Note de lecture


Au delà de la rareté
Bruno Ventelou (2001)

Il existe deux catégories de mauvais livres d’économie. La première catégorie recouvre tous ceux qui ne contentent que de raconter des fadaises de façon idéologique, pour complaire à tous ceux pour lesquels l’économie se limite aux conversations du dimanche au café des sports, sur le thème « moi j’te dis, on paie trop d’impôts dans ce pays » ou autres « pfff, la mondialisation c’est vraiment pas cool avec tous ces riches qui s’enrichissent pendant que des milliards de gens meurent de faim ». Cette catégorie de livres médiocres a cependant un avantage : le lecteur est très vite fixé sur le contenu de l’ouvrage et peut rapidement se dispenser d’aller plus loin, afin de consacrer son précieux temps à des lectures intéressantes.
La seconde catégorie est celle des livres frustrants. Ceux qui donnent le sentiment que l’auteur aurait pu produire un travail de qualité, traiter un thème original, apporter quelque chose à son lecteur, mais qu’il n’y est pas parvenu, que ce soit par manque de talent pour se lancer dans l’ambitieuse tâche qu’il s’était fixé, ou par simple paresse intellectuelle. Cette catégorie est probablement la pire, car le lecteur se sent obligé d’aller jusqu’au bout du livre, en espérant enfin que celui-ci va décoller. Et évidemment cela n’arrive pas, laissant le lecteur sur sa faim et lui ayant fait perdre son temps.
Le dernier livre de Bruno Ventelou appartient définitivement à cette seconde catégorie. Un sujet ambitieux et intéressant traité n’importe comment, complètement gâché par les a priori idéologiques, le simplisme outrancier, les erreurs grossières et le style défaillant de l’auteur. Le sujet? Ce n’est rien que moins que montrer que contrairement aux définitions habituelles de l’économie, centrant celle-ci sur le problème de la rareté et de la lutte de l’homme pour réguler celle-ci au mieux, l’économie traite en réalité de la façon de créer l’abondance pour tous. Que l’insistance sur la rareté dans l’économie est une double erreur : premièrement une erreur méthodologique (le principal problème économique n’étant pas la rareté mais l’abondance) et deuxièmement une erreur prescriptive (en recommandant d’allouer la rareté, celle-ci finit par apparaître : l’économie aboutirait donc une construction sociale de la rareté).
L’énoncé de ce thème fait dresser l’oreille. On peut lire cet entretien avec Paul Romer. Pour en comprendre l’enjeu. Romer y distingue en effet les « choses » et les « idées » en économie. Les choses sont tous les biens et les ressources pour lesquels il y a rivalité d’usage. Ce concept économique traduit le fait que lorsqu’un individu consomme un tel bien, il prive les autres de la capacité à les utiliser. Si je mange un gateau, je serais le seul à pouvoir en disposer. Ce qui caractérise les idées par contre, c’est l’absence de rivalité d’usage. Par exemple si je fais un gateau, la farine et les divers ingrédients que j’utilise à cet effet sont des choses, des biens rivaux : personne d’autre ne pourra utiliser ces ingrédients une fois qu’ils auront été assimilés dans le gateau. Par contre, tout le monde peut utiliser en même temps que moi la recette nécessaire pour faire ce gateau : en utilisant cette recette, je ne prive personne de la capacité à en faire autant de son côté en même temps. La recette est donc une idée, un bien non rival. Or la croissance économique relève plutôt des idées que des choses. La masse totale disponible sur terre n’a changé que marginalement depuis les 1000 dernières années. La quantité d’énergie apportée par le soleil n’a pas changé. Et pourtant le PIB terrestre par habitant a été multiplié par 13 entretemps (le PIB total a été lui multiplié par 300). Ce qui a permis cette augmentation du revenu, c’est simplement le fait que des idées sont apparues et ont été utilisées pour faire un meilleur usage des choses existantes. Des idées ont permis de transformer le sable en microprocesseurs, accroissant l’utilité de la silice du sable. Si dans le domaine des choses la croissance est limitée par la rareté des ressources disponibles, dans l’univers des idées elle ne l’est pas.
L’économie n’est donc pas que la science de l’allocation des ressources rares. Elle est au contraire à la croisée des chemins entre rareté et abondance. D’un côté il est clair que de nombreuses ressources sont rares et rivales. De l’autre, l’économie se préoccupe de la recherche des moyens par lesquels cette rareté disparaît. Or ce débat entre rareté et abondance est permanent dans la science économique : On trouve chez les économistes classiques ceux qui se préoccupent de la rareté, prévoient un état stationnaire (Ricardo, Marx) et de l’autre ceux qui se préoccupent surtout de l’accroissement des richesses et font de la rareté un problème secondaire (Smith, Say). Avec les néoclassiques, le débat revient : d’un côté Walras s’intéresse à l’équilibre général, la meilleure allocation possible d’un stock de ressources fixe ou qui ne peut pas augmenter indéfiniment (à cause des rendements décroissants). De l’autre Marshall développe les concepts d’externalités positives générant des rendements croissants. Citons également Schumpeter et Keynes dans ceux qui montrent l’économie comme processus dynamique de création de richesse, fondé sur la création ex nihilo de monnaie par le crédit, à l’opposé de ceux qui voient l’investissement comme privation temporaire, limité ex ante par l’offre de fonds prêtables, ou les diverses théories de la croissance endogène.
De cette articulation complexe au sein de l’économie entre rareté et abondance, Ventelou ne retient qu’une présentation complètement caricaturale. Il distingue l’économie « classique » fondée sur la rareté et les économistes « hétérodoxes » traitant de la construction de l’abondance. On aura compris qu’il s’agit ici de présenter les tenants de l’abondance sous le versant positif de la rebellion contre l’ordre établi. Ils sont contre tous les autres, c’est bien la preuve qu’ils ont raison, car chacun sait que l’économie n’est que la science lugubre de Carlyle. Glissons sur cette présentation aussi manichéenne que ridicule (qui aboutit quand même à qualifier Smith, Say, et Marshall d’hétérodoxes…) pour entrer dans le fond de la question.
Les deux principaux concepts utilisés par Ventelou sont d’une part les rendements croissants, d’autre part les défauts de coordination et les anticipations autoréalisatrices. Il considère en effet qu’il y a deux formes de comportement collectif humain. Soit le comportement individualiste et maximisateur, soit le comportement « collectif ». La croissance économique, qui relève de la non rivalité d’usage des idées, est le fruit de la coopération. C’est également ce dont parle Romer dans l’article suscité, ou il montre que c’est la découverte d’institutions propices à la diffusion des idées (qui nécessite la confiance réciproque des individus) qui a permis la croissance économique. Si les individus n’adoptent qu’un comportement égoiste, anticipant que les autres feront de même, le résultat sera une faible croissance venant valider les anticipations faibles initiales. Si par contre la coopération va de soi, que tout le monde est persuadé que la croissance sera forte, les individus coopéreront et la croissance sera forte, validant encore les anticipations. Cette idée est illustrée par des exemples types dilemme du prisonnier.
Or selon Ventelou, des institutions type marché ont tendance à provoquer des équilibres « bas », non coopératifs et de faible croissance, tandis que l’action publique génère des équilibres hauts et coopératifs. Et l’analyse économique « classique » axée sur la rareté, pousse à la création d’institutions de type marchand, donc pousse les individus vers les solutions non coopératives.
Pour appuyer cette idée, Ventelou utilise divers exemples. Sur le fait que le mécanisme de marché peut conduire à des défauts de coordination, inutile de revenir, l’idée est déjà bien connue. Il cite l’exemple du dopage des coureurs cyclistes. Les coureurs se dopent pour améliorer leurs performances individuelles et accroître leurs chances de victoire. Mais comme chacun agit de même, au bout du compte tous les coureurs sont dopés et la hiérarchie naturelle se remet en place (ce sont les bons coureurs qui gagnent les courses). On a donc deux équilibres conduisant au même résultat : soit les coureurs sont tous dopés, soit aucun ne l’est. Dans les deux cas le résultat final sera identique (les meilleurs gagneront). Spontanément cependant, c’est le premier équilibre qui se produit (lorsque les coureurs agissent de façon individualiste). Pour permettre le second équilibre, il faut une intervention extérieure, publique, qui va imposer par la loi l’arrêt de l’usage des substances dopantes. De ce fait les coureurs seront incités à cesser de se doper, la loi leur garantissant que tous ont l’incitation à ne pas le faire. La loi corrige le défaut de coordination.
Restons sur cet exemple car il illustre à merveille la méthode Ventelou consistant à raisonner de façon superficielle en arrêtant les raisonnements uniquement au point qui l’intéresse. Car quel a été l’effet de la réglementation sur le dopage? A t’elle fait disparaître le dopage dans le tour de france? On peut raisonnablement en douter. Les premières lois interdisant le dopage dans le cyclisme datent des années 60 (on se souvient de la grève des coureurs qu’elles avaient provoqué, sous l’impulsion d’Anquetil). On ne peut pas dire, au vu de ce qui a suivi, qu’elles aient été suivies d’effets très positifs. Au contraire, elles ont poussé les coureurs vers de nouveaux produits indétectables aux contrôles. On peut même soutenir que la réglementation a des effets encore plus pernicieux que le dopage. Si l’on prend le cas de l’EPO actuellement interdit, il s’agit d’un produit aux effets potentiellement nocifs, mais qui n’ont jamais été avérés. Son interdiction, par contre, a conduit les coureurs à faire usage de produits encore plus dangereux (mais indétectables). La réglementation aboutit donc à une course sans fin entre dopés et contrôleurs, dans laquelle les dopés ont toujours une longueur d’avance. Pire, elle induit chez les coureurs le raisonnement suivant : tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. Donc pourquoi ne pas prendre des produits nouveaux, aux effets encore mal connus, en profitant de ce qu’ils ne sont pas encore interdits? Le résultat de la réglementation antidopage, c’est donc des coureurs dopés par des apprentis sorciers, qui utilisent des produits aux effets mal connus, et potentiellement bien plus nocifs que les « anciens produits » aux effets bien connus. Le résultat en matière de santé des coureurs est donc catastrophique. La solution aurait-elle été meilleure sans loi sur le dopage? Et pourquoi ne pas le penser? Si les coureurs avaient le droit d’optimiser leurs performances par la médication, ils feraient usage des produits les plus efficaces. Comme ils sont par ailleurs en partie soucieux de leur santé (certes moins soucieux de santé que de victoire) on pourrait très bien imaginer une autorégulation de la pratique du dopage, sous contrôle des médecins des coureurs.
Solution utopique? Peut-être. Mais qui montre que la réalité est nettement plus complexe que l’Etat-Zorro qui vient produire par miracle l’équilibre coopératif par sa seule intervention sage, rationnelle, soucieuse de l’intérêt général. Face aux défauts de coordination du marché, l’Etat peut certes intervenir, mais il n’est pas sûr du tout qu’il fasse mieux que le marché (il a même de bonnes chances de faire pire). Ce qui permet à la coopération de se produire, c’est un mécanisme émergent, d’essai-erreur darwinien, par lequel les hommes recherchent des institutions favorables (et où les formes de société peu efficaces disparaissent, ne supportant pas la concurrence avec les autres). L’élément qui permet l’avènement de sociétés favorables à la croissance, c’est le capital social (voir livre du mois précédent). La découverte et l’apparition d’institutions favorables à la coopération entre les hommes, mais surtout la construction d’un ethos de confiance. Or l’Etat est souvent nuisible dans la construction de cet ethos de confiance. Lorsque les individus ne font confiance qu’à l’Etat « bienveillant et doux » pour assurer la coordination entre eux, la société est en pratique en voie de destruction. Si j’ai besoin d’appeler la police pour régler un léger différend avec mon voisin, c’est que la capacité des individus à se coordonner spontanément est faible. Donc que la société est faiblement dotée en capital social. Marché pur et étatisme conduisent donc aux mêmes équilibres médiocres.
Cette manie de cesser la réflexion au point qui l’arrange est la caractéristique de tout l’ouvrage de Ventelou. Ainsi lorsqu’il évoque les politiques économiques dans les pays en développement à l’aide de la nouvelle théorie du commerce international fondée sur les rendements croissants. Ces théories montreraient selon lui l’intérêt des politiques « constructivistes » et vont à l’encontre des politiques d’ajustement structurel menées dans ces pays. Or c’est tout simplement faux. Pour le premier point, il suffit de lire cet ouvrage pour s’en convaincre. Pour le second point, la description des plans d’ajustement structurels par Venelou prête surtout à rire. On considère un pays en développement qui va bien, puis d’un seul coup va mal, parce que « les marchés » l’ont décidé. Le FMI arrive, privatise la sécurité sociale, et paf, voilà le pays condamné à la faible croissance parce que le méchant FMI avec son plan (qui visait à commettre l’hérésie consistant à restaurer la solvabilité d’un gouvernement surrendetté, vous vous rendez compte!) a créé des anticipations autoréalisatrices de faible croissance et détruit les solidarités dans le pays. On ne peut pas dire que ce genre de description apporte grand-chose à l’intelligence des crises financières des pays en développement et de la croissance. Critiquer les plans d’ajustement structurels et regretter l’instabilité des marchés de capitaux n’a rien de condamnable. Le faire de cette façon ridicule, en tentant de dissimuler la pauvreté de l’argumentation sous des mots compliqués, n’a strictement aucun intérêt.
On peut en dire autant de la vision de l’auteur sur l’efficacité des 35 heures. Celles-ci seraient selon lui un moyen de corriger un défaut de coordination par lequel certains français travaillent trop pendant que d’autres restent au chômage. Dans ce cadre la loi sur les 35 heures rétablit l’équilibre en empêchant le surtravail et en permettant la création d’emplois. Peut-être. Mais cette idée devrait être étayée plus sérieusement que par un simple constat statistique de ce que l’emploi augmente lorsque la durée du travail diminue. L’auteur est d’ailleurs bien conscient des limites de sa démonstration, puisqu’il explique qu’au moins les faits qu’il présente n’infirment pas son analyse… Rare moment de réalisme de l’ouvrage.
On pourrait en rajouter sur ce thème. Notamment sur le fait que selon l’auteur, les politiques publiques sont aujourd’hui entachées de « l’esprit de la rareté » ce qui conduit à une faible croissance. Alleluia! Cela ne fait jamais que 30 ans que les économistes cherchent à expliquer l’affaiblissement de la croissance dans les pays développés depuis les années 70. La réponse était simple, il suffisait d’y penser : c’est tout simplement parce que les gouvernements ont cessé de mener des politiques expansionnistes par corruption idéologique néo-libérale. Dieu merci, Ventelou est là pour nous fournir cette explication lumineuse… Et ce n’est pas tout! Pour rétablir la croissance, il faut que l’Etat établisse une convention de croissance élevée. Ce qui provoque la faible croissance aujourd’hui, c’est que les anticipations effectuées sont faibles. Lorsqu’on prévoir 2,6% de croissance, n’est ce pas, on fera effectivement 2,6% de croissance. Mais si l’Etat prévoyait 10% de croissance? Ben on aurait 10% de croissance grâce à l’action publique qui permettrait d’atteindre ex ante ce niveau, en établissant une convention de forte croissance. Défense de rire. D’après Ventelou, c’est Keynes qui l’a dit. Ventelou qui atteint le sommet du ridicule lors de sa conclusion, en citant le passage de la fin de la Théorie Générale dans lequel Keynes explique que « les hommes d’action sont toujours esclaves de quelque économiste du passé » (passage archiconnu, le plus cité de cet ouvrage) en le présentant comme un passage jamais lu de Keynes… Ventelou, ou l’art d’inventer l’eau tiède.
Tous les exemples cités par l’auteur relèvent de ce manque cruel de capacité de réflexion. Ainsi l’exemple de l’internet, créé via l’Arpanet fruit d’investissements publics serait sensé prouver la supériorité de l’action publique sur les décisions privées. Soit. Il n’en reste pas moins que si l’Arpanet était resté ce qu’il était à l’origine, personne ne lirait cette note de lecture en ce moment. Les agents privés, les entreprises cherchant à maximiser leur profit sont celles qui ont transformé l’internet d’outil élitiste réservé aux universités et aux militaires en ce qu’il est aujourd’hui. Cet exemple devrait faire méditer sur les rôles respectifs de l’état et du marché pour développer l’économie et permettre la coopération. Chez Ventelou, cela se transforme en une caricature digne d’une réflexion dans une soirée Attac sur le thème « marché pas bien, Etat bien ».
Mais assez de sarcasmes. Il est en effet facile de passer en revue chaque passage de l’ouvrage pour y relever ce genre d’énormités. On peut même se lancer dans la préface grotesque que Bernard Maris a commis pour ce livre si l’on veut compléter le bêtisier. Tâchons de chercher quand même ce qui a un quelconque intérêt dans ce livre. On peut retenir deux éléments. Le premier c’est que la question de l’interaction des prophéties autoréalisatrices et des rendements croissants mérite d’être posée. Sur le sujet, la réflexion s’arrête en général à la confiance qui crée des emplois, et on peut apprécier que Ventelou aille un peu au delà de ce pont-aux-ânes. La présentation de Ventelou, cela dit, ne dépasse quand même pas de beaucoup la description des vertus de la méthode Coué.
Sa présentation d’éléments d’analyse économique anciens et plus récent est parfois digne d’intérêt. Certaines parties de l’ouvrage consacrées à Keynes et à Schumpeter méritent d’être lues. On appréciera notamment la description du rôle du crédit chez Schumpeter, sujet sur lequel on connaît peu les apports de ce dernier. Ce sont ces passages, hélas trop rares, qui donnent le sentiment que l’auteur aurait pu produire un livre digne d’intérêt. Mais là encore, même lorsque Ventelou développe des idées intéressantes, il le fait de façon tellement schématique qu’on se dit qu’il vaut mieux aller chercher les informations ailleurs. Mieux vaut lire Orléan que Ventelou sur le rôle des conventions. Mieux vaut lire Brossard sur économie d’endettement et économie de marché financier que Ventelou. Ces auteurs, qui développent des idées proches de celles qui sont contenues dans ce livre, ont la bonté de le faire en réflechissant et en approfondissant.
Revenons au fond. Ce que Ventelou n’est pas capable de comprendre, alors qu’il lui suffirait de lire l’article de Romer suscité pour cela, c’est qu’il y a une profonde cohérence entre le développement du marché pour allouer les ressources rares et les institutions qui permettent la coopération humaine et par là la croissance. Bien loin d’être le lieu parfait de la théorie de l’équilibre général, le marché est au contraire un nid de conventions, de normes formelles ou informelles, qui permettent la coopération entre les hommes et l’allocation des ressources qui sont effectivement rares. Et ces institutions qui font fonctionner le marché sont les mêmes que celles qui permettent la croissance économique. Ce sont celles des sociétés ouvertes, dans lesquelles le rôle de l’Etat est contrôlé et dans lesquelles les hommes sont libres d’effectuer des choix. Ce sont celles des sociétés de confiance dans lesquelles l’intervention publique est rare parce qu’elle n’est que rarement nécessaire. Et toute la médiocrité de l’ouvrage se situe finalement là. Plutôt que des niaiseries sur le totalitarisme marchand, des exemples grotesques présentés sur un ton pseudo-humoristique et politiquement correct (le lecteur appréciera à sa juste valeur l’exemple des « Business Careers » contre « Ahmed et ses amis ») qui semble être devenu la marque de fabrique de sciences-po depuis que cet établissement a cessé d’être une Grande Ecole (1), plutôt qu’un galimatias pédant pour débiter des fadaises, on aurait aimé trouver dans cet ouvrage une réflexion sur ce qui ressort du marché, des institutions, des gouvernements pour la croissance. On aurait aimé trouver une analyse fine des rôles respectifs de la rareté et de l’abondance dans l’analyse économique, une présentation intelligente de ces concepts. On aurait aimé trouver une réflexion sur les rôles respectifs de la coopération et de la concurrence pour assurer la croissance, plutôt que « concurrence pas bien, coopération bien ». On aurait aimé trouver des réponses concrètes aux grands problèmes économiques contemporains qui relèvent de cette question de la rareté et de l’abondance. Un simple exemple est celui de la brevetabilité du génome ou des innovations logicielles en informatique. Sans appropriation (donc pour reprendre les termes de Ventelou, « construction sociale de la rareté ») les incitations à développer des innovations utiles manque. Mais l’appropriation empêche la libre diffusion des découvertes, donc finalement freine leurs effets externes qui seraient propices à la croissance. Comment faire alors pour avoir à la fois les incitations et la diffusion généralisée? Voilà un champ vaste dans lequel la dialectique rareté-abondance se pose, et pour lequel on aurait besoin de concepts et d’analyses pour trouver des réponses. La réponse de Ventelou, c’est « L’Etat doit intervenir ». Candidat Ventelou, vous êtes le maillon faible, au revoir.

(1) : faut-il voir dans cet exemple le nouvel esprit de l’institut des sciences politiques de Paris, où Ventelou enseigne? Cet exemple des « business careers » contre « ahmed et ses amis » est en fait la réécriture d’une expérience menée en Roumanie, opposant une équipe d’étudiants en économie à une équipe d’étudiants en langue. Le but du jeu étant de décrire la façon dont le raisonnement économique, en instillant chez ceux qui le connaissent, des comportements d’individu rationnel et maximisateur, les conduit à un comportement sous-optimal, moins efficace que le comportement « naturellement altruiste » de ceux qui n’ont pas été contaminés par l’économie. Or Ventelou, sans justification, change l’histoire et transforme l’équipe d’économistes en « business careers » (pourquoi pas) mais surtout les étudiants en langue en « Ahmed et ses amis », une bande de jeunes chômeurs de banlieue sous la houlette d’un éducateur sympa qui jouent au basket. Or cette transformation non seulement modifie le sens de l’expérience, mais recèle une erreur grave. L’un des principaux problèmes des banlieues est précisément le terrible manque de capital social qu’elles connaissent, réduisant les liens entre individus, et dégradant cruellement la confiance. Il n’est donc pas certain que l’expérience menée avec des jeunes de banlieue les conduirait à des résultats significativement plus « coopératifs » que les étudiants en économie (alors qu’on peut le concevoir avec des étudiants en lettres). Mais visiblement, ce genre d’évidence n’a plus cours à science-po, où l’on produit désormais ce genre de « réflexion ».

Alexandre Delaigue
22/01/2002

Bruno Ventelou, Au delà de la rareté. , Albin Michel, 2001 (17,38 €)

Print Friendly