Note de lecture


Guns, Germs and Steel
Jared Diamond (1997)

Brillant. Remarquable. Exceptionnel. Le seul problème que l’on rencontre avec ce livre de J. Diamond, c’est de manquer de superlatifs pour le décrire. Rares sont en effet les livres qui réussissent avec un tel brio à convaincre le lecteur de la validité de leur thèse, que l’on a autant de plaisir à lire. Au fait, de quoi s’agit-il? Il s’agit simplement d’expliquer l’histoire de l’humanité. On dira, les livres sur ce sujet ne manquent pas. Mais la majorité des livres existant ne vont pas jusqu’aux causes ultimes des phénomènes historiques, se contentant de décrire et d’apporter des éléments d’explication. Diamond cherche à expliquer l’évènement suivant, qui conditionné toute l’histoire humaine. A partir des 15ème et 16ème siècles, la société européenne est entrée en collision avec les autres sociétés humaines. La société européenne a gagné cette confrontation et conquis la planète entière. Comment expliquer cet évènement ?
La première réponse tient au titre de l’ouvrage. Les européens ont gagné parce qu’ils disposaient d’armes plus puissantes (guns). Ils ont bénéficié d’une plus grande résistances aux maladies (germs) : la variole transmise aux indiens d’Amérique a tué 90% de leur population, alors que les européens ont survécu à la syphilis transmise par les indiens. Enfin, la technologie européenne (regroupée sous le terme générique “steel”) était supérieure.
Si le livre se contentait d’apporter ces éléments de réponse, il n’aurait rien de très original : tout cela est assez connu. On peut d’ailleurs ajouter d’autres suspects habituels que Diamond présente (sans les avoir mis dans le titre de son ouvrage, mais celui-ci aurait été alors sans doute trop long) : l’organisation politique des Etats européens, les savoirs détenus, la culture de ces sociétés. On peut se référer à cet ouvrage de D Landes qui explique très bien tout cela.
Cependant, et c’est là la spécificité du livre de Diamond, ces causes en soi sont insuffisantes. Pourquoi l’Europe disposait-elle de tout cela? Par exemple, l’agriculture a été inventée 6 fois dans l’histoire de l’humanité, en différentes régions du globe. Comment se fait-il alors que l’Europe aie eu une telle avance? Pourquoi n’a-t-on pas vu des siècles plus tôt, les empires aztèques, africains, ou les aborigènes d’Australie débarquer sur les côtes européennes avec des technologies évoluées, et conquérir cette région ?
Il n’y a que deux façons de répondre à cette question. Soit une thèse raciste (les autres civilisations étaient composées d’individus moins aptes, un peu comme l’homme de Neanderthal face à l’homo-sapiens), soit l’Europe disposait d’atouts géographiques et naturels spécifiques, permettant à ceux qui y vivaient de se développer plus vite.
Selon Diamond, la thèse raciste ne tient pas, et seul l’environnement est une explication solide. Il montre en effet que face à des environnements hostiles, tous les hommes sont à égalité, aucune “race” ne dispose d’un avantage particulier. Surtout-et c’est là l’essentiel du livre- il montre de façon magistrale comment la géographie, les conditions naturelles, ont totalement déterminé l’évolution des civilisations humaines depuis 13 000 ans.
Prenons l’exemple de l’agriculture. Le continent eurasiatique disposait pour celle-ci d’atouts nombreux, bien plus nombreux que l’Afrique ou le continent américain. En effet, la configuration géographique du continent eurasiatique fait qu’un plus grand nombre de plantes sauvages étaient disponibles pour la domestication, et que les plantes utilisées à un endroit pouvaient mieux être adaptées aux régions voisines. De même, le continent européen disposait de l’essentiel des espèces de grands mammifères et d’animaux susceptibles d’être domestiqués. Le développement de l’agriculture sur ce continent allait en être favorisé, conférant à ceux qui y résidaient une avance impossible à rattraper. En effet, le développement de l’agriculture permet le développement de grandes populations, favorisant l’essor des sciences et techniques par confrontation et division du travail. Cela aboutit également à des formes plus complexes d’organisation politique, plus propices à la constitution d’empires puissants. Enfin, la proximité de nombreuses espèces animales près des hommes conduit à mettre ceux-ci en contact avec de nombreuses maladies, ce qui facilite le développement de résistances via la sélection naturelle. L’Eurasie était donc naturellement favorisée. Alors, pourquoi l’Europe? Selon l’auteur, parce que la forme géographique très découpée de celle-ci facilitait l’apparition de sociétés différentes, d’organisations politiques concurrentes, facilitant l’expérimentation et le développement. Christophe Colomb a demandé à 3 souverains différents les moyens nécessaires à la découverte de l’Amérique. Il a obtenu ces moyens a sa dernière requête. Si l’Europe avait été un empire unique (comme la Chine) il n’aurait sans doute pas pu découvrir l’Amérique. Or la configuration géographique de l’Europe (nombreuses îles et péninsules) ne facilitait guère un empire unique. Même les romains n’ont pas réussi à la conquérir en entier.
Le paragraphe précédent n’est bien entendu qu’un trop bref résumé de l’ouvrage : la démonstration tient en réalité tout le livre, et est étayée par une quantité considérable de faits historiques et de connaissances scientifiques en biologie, géographie, etc. Le livre n’est pas exempt de défauts non plus. Tout d’abord, l’auteur est probablement exagérément politiquement correct. On n’est par exemple pas obligé de le suivre lorsqu’il nous explique que les habitants de Nouvelle-Guinée sont plus intelligents que les européens. On peut également trouver son déterminisme excessif : sa description de l’évolution des civilisations humaines ressemble parfois un peu à celle du jeu Civilization, comme si le chemin suivi par toutes les sociétés humaines avait été le même, avec simplement des à-coups, des temps d’arrêt liés aux conditions naturelles. Mais si ce déterminisme a de quoi surprendre, la façon dont l’auteur le défend est tout simplement magistrale. On ressort de la lecture de ce livre convaincu d’avoir compris des éléments fondamentaux de l’histoire de l’humanité. Il est tout simplement impossible de regarder celle-ci de la même façon après avoir lu ce livre. En ce sens, c’est un chef d’oeuvre.
Une remarque pour finir : il existe une version française de ce livre, sous le titre “De l’inégalité parmi les sociétés” Cette pitoyable traduction du titre du livre réussit à en donner une idée complètement erronée (l’auteur parle des inégalités entre civilisations, pas parmi les sociétés…). Si l’on ajoute la photo de couverture, il y a de quoi être définitivement navré. Honte à l’édition française (en l‘occurrence Gallimard), incapable de vendre un livre pareil autrement qu’en le faisant passer pour une niaiserie antiraciste et anticolonialiste. Autant lire le livre en édition originale avec un bon dictionnaire (pour le vocabulaire technique) en payant 10 € de moins.
Alexandre Delaigue
24/03/2002

Jared Diamond, Guns, Germs and Steel. , Norton pour l’édition originale, Gallimard pour la traduction française, 1997 (anglais, 19,05 euros ; français, 28,24 €)

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