Note de lecture


Misère de la prospérité
Pascal Bruckner (2002)

« La plus laborieuse des époques, la nôtre, ne sait que faire de son labeur, de son argent, si ce n’est plus d’argent, plus de labeur ».
F. Nietzsche.
« Vows are spoken
To be broken
Feelings are intense
Words are trivial
Pleasures remain
So does the pain
Words are meaningless
And forgettable

All I ever wanted
All I ever needed
Is here in my arms
Words are very unnecessary
They can only do harm »

Depeche Mode, Enjoy the Silence.

Triste époque que la nôtre. Alors que la fin du communisme laissait espérer des jours meilleurs, l’accroissement de la richesse et de la liberté de tous avec la généralisation du capitalisme et de la démocratie, l’humanité se retrouve avec la gueule de bois. L’enrichissement de tous est surtout celui de quelques-uns, et les inégalités augmentent et la situation des plus démunis apparaît comme desespérée. Même dans les pays riches, les inégalités s’accroissent, et avec elles le surtravail, le stress pour des salariés pressurés. Le marché devient de plus en plus envahissant, s’installant dans tous les domaines de la vie de façon hégémonique, transformant les hommes en pauvres automates consommateurs et producteurs.
C’est sur cette triste constatation que commence le dernier livre de Pascal Bruckner. On pourrait se dire à ce point là, rien de bien nouveau sous le soleil intellectuel français, encore un ouvrage qui va nous infliger le lourd pensum du monde qui n’est pas une marchandise, des inégalités abominables, de la finance qui broie les êtres, et autres variantes tendance Vivianne Forrester avec une crise de foie. Et on aurait bien tort : car l’ouvrage se poursuit par une démolition en règle de la pensée critique contemporaine.
Bruckner se lance en effet, après ce premier chapitre, dans une attaque particulièrement virulente -et réjouissante- du courant de pensée antimondialisation. Il montre la vacuité de cette pseudo-pensée, résurgence du marxisme vulgaire, incapable de mesure et de nuance (quand elle conduit à comparer le capitalisme au génocide nazi), obnubilée par un antiaméricanisme stupide et caricatural, et la dénonciation d’ennemis mythiques ou lointains (les multinationales, la mondialisation libérale, les organismes internationaux…) bien commodes dans la mesure ou leur inexistence les empêche de se défendre. La pensée critique contemporaine n’est qu’un conformisme de pacotille, vide de sens et incapable d’apporter des alternatives. Car loin de s’opposer au système, cette contestation s’en nourrit et le nourrit. L’exemple de la taxe Tobin est à ce titre parlant. Son objectif affiché est à la fois de lutter contre la spéculation sur les devises et de financer l’aide au développement. Mais ces objectifs sont contradictoires : Car soit la taxe satisfait son premier objectif, et dans ce cas la quasi-disparition de la spéculation laisse les caisses de l’aide au développement vides; soit les caisses sont remplies, et la spéculation continue de plus belle… Le mouvement est d’autre part en voir d’intégration dans le système qu’il prétend dénoncer. Les syndicalistes se pressent au forum de Davos, et les organisations internationales travaillent de plus en plus avec les ONG. Tout comme la contestation radicale de la société de consommation de mai 68 a produit l’une des générations les plus consuméristes de l’histoire, l’essor de l’individualisme et du libéralisme conservateur, la « génération Seattle » est une génération de petits-bourgeois gavés et égoistes.
Ce n’est pas dans le conflit stérile entre anti et pro-mondialisation qu’il faut chercher des solutions aux problèmes contemporains, car les deux courants parlent le même langage : celui de l’économisme. Et c’est à la critique de cet économisme que s’attache Bruckner dans la seconde partie de son ouvrage. L’économisme est selon lui la pensée consistant à diviniser le marché, que ce soit pour le diaboliser comme le font les antimondialistes, ou à en faire le lieu ultime de la décision et des actes rationnels et nécessaires comme le font ses thuriféraires. Or le marché n’est ni le grand Satan, ni infaillible. Le problème contemporain, c’est que « le capitalisme a tout désacralisé, les moeurs, les usages, les croyances, sauf le capitalisme lui-même qui a échappé au scepticisme à l’égard des grands systèmes d’interprétation du monde. Triomphe de l’économisme, c’est à dire élévation d’une discipline particulière en science totale, mère de toutes les autres et qui ambitionne, comme chez Marx de régir le social, le politique, l’intime, de reconstruire, à partir de ses postulats, la totalité de l’univers » (p 143).
Ce que dénonce Bruckner ici, c’est le nihilisme marchand, le mécanisme par lequel toutes les pensées, tous les actes, tout ce qui élève l’homme et en fait un être pensant, sont récupérés par le système marchand pour être vidés de leur sens. Lorsque des indonésiens décident d’aller manger chaque jour des hamburgers pour hâter l’avènement de la mondialisation dans leur pays, lorsque les plus grandes phrases des philosophes deviennent des slogans pour des marques de chaussures de sport, l’homme devient une simple machine à consommer, qui éprouve des désirs vite assouvis et vite remplacés par d’autres désirs. Or de moins en moins de choses échappent aujourd’hui à cette mécanique. La religion, le sentiment amoureux, la philosophie, la politique, subissent les assauts du marché et y résistent avec de plus en plus de difficultés.
Pour sortir de ce nihilisme, une seule solution selon Bruckner : remettre le marché à sa place. Ne pas renoncer à la prospérité, mais lutter contre l’envahissement marchand dans toutes les sphères de la vie. Cela signifie résoudre les problèmes économiques contemporains et mettre en place une société du temps libre, dans laquelle le temps de chacun ne serait pas exclusivement consacré au fétichisme de la marchandise.
Ce livre n’est pas dépourvu d’intérêt. Mais paradoxalement, ce sont plutôt ses échecs qui sont éclairants que son contenu. Une première façon de le critiquer serait de se mettre à la place d’un africain pauvre, qui en le lisant trouverait que les occidentaux ont bien de la chance de n’avoir que ce genre de préoccupation en tête, et que si le nihilisme marchand signifie posséder tout ce qui lui manque (logement, abondance de nourriture et de biens de consommation…) alors va pour le nihilisme. Cependant, cette réponse est insuffisante. Ce n’est pas parce que les problèmes des occidentaux sont des problèmes de riches gavés que ces problèmes n’existent pas et qu’il ne faut pas s’en préoccuper. Et le livre de Bruckner a ce mérite, celui de connecter les diverses dimensions des problèmes contemporains. La flexibilité du travail, les inégalités, la culture cédant le pas au divertissement, l’individualisme, la perte de légitimité du politique, la décadence intellectuelle, le consumérisme sentimental, etc… Tous ces phénomènes ne sont chez lui que les stigmates de l’envahissement de la société par l’économie.
Mais une fois ce constat posé, que faire, que conclure? C’est là que Bruckner connaît ses limites. Car ses solutions de sortie de l’économisme sont bien faibles. Il se contente de piocher dans chacun des camps qu’il a préalablement critiqués des idées toutes faites simplistes et vides de sens concret. Lorsqu’il dit que le marché doit être remis à sa juste place, outre le fait qu’il s’agit là d’une idée bien creuse, en quoi se distingue t’il des antimondialisation et de leur slogan « le monde n’est pas une marchandise »? Lorsqu’il dit que le marché est un instrument, pas une fin en soi, qu’il doit bien fonctionner pour que les gens soient prospères, en quoi s’éloigne t’il de l’économisme? Lorsqu’il prône un plan Marshall pour le Tiers-monde, un revenu garanti pour tous, un directoire financier mondial, et qu’il considère ces sujets comme « des défis passionnants de la pensée politique et économique » (p 215) ne sombre-t-il pas précisément dans ce qu’il critique? La fin de son livre, accumulation de bons sentiments et de lieux communs, frôle la supercherie.
Mais finalement, le caractère décevant de ce livre est la parfaite illustration de ce qu’il dénonce. Une caractéristique du monde contemporain, c’est que les mots ne changent plus le monde. Il fut un temps ou écrire le capital, le coran, changeait le monde de manière définitive. Aujourd’hui, les hommes sont soumis à un feu roulant d’informations contradictoires, de stimulations diverses, il en résulte un scepticisme généralisé envers les idéologies et la pensée construite. On peut s’en réjouir dans la mesure ou cela empêche les idéologies de mettre en oeuvre, comme au XXème siècle, leur puissance meurtrière. Mais on peut aussi le regretter, dans la mesure ou cela laisse l’homme condamné à vivre dans le monde ou il vit, sans les ambitions et les idéaux qui font de lui une créature supérieure. Le monde des derniers hommes, que dénonçait Nietzsche. Quoi que l’on en pense en tout cas, ce monde fait des victimes, les intellectuels. Alors que l’ère des idéologies les plaçait au pinacle de la société, leur permettant d’influer sur celle-ci, le nihilisme contemporain les rend muets, incapables de faire entendre leur discours au milieu des divertissements et des discours contradictoires, incapables d’apporter des solutions aux problèmes du monde contemporain. Ils sont pareils à des poissons dont la mare s’est asséchée, et qui s’agitent en tous sens pour trouver de l’air sans succès. Ils ne peuvent plus que regarder d’un oeil plus ou moins lucide le monde qui les entoure (et bruckner est de la catégorie des lucides). Et leurs voix se perdent dans le néant de la marchandise, dans un monde qui n’a plus besoin d’eux.
Et c’est en cela que l’échec de Bruckner est éclairant. Sa dénonciation de la vacuité des débats contemporains et de la société marchande tape juste. Et la vacuité de sa conclusion et de ses propositions ne vient que confirmer ce constat : l’intellectuel est devenu inutile. Faut-il s’en réjouir ou le déplorer? Probablement les deux…

Alexandre Delaigue
31/03/2002

Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. , Grasset, 2002 (17 €)

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