Note de lecture


L’ordre économique mondial
Élie Cohen (2000)

Les ouvrages de langue française dignes d’intérêt sur la mondialisation se faisant actuellement rares, on n’appréciera que d’autant plus ce récent livre d’Élie Cohen. Ce livre est de la même veine que les deux précédentes productions de l’auteur, « le colbertisme high tech » et « la tentation hexagonale ». Mais s’il se consacrait dans les précédents au cas français et européen, en décrivant la façon dont la politique économique évolue en France, celui-ci aborde tous les grands thèmes liés à la mondialisation (rôle des institutions internationales, crises financières, banques centrales, politiques industrielles de dérèglementation), la situation française constituant l’un des principaux éléments de ceux-ci.
La thèse de l’auteur est la suivante nous vivrions depuis le début des années 80 une nouvelle « grande transformation » pour reprendre l’expression de Polanyi, caractérisée par la mondialisation et le transfert de compétences des Etats vers des autorités de régulation non élues, ces deux phénomènes modifiant profondément l’exercice du pouvoir au niveau national. Plutôt que de voir dans ces modifications le triomphe du néolibéralisme, en s’en réjouissant pour les uns et en s’y opposant frénétiquement pour d’autres, Cohen analyse cette évolution comme la construction d’un nouvel ordre économique mondial, développant les causes et les forces qui le font apparaître, ainsi que la façon dont il sera amené à évoluer. Pour peu originale qu’elle soit, cette approche permet de sortir des débats stériles qui caractérisent l’analyse de la mondialisation aujourd’hui.
Le premier chapitre du livre est probablement le plus intéressant l’auteur y analyse les mouvements à l’oeuvre dans la construction de cet ordre économique mondial, montrant le rôle joué à la fois par les idéologies (chute du keynésianisme social-démocrate, essor du néolibéralisme) les apports de l’analyse économique et les évènements (stagflation…). Il y montre comment cette période a été marquée moins par un retrait des gouvernements que par la complexification des rapports de force entre acteurs (gouvernements, entreprises, organisations internationales, individus) donnant naissance à un système économique international et à des systèmes nationaux d’un type inédit, dont on ne saurait encore prévoir l’évolution à venir. Les chapitres suivants sont consacrés à la description thématique de ces nouveaux systèmes, abordant successivement la régulation du commerce mondial, les crises financières, la banque centrale européenne et le passage à l’euro, et la politique industrielle. La conclusion, intitulée « naissance d’un pouvoir arbitral » montre que le point commun entre ces diverses évolutions est le passage d’un système ou l’exercice du pouvoir était l’apanage exclusif des Etats à un système arbitral, dans lequel des institutions non élues jouent le rôle d’arbitres entre intérêts différents.
Ce livre présente de nombreuses qualités. La principale, c’est que l’auteur a de bonnes lectures, et que son livre est l’occasion de résumer l’essentiel des principaux ouvrages et articles publiés au cours des 5 dernières années sur les différents sujets qui y sont abordés. Il permet également de se remémorer les différentes chronologies et évènements qui ont marqué ces périodes. Le résumé des débats sur l’Accord Multilatéral sur L’Investissement, pour ne citer que celui-là, est un modèle du genre, à la fois précis et synthétique. Les chapitres consacrés à la régulation commerciale internationale et aux crises financières sont dans l’ensemble plutôt intéressants. Le chapitre consacré au passage à l’euro est intéressant sur le plan descriptif, et rappelle les enjeux économiques et politiques du passage à la monnaie unique. Le chapitre consacré à la politique industrielle, celui ou l’auteur ne reprend pas les thèses d’autres auteurs mais expose les siennes, est nettement plus discutable et ne laissera pas de souvenirs impérissables. Dans l’ensemble cependant, ce livre assez didactique donne une bonne connaissance de l’actualité et des enjeux sur les thèmes qu’il aborde.
On peut cependant y adresser deux reproches. Le premier, c’est qu’après avoir décrit la situation et les enjeux actuels, l’auteur se lance dans la prévision. Domaine difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir, comme le disait Keynes. Et en la matière la difficulté semble avoir été insurmontable pour Cohen. Il décrit à chaque fois deux scénarios idéaltypiques, pour conclure évidemment qu’aucun des deux ne se réalisera, et pour dire que selon lui, la réalité se situera sans doute quelque part entre les deux… Cet art consommé du compromis mi-chèvre mi-chou se constate également lorsqu’il évoque les divers points de vue sur différents sujets, cherchant par exemple à ménager sur la régulation commerciale à la fois les antimondialistes de Seattle et les partisans enthousiastes de la mondialisation. On sent là l’auteur qui au sein du conseil d’analyse économique cherche à devenir premier conseiller des princes, mais on attendrait là des idées plus personnelles. Le seul domaine dans lequel il s’engage plus franchement est celui de la politique industrielle, mais ses a priori favorables inconditionnellement à la déréglementation fragilisent ses analyses.
Le second reproche porte sur le ton et la forme de l’ouvrage, particulièrement pénibles. La modestie n’est pas la qualité première d’Élie Cohen, qui ne se lasse jamais de montrer à son lecteur à quel point il a tout compris, tout lu, et que son talent lui permet de transcender toutes les divergences pour présenter la Vérité avec un V majuscule. Il présente ainsi ses idées de façon définitive, alors qu’elles sont souvent discutables. Il tombe par exemple dans le pont aux ânes consistant à expliquer que les nouvelles technologies accroissent les inégalités, et sont à la fois responsables du chômage européen et des inégalités américaines. Il serait trop long de revenir ici sur cette idée, mais présenter comme le fait Cohen n’importe quelle « conventionnal wisdom » économique comme une vérité ne souffrant aucune discussion nuit à la qualité de l’ouvrage.
Ce manque de modestie se lit également lors du premier chapitre, ou il explique tout benoîtement qu’il est en train d’écrire la version années 90-2000 de la Grande Transformation de Polanyi. Malheureusement, n’est pas Polanyi qui veut, et son ouvrage, tout intéressant qu’il soit, est loin de la prétention de l’auteur à écrire un livre définitif sur la mondialisation. Il s’agit dun ouvrage intéressant, décevant par certains aspects, que liront avec profit tous ceux qui s’intéressent à la mondialisation, mais plus pour trouver une synthèse satisfaisante que des idées vraiment originales sur le sujet.
Alexandre Delaigue
08/05/2001

Élie Cohen, L’ordre économique mondial. , Fayard, 2000 (21,73 €)

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