Note de lecture


Le commerce des promesses
Pierre Noël Giraud (2001)

La finance n’est que l’activité qui consiste à vendre des promesses sur une richesse qui sera peut-être créée plus tard. elle propose d’acquérir et de vendre des droits qui pourraient s’avérer être en excès a posteriori. C’est là le fil rouge de ce livre tout à fait sympathique. Il faut croire en tout cas que cette perspective est féconde. En effet, à partir de cette idée, Giraud est capable de dresser un panorama des questions liées à la finance plutôt complet, très cohérent et d’une grande fluidité.
Plutôt complet car il faut bien reconnaître qu’en balayant les thèmes de la gestion du risque dans une économie complexe, du financement des investissements, du système de paiement, de la valorisation des entreprises, des crises financières, des inégalités, du financement des retraites et quelques autres encore, l’auteur fait largement le tour de la question. On pourrait craindre alors le syndrome du catalogue sans autre liant que celui des numéros de chapitres. Ce n’est pas le cas. Chaque paragraphe est une étape dans le raisonnement. Et les renvois (pertinents) à des thèmes précédemment évoqués ou à venir le confirment tout au long du livre. On pourrait alors redouter une lecture soit aride soit un peu superficielle. Là encore, Giraud rend une excellente copie. Les pages théoriques, où les concepts clé sont efficacement résumés, s’imbriquent avec la présentation de faits stylisés s’y rapportant.
Par ailleurs, des remarques personnelles, généralement brèves, jalonnent le livre. Traduction des convictions de l’auteur, elles ne s’imposent jamais bruyament dans la progression de l’exposé. Le lecteur éprouve cette impression assez rare de lire le travail de quelqu’un qui a souhaité présenter un état des savoirs sur un thème et donner son sentiment sans pour autant chercher à braquer les projecteurs sur sa personne ou sur ses sensibilités. Le style de l’ouvrage, où le « je » est très présent, ne doit pas faire illusion. Il ne s’agit généralement pas d’un « moi » orgueilleux, mais plutôt de celui du conférencier qui s’adresse à un public bien vivant et qu’il souhaite proche (à la manière du « Victoires et déboires » de Bairoch).
Une seule exception peut être : quand il s’agit d’évoquer la question de la formation des cours des actifs financiers, Giraud devient insistant : la notion de valeur fondamentale n’a pas de sens, Keynes l’a dit et Giraud le répète, qu’on se le dise. Autre point qui tient à coeur à l’auteur, l’accent est mis sur l’importance de la question de la répartition en économie. Pour lui (même s’il n’est pas le seul ni le premier à le clamer), c’est la question fondamentale de l’économie. Et là encore, sa démonstration est d’une grande cohérence. Puisque tôt ou tard, nous montre-t-il, les droits créés par la finance sont excessifs, il faut bien que certains paient pour d’autres en n’accédant pas à tous leurs droits. Il faut bien renflouer une grande institution financière en difficulté, il faut bien qu’une moindre croissance se matérialise dans une évolution plus ou moins asymétrique des salaires et profits, il faut bien accepter l’idée que si l’économie réelle n’a pas tenu les promesses de la finance, il doit y avoir des perdants. Qu’on le veuille ou non, qu’on la nomme ou pas, la répartition nous rattrape toujours. Et ici encore, on apprécie le recul de l’auteur. S’il considère, de manière un peu axiomatique cela dit, que les entreprises ne peuvent pas s’abstraire d’une logique de rentabilité financière, il juge que la société ne pourra s’accomoder longtemps des charrettes brutales façon Michelin, Danone ou Mark’s and Spencer. Liencier pour tenir la concurrence, pourquoi pas ? Mais des actionnaires réellement soucieux de leurs intérêts à plus ou moins long terme ne seraient-ils pas capables de comprendre que si on peut laisser partir un PDG avec des millions de dollars de stock-options, il est tout à fait imaginable de dédommager aussi les salariés licenciés ? Sur ce sujet comme sur d’autres (le nucléaire par exemple, défendu en quelques lignes), les points de vue de Giraud sont intéressants, car assez peu développés en fin de compte. Pas question d’imposer des principes ou solutions fermes, juste émettre des conjectures, et laisser entrevoir des possibilités de débat.
Ce livre est donc un exercice rédactionnel tout à fait remarquable, je ne peux que le conseiller à ceux qui souhaitent faire le point sur les enjeux de la finance moderne.
Stéphane Ménia
9/04/2001

Pierre Noël Giraud, Le commerce des promesses. , Le Seuil, 2001 (20,90 €)

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