Note de lecture


Nouvelle économie, nouveau mythe ?
Jean Gadrey (2000)

L’ouvrage de Gadrey est une synthèse sur ce qui forme la réalité et la mythologie de la nouvelle économie. Il s’agit d’un texte critique. En premier lieu, l’auteur remonte aux sources de l’idée de nouvelle économie pour se demander qui l’a popularisée. Sont concernés : les médias (financiers en général), les hommes politiques et tous les commentateurs boursiers en général. Pourquoi parler de mythe ? Parce que ces différents vecteurs de la « pensée nouvelle économie » n’ont pas véritablement décollé d’une approche émotive et prophétique. Il n’y a pas de théorie économique de la nouvelle économie, pas de preuve que cette nouvelle ère de l’économique sera bien différente des précédentes. A y regarder de près d’ailleurs, nombreuses sont les constantes : toujours le marché généralisé et libéralisé, les mouvements de capitaux, la disponibilité du travail, la croissance comme horizon. Ce qui change ? La technologie et l’accentuation des exigences passées en matière de flexibilité ou de gouvernance, la fin de l’inflation. Bref, tout ce qu’on a pu lire depuis un moment est récapitulé ici.
La critique peut alors commencer. Elle a pour but de montrer qu’au delà de réels changements, certaines analyses sont biaisées, laissant de côté de nombreux aspects de la réalité. Elle souhaite par ailleurs pointer un certain nombre d’incohérences logiques. Enfin, elle s’attaque à la conclusion selon laquelle il n’existerait qu’un seul modèle à suivre pour s’adapter aux temps nouveaux.
Gadrey commence par questionner le concept de croissance au temps de la richesse immatérielle. Il reprend les analyses qui montrent que la mesure de la croissance des richesses produites s’accomode mal des évolutions qualitatives de la production : mesure de la connaissance, évolution des prix de produits toujours splus différenciés, mesure de la productivité des services etc. Et de s’interroger alors sur l’utilisation des anciens concepts quantitatifs et le repère de la valorisation financière pour vanter les mérites de la nouvelle économie. L’auteur évoque alors les pistes de réflexions autour de mesures du type indicateurs de développement humain. L’auteur s’en prend ensuite aux liens supposés entre NTIC et emploi, pour montrer qu’il est pour le moins abusif d’avancer que l’emploi qualifié se crée principalement dans le secteur et les métiers des nouvelles technologies. Tout naturellement, le livre reprend le débat sur le paradoxe de Solow avec, on s’en doute, un petit penchant pour les thèses à la Gordon. Débordant d’un cadre purement économique, l’auteur présente des éléments de réflexion sur les liens entre NTIC et aspects sociologiques de leur utilisation, la problématique Nord-Sud n’étant pas oubliée. Tout naturellement, on passe ensuite aux mythes relatifs à l anature du travail en nouvelle économie. En premier lieu, s’agit-il du passage à une société de service ou à une « société de serviteurs » ? Là encore, l’auteur se livre à un bilan statistique pour montrer que la création d’emplois qualifiés, si elle est réelle, ne doit pas masquer le fait que la majorité des emplois créés aux Etats Unis sont non qualifiés, symptome d’une croissance de la marchandisation des tâches quotidiennes. Pourtant, nous dit l’auteur, les conséquences d’une évolution de ce type ne sont pas porteuses en soi d’une dégradation des statuts d’une part croissante des travailleurs. Les pays nordiques présentent un niveau de tertiarisation comparable à celui des Etats Unis et on n’y constate pas de dualisation de la société, d’accroissement des inégalités. Suit une comparaison sur les modes de régulation des deux systèmes au travers de leurs différences institutionnelles.
Dans le chapitre 5, Jean Gadrey s’attaque à deux idées courantes : un, il est possible de laisser le marché s’auto-organiser et chacun en sera d’autant plus heureux ; deux, on peut séparer économie de marché et société de marché. Les deux idées sont selon lui absurdes dans la mesure où si l’on reconnaît la prééminance de mécanismes de marchés dans une société, on doit considérer que les marchés structurent le fonctionnement de la société, qui les organisent en retour selon d’autres visées que l’échange pur. Suit une analyse de type institutionnelle démarrant sur une base « Polanyienne » et finissant par l’exemple classique du marché du travail en tant que marché « différent des autres ». A compter de ce point, l’auteur nous invite à développer un principe de prudence quant aux vertus du marché. Il aborde la désormais traditionnelle question de la production de connaissances dans le cadre de la recherche, nous met aussi en garde sur les errements que la bureaucratie peut apporter matière scientifique et culturelle. Sortant de la pure logique des biens publics, il se penche ensuite sur le principe de l’intérêt général et des services publics, militant pour sa réaffirmation et s »interrogeant sur les modalités d’aplication d’une « obligation de service universel ».
Dans le dernier chapitre, l’auteur nous livre la critique d’usage sur les nouveaux principes de gouvernance des entreprises, en d’autres termes la financiarisation des firmes. Tout y est : l’absence de base solide aux méthodes de valorisation boursière, les errements possibles des gestionnaires de fonds, l’instabilité inhérente aux marchés financiers etc. Et les conséquences néfastes de cette gouvernance financière sur le potentiel productif des firmes.
Parmi la masse d’ouvrages parus sur la nouvelle économie depuis quelques années maintenant, celui de Gadrey fait assurément partie de ceux qui recherchent une grille d’analyse des changements économiques auxquels renvoient le concept. Un travail d’universitaire, plus que de journaliste, cela va sans dire. L’auteur, dont les options sont claires tout au long de l’ouvrage s’en sort plutôt bien en matière d’honnêteté intellectuelle, même s’il se laisse parfois aller à des quelques non dits. Globalement, on peut apprendre des choses , que l’on soit ou non sensibilisé au sujet. La référence à des études monographiques sur le fonctionnement de certains services publics (La Poste parexemple) est un plus par rapport aux ouvrages habituels sur le sujet.
Stéphane Ménia
20/01/2002

Jean Gadrey, Nouvelle économie, nouveau mythe ?. , Flammarion, 2000 (6,84 €)

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