Note de lecture


The Great Disruption
Francis Fukuyama (1999)

Une critique souvent adressée à l’économie est son incapacité à prendre en compte l’intégralité des phénomènes sociaux. En particulier, son insistance portée sur les aspects marchands de la vie en société la conduiraient à négliger l’essentiel des rapports sociaux. Cette prééminence des aspects quantitatifs et marchands dans l’économie la conduiraient à négliger les dimensions sociologiques, anthropologiques ou historiques du fonctionnement des sociétés humaines, faisant d’elle une discipline incomplète. Par ailleurs, son incapacité à prendre en compte les apports des autres sciences sociales la cantonnerait à rester cette science lugubre et ignorante de tout un ensemble de dimensions du fonctionnement social qui lui échappent.
Les économistes n’acceptent en général ce reproche qu’avec réticence, et ce pour plusieurs raisons. Les principales raisons sont d’ordre méthodologique. La méthodologie économique, axée sur les aspects quantitatifs du fonctionnement social, et fondée sur la rigueur formelle, a du mal à saisir le contenu d’autres disciplines des sciences sociales comme la sociologie ou l’anthropologie, dans lesquelles la méthodologie est assez différente. La communication des autres disciplines vers l’économie, de ce fait, s’effectue assez mal. Pour expliquer simplement, du point de vue des économistes la sociologie n’est que baratin dépourvu de rigueur, et du point de vue des sociologues, l’économie n’est qu’un fatras mathématique complètement déconnecté de la réalité.
A cette difficulté de communication méthodologique s’ajoutent souvent des querelles de chapelle. Les économistes envahissant le domaine des autres sciences sociales avec leur attirail, exercent une hégémonie importante dans le domaine des sciences sociales, et regardent les autres avec une certaine condescendance. Les auteurs des autres disciplines ont eux le plus souvent une forte tendance à traiter des phénomènes économiques par le mépris, en expliquant qu’eux ont tout compris et que les économistes passent complètement à côté de la réalité. A titre d’exemple on peut citer l’Illusion économique d’Emmanuel Todd, dans lequel l’auteur nous explique que l’économie n’est qu’une illusion et que seules comptent les structures familiales pour expliquer le fonctionnement économique des pays, ou “Les structures sociales de l’économie” de Bourdieu, dans lequel celui-ci cherche à montrer que l’économie n’existe pas et que seuls comptent les rapports sociaux de domination. Le caractère un tantinet puéril de ces stratégies typiquement française de défense de son petit pré carré universitaire n’est pas très propice à la communication entre disciplines : Les économistes sont prêts à entendre qu’ils ne comprennent pas tout, mais n’ont guère de patience à l’égard des esprits mesquins qui leur expliquent qu’ils ne comprennent rien à rien.
C’est dans ce contexte qu’il convient d’apprécier cet ouvrage de Fukuyama. Parce que s’il est un ouvrage qui permettra à tout économiste de mieux comprendre les phénomènes sociaux sans se sentir perdu dans une méthodologie peu familière, c’est bien celui-ci.
Un rappel sur l’auteur. Fukuyama est célèbre pour son ouvrage “la fin de l’histoire et le dernier homme”, ouvrage tout autant cité que peu lu, dans lequel il montrait dans quelle mesure la recherche du régime politique le plus à même de satisfaire les aspirations humaines avait trouvée sa fin avec la démocratie libérale. Ouvrage qui ne pouvait que déplaire en France ou l’on rêve des lendemains qui chantent, et que l’on dénigre allègrement à chaque guerre en expliquant que “Fukuyama avait tort, l’histoire n’est pas finie car il y a encore des guerres”, remarque qui prouve surtout que son auteur n’a pas lu le livre dont il parle. L’ouvrage suivant de Fukuyama, intitulé “trust” étudiait le rôle des traditions, de la culture, de tout ce qui constitue le “capital social” d’une société sur son fonctionnement économique en établissant (ou non) une société de confiance (pour reprendre l’expression d’A. Peyrefitte dans son livre portant ce titre).
The great disruption constitue la suite logique de Trust. Dans cet ouvrage, Fukuyama revient sur le capital social des sociétés modernes, pour montrer que celui-ci s’est fortement détérioré depuis les années 60, que cette détérioration est toujours à l’oeuvre aujourd’hui, et de quelle façon le capital social pourrait se reconstituer. L’ouvrage est divisé en trois grandes parties. La première partie est consacrée à la description de la dégradation du capital social des sociétés développées à partir des années 60 (c’est cette dégradation conséquente qu’il appelle “the great disruption”, qui peut se traduire approximativement par “la grande fracture”), et aux causes de cette dégradation. La seconde partie de l’ouvrage décrit la façon dont le capital social se crée ou se détruit. La troisième partie montre alors comment le capital social pourra se reconstituer dans nos sociétés (si tant est qu’il le puisse).
Mais tout d’abord, qu’est-ce que le capital social? Cette expression du sociologue J. Coleman, recouvre “la capacité de travailler ensemble à des fins communes au sein des groupes et des organisations qui forment la société civile”. Voilà une définition qui sera familière aux lecteurs de “la société de confiance” d’A. Peyrefitte dans lequel celui-ci montrait comment les diverses sociétés capitalistes de l’histoire avaient réussi à construire des sociétés propres à permettre les échanges commerciaux et le développement économique. On retrouve aussi dans cette notion le travail d’un Max Weber, qui montrait comment les valeurs et la culture du protestantisme avaient constitué l’esprit du capitalisme, permettant l’invention de celui-ci.
On verra là aussi une notion que les économistes ont bien du mal à assimiler. Il est clair que le capital social dans une société constitue le lubrifiant qui permet aux échanges de se réaliser et au marché de fonctionner. Il s’agit là des valeurs propices au travail, à l’épargne, à la confiance, qui constituent des dimensions essentielles du comportement humain mais qui dépassent le cadre de la simple rationalité économique.Par dessus tout, rien n’est plus difficile à mesurer que ce capital social, ce qui le rend impropre à la digestion dans les modèles économiques.
Et c’est là que le travail de Fukuyama est précieux. Car même sans mesurer le capital social, à partir de données sociologiques simples comme les données sur la criminalité, les divorces, les suicides, les familles monoparentales, Fukuyama arrive à montrer de façon extrêmement claire la dégradation de ce capital et de la confiance dans les sociétés modernes à partir des années 60. Mieux encore, il montre à l’aide de travaux sociologiques, en criminologie, les interactions entre ces différents éléments pour dresser un diagnostic sévère : la confiance dans nos sociétés s’est fortement dégradée, ce qui traduit une forte perte de capital social. L’auteur est extrêmement subtil et rigoureux, ce qui lui permet d’éviter de tomber dans tous les pièges que son sujet d’étude recèle. On ne trouvera donc pas là un discours superficiel sur le thème “il n’y a plus de valeurs, tout fout le camp” mais un simple diagnostic de l’état de nos sociétés. Selon Fukuyama, la cause de cette “great disruption” est le développement économique et l’évolution de la technologie, qui ont attaqué sévèrement les fondements des sociétés traditionnelles, notamment la famille avec le rôle croissant des femmes dans la vie économique. Mais inutile de chercher là un discours passéiste sur la famille d’antan (ou un discours réactionnaire visant à ramener les femmes à leurs fourneaux). Fukuyama ne fait que dresser un constat, et montre que ce constat est la rançon de la tertiarisation de la société, des restructurations des firmes allant à l’encontre du modèle paternaliste d’autrefois, et de la généralisation de l’éducation. En d’autres termes, inutile de pleurer sur le lait renversé : Il est bien plus intéressant de se demander si cette évolution est irréversible ou si au contraire le capital social ne pourrait pas se reconstituer, car les modèles sociaux d’antan ne reviendront pas.
C’est l’objet de la seconde partie de l’ouvrage, que de montrer comment de façon générale le capital social se crée. Et c’est probablement dans cette partie que la pluridisciplinarité de Fukuyama fait merveille. Empruntant à la sociobiologie, à l’économie, à l’anthropologie, à la sociologie, il montre les diverses formes que prend le capital social et la façon dont celui-ci apparaît. Les économistes seront parfois en terrain connu en reconnaissant des utilisations astucieuses des travaux d’Axelrod sur le dilemme du prisonnier, mais chacun apprendra beaucoup de ce panorama de la construction du rapport social entre les humains.
Cette étude de la construction du capital social humain achevée, l’auteur s’interroge sur la possibilité de reconstitution de ce capital dans les sociétés modernes. Il constate tout d’abord que cette reconstruction n’est pas encore en route. Certes les crimes et délits diminuent dans certains pays (notamment les USA) mais cela ne fait que traduire l’accroissement des sanctions et un recours de plus en plus important aux sanctions pénales. La multiplication par trois de la population carcérale américaine depuis les années 60 en étant un exemple. De même, les différentes formes de reconstitution communautaire actuelles ne constituent qu’une forme peu satisfaisante de capital social, car elles conduisent les individus à se retrouver entre soi et à se défier de tous ceux qui sont différents de la microcommunauté constituée. Le communautarisme n’est pas une réponse suffisante au manque de capital social. Fukuyama montre alors les liens complexes existant entre le capitalisme et le capital social. Le capitalisme ne peut pas bien fonctionner sans un niveau raisonnable de confiance dans la société, mais tend dans le même temps à détruire le capital social en détruisant les anciennes structures sociales. Dans le même temps le capitalisme reconstitue du capital social, mais cela ne suffit pas et le capital social doit apparaître aussi de façon émergente, et par une action publique ne rendant pas les hommes serviles, comme s’en inquiétait déjà Tocqueville dans “la démocratie en Amérique”. L’ouvrage se conclut sur une note optimiste : L’homme est et a toujours été un animal social, il ne saurait se passer de capital social. Historiquement, chaque période de dégradation du capital social a été suivie de périodes inverses dans lesquelles les communautés se ressoudaient autour de nouvelles valeurs. Fukuyama cite à ce titre le passage de la société rurale à la société industrielle au XIXème siècle. Il n’y a donc pas de fatalité à la réduction du capital social, et l’on peut s’attendre à le voir rapidement renaître sous l’influence des nouvelles technologies qui facilitent la communication entre les hommes et le désir naturel de ceux-ci de vivre ensemble.
Cette partie optimiste est peut-être la plus critiquable de l’ouvrage. Le lecteur sera certainement intéressé par l’optimisme de Fukuyama, mais on pourra apporter des objections visant à entretenir le pessimisme. Mais cet optimisme reste un point de vue extrêmement solide, et fort bien défendu par l’auteur.
Ce livre vaut aussi donc par les questions qui peuvent rester en suspens du point de vue du lecteur. Mais celui-ci ne pourra qu’être conquis par cette grille de lecture extrêmement efficace de l’évolution de nos sociétés qui fait appel au delà des querelles de chapelle à toutes les disciplines scientifiques. On sort de ce livre avec le sentiment d’avoir énormément appris et compris, et de pouvoir mettre un nom sur un ensemble d’idées et de faits que l’on ressentait sans arriver à les organiser. Et les économistes trouveront là une vraie passerelle leur permettant de sortir de leur domaine d’étude sans être désorientés, tant l’auteur est rigoureux et solide dans ses argumentations, tout en sachant rester extrêmement clair. En bref, une belle réussite.
Alexandre Delaigue
12/12/2001

Francis Fukuyama, The Great Disruption. , Free Press, 1999 (13,39 €)

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