurrence avec l’éveil « suivant ». Jusqu’à présent, les USA ont connu trois de ces « great awakenings »; nous serions aujourd’hui au début du quatrième, qui fait l’objet de son livre.
Les trois « grands éveils » précédents ont tous duré environ un siècle, et ont eu des conséquences fortes sur l’évolution des USA. Le premier, entre 1730 et 1830, se caractérise par l’affaiblissement de la doctrine de la prédestination (doctrine protestante selon laquelle à la naissance certains sont élus et d’autres pas), l’idée selon laquelle chacun peut être sauvé pourvu qu’il mène une vie vertueuse, et les idées des Lumières européennes; politiquement, à partir de 1760 ont lieu des attaques contre la corruption britannique, attaques qui culminent avec la révolution américaine. La coalition révolutionnaire, cependant, se brise entre 1790 et 1820. La société américaine était alors une société de paysans, très égalitaire et prospère : la corruption morale et les injustices semblaient alors uniquement caractériser la puissance coloniale anglaise.
Cependant ce premier éveil bute sur divers obstacles. Le premier c’est l’évolution démographique américaine, avec l’immigration massive en provenance d’Europe au début du XIXème siècle (voir les irlandais), ainsi que les évolutions technologiques, deux phénomènes conduisant à l’essor des villes dans lesquelles s’entassent une population énorme, vivant dans un état sanitaire et moral particulièrement précaire. Fogel cite la hausse de l’alcoolisme, du crime, des maladies et épidémies qui caractérisent le début du XIXème siècle. Cette situation aboutit à l’émergence d’un nouveau mouvement religieux, centré sur l’idée selon laquelle chacun peut obtenir la grâce par la lutte personnelle contre le péché. C’est l’époque des mouvements favorables à la tempérance (les ligues de vertu contre l’alcool), des mouvements abolitionnistes, dont la traduction politique est la disparition du parti whig, la création du parti républicain (abolitionniste, industrialiste), le parti démocrate regroupant les esclavagistes du sud et les défenseurs du monde agricole. Ce mouvement atteint son apogée avec la guerre civile américaine, l’abolition de l’esclavage et le suffrage des femmes. La solution aux problèmes urbains est trouvée dans le mouvement vers l’Ouest américain, consistant à attribuer des terres aux immigrants (aux dépens des indiens…) ce qui permet de relâcher la pression démographique et sanitaire sur les villes.
Mais à la fin du XIXème siècle l’organisation sociale issue du second « great awakening » subit diverses attaques. La première réside dans le fait que le territoire américain étant rempli, il n’est plus possible d’accueillir les migrants de la même façon qu’avant : l’essor des villes et de l’industrialisation fait renaître les problèmes urbains. Dans le même temps les mouvements religieux traditionnels subissent l’assaut intellectuel de la science, avec notamment le darwinisme qui sape les fondements de la religion. Le développement des grandes entreprises supprime la possibilité pour chaque individu de s’enrichir par son travail et de devenir un fermier ou artisan prospère : l’essentiel de la population devient salariée et le problème devient alors celui des abus des grands trusts en position dominante tant sur le marché du travail que sur les marchés des biens.
Le début du XXème siècle est alors caractérisé par de nouveaux mouvements socio-religieux, avec notamment le mouvement du « gospel social ». L’accent est alors mis sur une interprétation sécularisée de la Bible, et sur l’idée selon laquelle c’est la société qui corrompt les hommes en les soumettant à la misère et à la pauvreté : Dans ces conditions c’est la réforme sociale, la régulation du marché du travail, des marchés qui peuvent assurer la sauvegarde des individus. Ce troisième « great awakening » est marqué par les mouvements de réforme sociale, les mouvements pour les droits civiques et les droits des femmes. La société américaine d’aujourd’hui est marquée par ce troisième « awakening » qui a marqué de son empreinte la majorité des régulations qui y existent aujourd’hui. Par ce mouvement le parti démocrate est devenu celui des noirs, des minorités et de la défense des droits civiques.
Mais à partir des années 70 Cette organisation sociale, à son tour, connaît des attaques, dont nous connaissons aujourd’hui quelques-uns des symptomes. L’essor des mouvements dits de « droite religieuse », critiquant la corruption et le matérialisme contemporains, la dégradation des moeurs, mettant l’accent sur les valeurs familiales, critiquant les media, l’avortement, les programmes scolaires et prônant la révolte fiscale est le principal de ces symptomes. On voit apparaître aux USA un retour du concept de péché individuel, contre l’idée selon laquelle c’est la société qui corrompt les individus. Politiquement, ce 4ème « great awakening » a trouvé sa traduction dans l’évolution idéologique du parti républicain autour de Ronald Reagan et de ses successeurs, mais également au parti démocrate avec les réformes de la période Clinton.
Contrairement à la vision répandue (notamment en France) de ce mouvement, qui consiste à le considérer comme un repaire de réactionnaires vaguement fascisants, et comme un facteur de régression sociale, Fogel montre qu’en réalité, les idées de ce mouvement répondent aux évolutions du monde moderne, pour peu que les tenants du 3ème « great awakening » et du 4ème finissent par s’entendre. Fogel montre en effet que le XXème siècle-et les réformes menées par les tenants du 3ème « great awakening » a permis un essor sans précédent de la condition matérielle des plus démunis. Dans ces conditions, les domaines dans lesquels l’égalité n’est pas réalisée ne relèvent plus de la redistribution des revenus et des ressources matérielles, mais relèvent de la redistribution morale, c’est à dire de la capacité d’apporter aux plus démunis les valeurs morales dont ils ont besoin pour garantir leur réalisation de soi.
Cette idée est probablement la plus frappante, la plus révolutionnaire du livre, et il faut bien reconnaître qu’il est difficile de l’accepter a brûle-pourpoint. Mais Fogel en fait une démonstration extrêmement convaincante. Analysant de façon extrêmement fine l’évolution du coefficient de Gini aux USA durant les dernières années, l’évolution de la consommation et ses tendances sur longue période, il montre que le désir d’égalité ne bute pas tant sur la redistribution des revenus que sur l’insuffisante redistribution de richesses immatérielles.
Parmi ces richesses immatérielles, il y a en premier lieu l’éducation. C’est la hausse de la demande de travail qualifié, hausse non suivie par l’offre, qui a entraîné la forte hausse des revenus des plus qualifiés au cours des années 80. Il est donc nécessaire de fournir au plus grand nombre possible l’éducation qui permet d’acquérir les qualifications rémunératrices et de se réaliser. Mais aujourd’hui les limites à l’éducation ne sont pas tant quantitatives que qualitatives, c’est à dire qu’elles résultent de l’incapacité, faute de valeurs familiales, d’une fraction de la population de s’insérer dans le système éducatif. Ceux qui réussissent sont ceux qui disposent de « capital social et humain » et ceux qui échouent en sont cruellement démunis.
Dans le même temps, la consommation porte de moins en moins sur l’acquisition de biens matériels (il y a en la matière saturation) et de plus en plus sur les loisirs, tandis que le temps individuel consacré au travail se réduit. On apprend ainsi que durant les 5 dernières années, plus de la moitié des américains a refusé une promotion, ou demandé un accord réduisant le temps personnel de travail, en d’autres termes sollicité une baisse de revenu en contrepartie de plus de temps libre. La hausse de l’espérance de vie jointe à ce phénomène aboutit à ce que la population sera amenée à consacrer une partie de plus en plus faible de son existence au travail, et une partie de plus en plus forte au « loisir » qui est en réalité la production personnelle de services que l’on désire. Or pour cela il est nécessaire de disposer de valeurs, d’une morale permettant l’accès à une vie riche hors du travail. Là encore, c’est la redistribution spirituelle plus que la redistribution matérielle qui est nécessaire.
L’autre grand obstacle actuel à l’égalité est la misère qui règne dans les pays pauvres. Or cette misère, elle aussi, relève de problèmes moraux et spirituels plus que matériels. Ce qui compte pour assurer le développement d’un pays, c’est moins l’aide financière internationale que la capacité à l’intérieur du pays de mettre en place les institutions et les valeurs propices au développement.
On le voit la thèse défendue par l’auteur est pour le moins sujette à controverse. Si l’on veut faire un résumé lapidaire, à la pauvreté dans le monde il propose comme solution la généralisation mondiale des valeurs du protestantisme anglo-saxon. Cependant, cette thèse radicale est défendue avec brio; et il est en tout cas impossible de regarder l’histoire des USA et les problèmes économiques contemporains de la même façon après avoir lu ce livre. Livre qui par ailleurs regorge de références, de données extrêmement intéressantes sur la mesure du bien-être, de l’inégalité, et qui présente l’histoire politico-religieuse américaine d’une façon si originale qu’on ne saurait se priver de sa lecture.
Ce livre, cependant, pose un problème pour le lecteur européen (et surtout français). Si en effet les cycles politico-religieux dictés par les évolutions sociales et technologiques décrits par Fogel traduisent de façon juste les évolutions de la société américaine, ils ne disent pas grand-chose sur les sociétés européennes.
Or il y a des similitudes entre les évolutions rencontrées en Europe depuis la révolution industrielle et celles que décrit Fogel. Les changements technologiques, l’essor de l’urbanisation et les problèmes qu’elle entraîne, les réformes sociales au cours du XXème siècle, tout cela est rencontré dans l’histoire européenne. Cependant on voit plus difficilement les cycles politico-religieux qui caractérisent les USA en Europe, bien que les conséquences en aient été similaires. A cela une raison historique principale : Les Etats Européens modernes (et notamment l’Etat français) se sont constitués par réaction au pouvoir religieux, en substituant à celui-ci le pouvoir politique. Citons à ce titre la constitution de l’Eglise anglicane en Angleterre, et surtout la révolution française, les « hussards noirs de la république » et la loi de 1905 séparant l’église et l’Etat en France.
De même, les églises en Europe ne semblent pas avoir connu les mêmes évolutions théologiques que les sectes protestantes à l’américaine. Pour décrire les différents « awakenings », Fogel décrit la doctrine religieuse de divers mouvements, adventistes, pentecôtistes, etc. Or L’Europe a majoritairement connu l’église catholique qui semble nettement plus monolithique et plus constante dans sa doctrine que les mouvements religieux américains. Même si sur la doctrine de l’Eglise catholique au cours des deux derniers siècles, je dois me reconnaître particulièrement incompétent.
Les réformes sociales menées en Europe au XXième siècle rencontrent aujourd’hui les mêmes limites que les réformes du 3ème « great awakening » américain. Cependant on peine à trouver en Europe les traces d’un 4ème « great awakening » avec de nouvelles valeurs, un système alternatif de réformes sociales répondant aux problèmes contemporains. On peut tracer un parallèle entre les évolutions doctrinales des démocrates et républicains américains et celles des travaillistes et conservateurs britanniques. Mais ce parallèle ne peut que difficilement être fait dans les autres pays européens.
On peut toutefois trouver dans l’église catholique actuelle des idées et des pratiques proches de celles du 4ème « great awakening » américain. La doctrine de l’Opus Dei par exemple, qui met l’accent sur le parcours individuel et la vertu personnelle dans la vie quotidienne (et qui imprègne de plus en plus la doctrine de l’église catholique) en est proche. De même on a vu le pape Jean-Paul II prendre position à la fois contre la corruption du matérialisme contemporain, en faveur des valeurs familiales, mais contre le collectivisme. De même, le rôle politique du pape ne saurait être négligé dans la chute du communisme en Europe; Enfin, on a vu avec les « journées mondiales de la jeunesse » et autres rassemblements catholiques massifs, une pratique de la foi qui ressemble un peu à l’évangélisme de la droite religieuse américaine.
Mais contrairement aux Etats-Unis, cette doctrine religieuse peine à trouver une traduction politique. Les mouvements anti-avortement, les mouvements type « promise keepers » (refusant de multiplier les relations sexuelles avant le mariage) etc. ne trouvent guère d’echo en Europe, contrairement aux mouvements assis sur les ruines intellectuelles du marxisme. Est-ce une question de temps avant qu’on ne voie apparaître ce type d’évolutions politique en Europe? Ou le modèle décrit par Fogel n’est-il réservé qu’aux USA?
Il n’en reste pas moins qu’en mettant en évidence les problèmes rencontrés par l’égalité aujourd’hui, en décrivant un nouvel agenda égalitariste, Fogel nous conduit à nous interroger sur le fonctionnement actuel des sociétés développées. Et même si certaines de ses idées sont criticables, il a mis le doigt sur des dimensions primordiales de nos problèmes de société contemporains. On ne peut que regretter que les questions qu’il aborde ne fassent l’objet d’aucun débat politique dans nos pays. S’il n’y avait qu’une seule raison pour lire ce livre, c’est bien celle là.
Alexandre Delaigue
12/09/2002

Robert Fogel, The fourth great awakening & the future of egalitarianism. , University of Chicago Press, 2000 (22,32 €)

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