Note de lecture


Internet et nos fondamentaux
J.M. Chevalier, I. Ekland & alii (2000)

Cet ouvrage collectif est une interrogation sur les changements qu’induit et qu’induira probablement Internet sur quatre domaines de la connaissance, à savoir la recherche en sciences exactes et naturelles, le droit, l’économie et les sciences de gestion. Il s’agit de s’interroger sur les évolutions de l’objet étudié lui-même et sur les implications que ces modifications peuvent avoir dans l’approche scientifique de l’objet étudié. Il va sans dire que concernant les sciences exactes et naturelles, ce sont les implications en termes de fonctionnement de la recherche qui sont envisagées (même si dans un futur plus lointain que l’horizon des auteurs, cette évidence pourrait etre remise en question…)
Le livre est un réel travail collectif, d’équipe. Certes les articles sont écrits individuellement pour l’essentiel, chacun se chargeant de travailler sur son domaine de spécialisation. Mais les textes des autres ont été réllement lus (ce qui n’est pas toujours le cas dans ce genre de publication) et des discussions ont du s’en suivre (ou intervenir en amont). Outre qu’on le sent à quelques remarques transversales des uns et des autres, le chapitre introductif en témoigne encore mieux. C’est autour de la notion de paradigme que s’articulent les articles constitutifs de l’ouvrage. La problématique en est de savoir si Internet est un nouveau paradigme.
Et cette interrogation n’est pas superflue. On retrouve réellement dans les différents textes des réponses à cette question. Ekeland se concentre sur le paradigme des sciences exactes sur son aspect méthodologie de la recherche : si l’objet n’est pas modifié, les règles, les pratiques, les réflexes qui structurent la profession évoluent. Je ne m’étendrai guère sur ce point, un peu en marge de l’objet de ce site, mais pourtant intéressant si on considère que les méthodes de gens qui cherchent des trucs dans des labos ont certains points communs, même lorsque les disciplines sont très différentes, a fortiori lorsque l’une des disciplines sert de modèle à une autre, si vous voyez ce que je veux dire… Bref, pour Ekeland, un nouveau paradigme est désormais prégnant : celui des réseaux. Les scientifiques peuvent échanger des données, mettre des ressources de calcul en commun etc. Je ne développe pas plus, vous connaissez le truc et je voudrais éviter de faire une énième description longue et superficielle de ce que peuvent apporter les réseaux à la recherche. Mais signalons que les réseaux, pour Ekeland, ont un aspect particulier : ils désenclavent les chercheurs d’un labo à un autre en leur permettant de communiquer plus facilement, c’est exact. Mais, mieux, ou pire que ça, ils les désenclavent, en tant que communauté homogène, vis-à-vis de la société dans son ensemble. Deux points à retenir : n’importe quel chercheur peut mettre en valeur son travail, même s’il est muselé par les comités de lecture ; et les citoyens peuvent interagir d’une manière ou d’une autre avec la communauté des chercheurs. Pas besoin de signaler que cela peut se faire pour le meilleur comme pour le pire. Le meilleur si les chercheurs communiquent volontiers vers le grand public et que la compétitition entre chercheurs crée les conditions d’un progrès scientifique. Le pire si le dernier qui a mis en ligne a raison. Bref, vous le voyez, c’est valable pour les sciences exactes, mais aussi pour les sciences sociales.
Dans le chapitre consacré au droit, Frison-Roche rappelle à toutes fins utiles que le droit est une pratique normative. Et qu’en tant que tel, il a la capacité de formater la réalité selon ses propres principes. Une telle approche montre qu’Internet ne change pas le droit par la force des choses, comme on l’entend dire parfois rapidement. En revanche, elle avance que le rapport du droit et de l’Etat sont modifiés par Internet. Peu ou prou, le droit est un ensemble de normes et un Etat pour les faire respecter. Un Etat, c’est un territoire géographique limité. Ce qui colle assez mal avec le Réseau. Elle aborde alors les possibilités de résolution de ce conflit conceptuel. Partant de l’hypothèse qu’il n’est pas question qu’Internet soit une zone de non droit, elle envisage succéssivement la possibilité d’une autorégulation, d’une coopération entre Etats et finalement de la gestion du « droit sur l’Internet » par des agences indépendantes des Etats et par l’obligation de transparence. Et de conclure que face aux besoins de stabilité et de sécurité des activités humaines sur Internet, le mieux serait probablement de ne pas envisager d’adapter le droit à Internet, de laisser aux seuls juges le pouvoir de trancher selon le droit « habituel » servant ainsi, paradoxalement a priori, son développement. Je laisse les vrais juristes juger de ce point de vue, que j’aurais bien du mal à critiquer techniquement.
Jean-Marie Chevalier s’interroge de son côté sur les remises en cause que l’Internet peut susciter dans le domaine de la science économique. Disons le tout de suite, ce n’est pas facile et son argumentaire laisse à penser qu’il a été bien embêté pour écrire ce texte. Il commence par se placer légèrement en porte-à-faux vis-à-vis de la position de Hal Varian et Carl Shapiro ou Laura D’Andrea Tyson qui considèrent que la science économique dispose déjà de tous les concepts utiles à l’appréhension de la nouvelle économie. Je dis « légèrement » parce qu’on ne peut guère qualifier autrement sa position. L’auteur avance que les mécanismes fondamentaux ne sont pas modifiés, mais que le contexte doit être pris en compte. Ceci étant dit, quel est donc ce contexte dans lequel les « lois » de l’économie s’appliquent désormais encore, mais pas pareillement ? Un contexte où nous entretenons une nouvelle relation avec le temps et espace. Pour résumer, à ce stade, tout est comme avant, mais en plus vite et plus loin. Puis Chevalier se penche sur le paradigme traditionnel de l’économie industrielle. Rappelons le, il analyse le cycle structure-comportement-performance et débouche sur toutes les analyses de marchés non parfaits. Une caractéristique des changements actuels serait de mettre davantage en avant la valeur de l’entreprise, de favoriser la différenciation des comportements et de rendre les marchés plus efficaces. S’en suivent des développements à ce sujet, concernant l’innovation, la création de richesses, le marché et la hiérarchie, le rôle de la demande (et de l’offre), le pouvoir sur les marchés ou les besoins de régulations spécifiques à une économie numérique. Il conclut que si Internet n’est pas à l’origine d’un nouveau paradigme pour l’économie, il en interpelle néanmoins les fondements.
Enfin, Michel Kalika aborde les enjeux de l’Internet pour les sciences de gestion. C’est là que ça va saigner vous dites-vous ? Ca va partir dans tous les sens et on va rêver des nouvelles organisations qui gagnent plein de sous, en imaginant LA norme de téléphonie mobile de demain, les profits éternels et monstrueusement plus élevés que dans la vieille économie ? Bon, du calme… On n’est pas aux « rendez-vous de l’entreprise » et je ne chronique pas le livre de Messier (je l’ai fait une fois ici, ça m’a suffi, merci…). Non, l’auteur nous reprend la bonne problématique Stratégie-Structure qui a fait ses preuves et déroule un texte fort intéressant. Ce sont les caractéristiques de l’information qui changent avec Internet. Kalika explique en quoi. Or, chacun sait que l’information, c’est important pour une entreprise. Ouai… tellement important que parfois l’auteur s’emporte. Peut-être suis-je un peu bête, mais quand je lis que l’information devient immatérielle avec Internet, j’hallucine un peu. Elle était comment avant ? Ne serait-ce pas confondre l’information avec son support que de dire cela ? Bon, passons… Mais comme nous l’avons mis dans le bêtisier, dites nous où nous nous sommes trompés, si vous avez une explication !
Ces modifications des caractéristiques de l’information ont en tout ca un certain nombre de conséquences sur les outils de la décision stratégique (via la remise en question de la planification stratégique, du concept de mission de l’entreprise, de la segmentation stratégique, des outils d’analyse des secteurs, des critères de décision stratégique à retenir), sur la pertinence des décisions stratégiques (prix ou volume ? croissance ou alliance ? croissance interne ou externe ? comment distribuer ?). Du côté de l’organisation de l’entreprise, comment appréhender les nouveaux besoins, souvent contradictoires d’intégration et de différenciation de la structure ? Comment choisir de faire ou faire faire ? Comment organiser les divisions fonctionnelles ? Comment hiérarchiser et animer ? Jusqu’où pousser la logique des réseaux ? Bref, comment revisiter Ronald Coase ?
Ce petit livre est finalement une bonne surprise. Je craignais un patchwork mis sous presse à la va-vite. Absolument pas. ce qui est très fort et probablement le signe que l’on peut s’interroger sur le futur sans littéralement délirer, c’est la réference constante des auteurs à l’héritage de leurs disciplines respectives. Frison-Roche part sur les sources usuelles du droit. Chevalier se réfère à Schumpeter, Coase, Marshall et quelques autres. Et Kalika nous sert du Lawrence & Lorsch, Berle & Means et Coase, dans un cadre de réflexion tellement classique que je ne saurais plus vous dire de qui il est issu… Et alors me direz-vous ? Est-ce que c’est une bonne chose pour autant ? Si j’en juge par le nombre de « faits stylisés » qu’ils parviennent à reconstituer schématiquement, je pense qu’il est plus utile de réfléchir dans un premier temps de cette façon que de se livrer à des prophéties hasardeuses, quoique parfois intéressantes, je le conçois. Cela dit, ce livre doit être vu comme une tentative de questionnement, qui ne contient que des débuts de réponse, pas des théories, ni même des développements très étayés.
Une bonne dissertation à quatre voix en somme.
Stéphane Ménia
15/05/2001

J.M. Chevalier, I. Ekland & alii, Internet et nos fondamentaux. , PUF, 2000 (11,44 €)

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