Note de lecture


The Elusive Quest for Growth
William Easterly (2001)

Et s’il s’agissait du meilleur livre sur le développement économique jamais écrit? C’est la seule pensée qui vient au lecteur, une fois la dernière page de cet ouvrage refermée. A tous ceux qui n’ont pas encore lu ce livre et le feront, un seul avertissement : vous n’en sortirez pas indemne. Lorsque une analyse économique de qualité, une connaissance parfaite des réalités du terrain, à un sens pédagogique exceptionnel, et une férocité critique remarquable sont réunis dans un seul livre, le produit ne peut qu’être une lecture rafraichissante, agréable et instructive. Autant donc le dire tout de suite : tout le monde doit lire ce livre.
Un petit mot tout d’abord sur l’auteur. Easterly est l’un des plus grands spécialistes actuels des questions de développement, et travaillait comme économiste à la Banque Mondiale. Il est ici nécessaire d’employer le passé, car suite à la parution de ce livre, à cause des critiques féroces envers les politiques de développement menées par les organismes internationaux (FMI et Banque Mondiale), l’auteur a été remercié par son employeur. Faut-il en conclure que ce livre ne fait que reprendre l’antienne des adversaires de la mondialisation envers les organismes internationaux? Et bien non justement, tout au contraire.
Le sujet de ce livre? Il s’agit de la quête pour la croissance dans les pays en voie de développement, qui préoccupe tant les économistes depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quête dont les résultats ont été pour le moment franchement décevants tant le nombre de pays étant devenus développés pendant cette période est faible. C’est à l’explication de cette médiocre performance que s’attache Easterly dans la première moitié de son livre, qui traite des remèdes qui ont échoué. La seconde partie est elle consacrée à la recherche des véritables facteurs de la croissance, et à la façon dont enfin les pays pauvres pourront connaître une croissance soutenue et auto-entretenue.
Au préalable, Easterly nous rappelle pourquoi la croissance est primordiale. Contrairement aux thuriféraires de la « croissance zéro », il rappelle que souhaiter la croissance des pays pauvres est un devoir moral. Plus de croissance dans les pays pauvres, cela signifie tout simplemement moins de gens qui meurent et souffrent de la faim, moins de gens (surtout les enfants) qui meurent, moins de pauvres, plus de liberté et moins d’oppression. En cela la croissance économique n’est pas une lubie d’économiste qui ne sait que compter des haricots et ignore les vraies dimensions de la vie sociale, mais une nécessité impérieuse, et tout doit être fait pour la favoriser.
Cela étant dit, l’auteur se lance dans l’historique et le bilan (très) critique des politiques qui ont été menées jusqu’à présent pour favoriser la croissance dans les pays pauvres. Il montre systématiquement que ces politiques ont échoué en partie parce qu’elles étaient fondées sur des concepts économiques peu valides, mais surtout parce que la transformation d’idées économiques en outils de politique économique a été fait en dépit des principes de base de l’économie. L’un des principes de base de l’économie, il suffit pour le savoir de lire le premier chapitre de n’importe quel (bon) manuel d’économie générale, c’est que les gens réagissent aux incitations. Or les incitations apportées par les politiques au trio concerné par l’aide au développement -les pourvoyeurs d’aide des pays riches, les gouvernements des pays en développement, les populations de ces mêmes pays- allaient le plus souvent à l’encontre des objectifs poursuivis. Plus qu’une faillite de l’économie, il faut donc lire dans le maigre bilan du développement pendant les 50 dernières années une incapacité à traduire l’économie sous forme d’action politique compatible avec les principes de base de l’économie.
La première malchances des pays en développement aura été que l’économie du développement soit née à une époque marquée par deux évènements : la crise des années 30 et l’essor (supposé) des économies planifiées de l’Est. Dans ces conditions, le modèle économique de base était le modèle de Harrod et Domar qui considère qu’il y a proportionnalité entre croissance économique et investissement. Dans ces conditions, pour croître rapidement, une seule solution : investir massivement (ce que faisaient les pays de l’Est). Et si l’épargne nationale ne suffit pas à atteindre l’investissement nécessaire à la croissance souhaitée, elle doit être compensée par l’endettement ou l’aide internationale. Or cette analyse ne tient pas la route pour plusieurs raisons. La première, c’est que le modèle de Harrod Domar n’est pas un modèle de croissance à long terme de l’aveu même de ses auteurs (pour lesquels le bon modèle de croissance à long terme est le modèle de Solow). En effet, pour que la croissance soit proportionnelle à l’investissement, il y a une petite condition préalable : c’est qu’il y ait du travail disponible qui peut être employé pour utiliser les nouvelles machines disponibles. Cette condition était valide dans les conditions de chômage massif propres aux années 30. Mais pas autrement, ce qu’avait bien compris les auteurs du modèle. Pourtant, ce modèle est encore le modèle le plus utilisé par les organismes internationaux pour prévoir la croissance économique et déterminer les flux d’aide nécessaires. Pourquoi? Parce qu’il est simple et permet aisément de déterminer le montant d’aide nécessaire à un pays. En fonction d’une prévision de croissance nécessaire, l’aide doit être égale à la différence entre l’épargne nationale et l’investissement « nécessaire ». C’est toujours ainsi qu’on calcule l’aide versée aux pays pauvres. Et Easterly le montre aisément, avec des résultats pitoyables. La première raison de cet échec est bien connue, c’est l’idée de base du modèle de Solow : les facteurs de production (donc le capital) fonctionnent à rendements décroissants. Mettez un tracteur dans un champ et la productivité augmentera. Mettez un second tracteur, la productivité augmentera peut-être, mais nettement moins que la première fois. Et multiplier les tracteurs n’aboutira qu’à un résultat extrêmement décevant au bout du compte. Ce qui permet la croissance, c’est la productivité totale des facteurs, pas l’accumulation de travail et de capital.
Mais surtout l’effet sur les incitations des politiques qui découlent de cette analyse est catastrophique. Considérons un pays dans lequel l’épargne est faible. Si l’aide est toujours versée pour compenser la différence entre l’épargne nationale et l’investissement « nécessaire », comment peut-on espérer que l’épargne nationale pourrait remonter et soutenir la croissance?
En dehors de l’investissement, un autre élément est considéré comme propice à la croissance : c’est l’accumulation de « capital humain », en d’autres termes l’éducation. Si le capital humain permet la croissance, alors l’aide internationale, supposait-on, devait aider au développement des systèmes éducatifs des pays pauvres, lutter contre l’illettrisme. Et c’est ce qu’elle a fait, conduisant à des hausses spectaculaires des taux d’éducation, de personnes recevant un enseignement dans les pays pauvres. Avec un seul léger problème : où est passée toute cette éducation? Car lorsqu’on cherche à mesurer la corrélation entre hausse du « capital humain » et croissance économique, on ne trouve tout simplement aucun lien. Pourtant l’éducation doit bien favoriser la croissance, alors que s’est-il passé? Là encore se pose le problème des incitations. Dans un pays dans lequel le gouvernement adopte un comportement kleptocratique, confisquant le revenu national au profit de quelques privilégiés, une personne éduquée n’a pas intérêt à se lancer dans une activité productive accroissant son revenu : elle a plutôt intérêt à utiliser ses compétences pour profiter du système et pousser à des politiques qui la favorisent. Une façon (amusante) de mettre en évidence ce problème est le constat selon lequel la croissance économique est plus faible dans les pays comportant une forte proportion d’avocats que dans les pays comportant une forte proportion d’ingénieurs. En d’autres termes, ce qui compte c’est peut-être l’éducation, mais surtout sans doute la nature de cette éducation. Ajoutons un autre élément : que signifie vraiment « dépenser pour l’éducation »? Easterly le montre, de nombreux pays connaissent des systèmes éducatifs défaillants dans lesquels les effectifs d’enseignants sont certes élevés, mais dans le même temps, les enseignants sont sous-payés, et les structures des systèmes éducatifs (livres, crayons, bâtiments…) défaillantes. Dans ces conditions la motivation est faible, et on voit des enseignants vendre le matériel qu’ils sont supposés remettre gratuitement aux élèves, ou la corruption pour l’obtention de diplômes. Ce qui compte n’est pas tant la quantité d’éducation, mais sa qualité.
L’aide au développement a aussi consisté à aider les pays à éviter la surpopulation, à favoriser le contrôle des naissances. Easterly montre là aussi les aberrations sur lesquelles l’idée selon laquelle il y a un besoin insatisfait de contrôle des naissances dans les pays pauvres est fondée, et que les dépenses en la matière ont été en pure perte.
A partir des années 80, les économistes ont considéré que le problème des pays pauvres, finalement, était la « mauvaise gouvernance », les gouvernements appliquant de mauvaises politiques (trop d’inflation, trop de secteurs inefficaces protégés, trop de déficit public). Le résultat, c’est les gouvernements se retrouvant en faillite, incapables d’honorer leurs dettes (problème qui a commencé avec la crise mexicaine en 1982). Il fallait donc appliquer l’aide conditionnelle : accorder des prêts aux pays en développement en difficulté, en contrepartie de réformes politiques visant à permettre à ces pays de ne plus connaître ce genre de difficultés. Il s’agit ici des politiques d’ajustement structurel. Là encore, le résultat est on ne peut plus décevant. Si pour certains pays cela a fonctionné (la croissance a augmenté) dans l’essentiel des cas, les prêts d’urgence ont été nombreux, mais les véritables ajustements nettement moins. Il y a en effet un moyen fort simple de déterminer les pays ayant besoin aujourd’hui d’ajustements structurels : ce sont ceux qui en avaient besoin il y a 20 ans et ont reçu des prêts pour cela. Easterly décrit à merveille le jeu stupide entre FMI et Banque Mondiale d’un côté, pays en développement de l’autre. Les pays développent des trésors d’ingéniosité, faisant preuve d’une acrobatie comptable qui n’a d’égale que celle d’un salarié d’Arthur Andersen examinant les comptes d’Enron, pour correspondre grossièrement aux objectifs qui leur ont été impartis, afin de pouvoir bénéficier de nouveaux plans d’aide, puis finalement leur situation ne s’améliorant pas, il est de nouveau nécessaire de les aider. L’effet sur les incitations de ce jeu est désastreux : finalement ce sont les pays les moins bien gouvernés qui reçoivent le plus d’aide, alors que les habitants de pays pauvres au gouvernement efficace (qui pourraient en faire un meilleur usage) en reçoivent moins.
Enfin, Easterly montre les aberrations des politiques d’annulation des dettes. Quels sont les pays les plus endettés aujourd’hui, pour lesquels se mobilisent attac, le pape, et Bono le chanteur de U2? Ce sont tout simplement les pays qui ont dans les années 80 déjà eu des allègements ou des annulations de dettes. Allègements qui n’ont servi à rien, parce qu’ils n’ont jamais été accompagnés des changements permettant à l’avenir d’éviter des dépenses excesssives (et inutiles, comme les dépenses somptuaires du gouvernement Ivoirien ou la fortune d’un Mobutu…). Donc il y a fort à prévoir que l’annulation de la dette du Tiers-Monde, idée généreuse, ne sera que remplissage du tonneau des Danaides. Là encore, au détriment des pays pauvres peu endettés qui auraient bien besoin d’aide.
Après ce tour d’horizon des politiques qui ne marchent pas, dans la seconde partie de son livre, Easterly montre de quelle façon il serait possible de mettre enfin en oeuvre des politiques d’aide au tiers-monde efficaces. Pour cela, il faut tout simplement comprendre que les gens réagissent aux incitations. Et mener des politiques d’aide qui fassent apparaître enfin des incitations favorables à la croissance. Pour cela il réalise un nouveau tour de force, consistant à faire le point sur tous les travaux récents sur la croissance économique. De façon très concrète, il montre les mécanismes à l’oeuvre dans la croissance économique, les éléments qui permettent la croissance de la productivité totale des facteurs. Il analyse de façon fine le rôle de la technologie, et montre que la croissance n’est en aucun cas un phénomène mécanique, qu’elle repose sur des éléments historiques, que des irréversibilités peuvent se produire, condamnant durablement un pays au sous-développement. Par dessus tout, il montre que s’il n’est pas possible de décréter la croissance, de la faire apparaître par magie, de nombreuses politiques et situations peuvent l’empêcher. Dans ces conditions, agir sur les incitations, c’est subordonner réellement l’aide à une attitude propice à la croissance des gouvernements des pays qui reçoivent l’aide. C’est là l’un des multiples intérêts de son livre : loin des idées généreuses mais benêtes, il faudrait surtout enfin faire preuve de réalisme. Et générer les incitations auprès des donneurs d’aide, des gouvernements des pays pauvres, des citoyens des pays pauvres, des incitations propices à la croissance. Si les économistes ne savent pas encore ce qui provoque la croissance, ils ont une assez bonne idée de ce qui l’empêche et condamne les pays aux trappes à pauvreté.
Si le fond du livre est tout simplement remarquable, il faut y ajouter également la forme. L’auteur sait très bien présenter des anecdotes pertinentes, des exemples judicieux, qui rendent la lecture de celui-ci aisée et permettent de comprendre énormément de choses. Pendant toute la première partie du livre, le lecteur ne pourra qu’être effaré devant cette grande farandole des politiques absurdes qui ont été menées jusqu’à présent. La seconde partie est probablement ce qui se fait de mieux pour comprendre la croissance de façon claire, sans recours nécessaire à des modèles compliqués. On apprécie tout particulièrement le ton de l’auteur, qui raconte des épisodes vécus, des situations d’individus vivant dans les pays pauvres, afin de rendre le récit plus vivant et de rappeler à tout moment l’importance du sujet traité : il ne s’agit pas moins que d’améliorer la vie des milliards d’hommes et de femmes qui dans le monde vivent de façon misérable.
Ce livre, en tout cas, est l’antidote idéal à toutes les fausses solutions, à toutes les stupidités qu’on entend et lit sur la question du développement. L’auteur critique FMI et Banque Mondiale, mais sa critique est à l’opposé de celles de ceux qui n’y connaissent rien et ne se rendent pas compte que leurs idées toutes faites et pseudo-généreuses sont fausses. Antidote radical à la pensée antimondialisation comme à la pensée irréaliste des économistes de salon qui pensent gérer la croissance mondiale depuis leur bureau climatisé, ce livre est également le meilleur moyen de comprendre toute les problématiques du développement. En cela, c’est une lecture indispensable.

Remarque au 12/06/2006 : une traduction française de l’ouvrage est sortie. Une bonne occasion pour ceux qui ne lisent pas l’anglais de prendre connaissance de cet excellent ouvrage. Un extrait du livre est disponible gratuitement ici, cordialement transmis par l’éditeur.

Alexandre Delaigue
26/04/2002

William Easterly, The Elusive Quest for Growth. , MIT Press, 2001 (35,92 €)

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