Note de lecture


Nouvelle économie
D. Cohen, M. Debonneuil & alii (2000)

On est à la bourre ! Dix ans de retard… Oui, dix ans de retard sur les Américains. Bigre… Question comptabilisation des bulletins de vote ? Non, là ça va. C’est du côté de la Nouvelle Économie que ça coince. Eh oui… Car, voyez vous, aux Etats Unis, Solow est mort et ici, ça va pas fort non plus. Je vous rassure, en réalité, lui va bien. C’est plutôt son paradoxe qui se meurt. Oui, vous savez bien… « Je vois des ordinateurs de partout sauf dans les statistiques de la productivité ». Jusqu’à récemment, on commençait à se demander si les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) allaient finir par servir à quelque chose pour créer des richesses. Et puis, est venu l’époque des « oui, mais… » avec Gordon qui nous expliquait que s’il existait une corrélation entre le développement des NTIC et l’évolution de la productivité, c’était uniquement, ou presque, parce que le secteur informatique connaissait dans sa production de forts gains de productivité. En dehors de cela, les NTIC n’amenaient que des écrans, des migraines et des contrôles ou examens ratés pour cause de surconsommation de jeux video et de sous-consommation de révisions. Le journal anglais The Economist a même récemment fait un dossier qui s’intitulait « Networking or Not Working ». Bref, derrière les grandes prophéties de façade sur le Monde, Internet, l’Homme et la Croissance-sans-fin, destinées à rassurer notamment les investisseurs du NASDAQ, on commençait à s’inquiéter un peu. Certes, ça finirait par venir. Certes aussi, rien n’était assuré en termes d’intensité, mais il était peut-être temps que les choses bougent. Elles le font. Et le rapport de Daniel Cohen et Michèle Debonneuil pour la Conseil d’Analyse Economique en informe le Premier Ministre qui, dans sa grande mansuétude nous autorise à en prendre connaissance aussi.
Bon, et alors ? N’empêche que les Ricains nous mettent minables ! Un peu moins d’une décennie d’avance, c’est pas mal quand même. Ce n’est pas grave. D’abord, parce que nous sommes champions du monde de football. Ensuite, et surtout, parce que ce n’est ni la première fois que nous ne sommes pas à la pointe d’un mouvement, ni rédhibitoire. Un retard dans le développement des NTIC peut se réduire, un phénomène de rattrapage n’est pas exclu. Cependant, les auteurs attirent l’attention sur certains points critiques. En rappelant en premier lieu que les NTIC sont des secteurs fortement soumis aux rendements croissants (c’est dans le lexique), ils soulignent que l’histoire compte (voir les théories de la croissance endogène) : « dernier un jour, dernier toujours ». Ensuite, le choix entre produire ou pas des NTIC est intéressant. Si on ne produit pas soi-même de NTIC, on peut quand même les acheter et profiter de leurs vertus, non ? Oui, c’est vrai. Mais on renonce alors d’emblée à tirer profit des gains intrinsèques du secteur (façon Gordon) et on s’expose à d’autres difficultés. En particulier, les auteurs mettent en avant un argument de proximité culturelle, d’externalités et quelques autres arguments de nature socio-économique pour mettre en garde contre une stratégie de pure assimilation des NTIC. Si un pays est producteur de NTIC, sa population serait plus à même d’adopter et de profiter des technologies en question. Les entreprises produisent d’abord pour les utilisateurs nationaux (ce qui est plausible pour un marché aussi vaste que l’Amérique du Nord). Adopter ces technologies est intéressant, mais si elles n’ont pas été conçues pour le marché européen, il est toujours moins intéressant de les y utiliser. Et par un espèce de méli-mélo subtil, les utilisateurs locaux sont mieux armés pour adopter les NTIC lorsqu’ils vivent dans le pays producteur (Cohen et Debonneuil parlent d’être « tombés dedans étant petits »). Bref, être un utilisateur non producteur comporte des risques. Tout ceci est fort possible, mais discutable au fond. J’avais cru comprendre que les entreprises avaient, grâce aux NTIC justement, la possibilité de penser plus globalement leur marché. Laisserait-on tomber trivialement un marché de près de 400 millions de consommateurs (l’Europe en l’occurrence) comme ça ? Et ces européens, n’ont-ils pas la capacité, dans un contexte d’uniformisation des pratiques de production et de gestion, d’assimiler les standards d’outre Atlantique ? Sérieusement, puisqu’on parle de standards , il est vrai qu’une déviation minime dans le développement d’un standard pourrait conduire à quelques soucis. Je ne suis pas spécialiste de l’informatique, mais en bon utilisateur, j’ai l’intuition que ce cas de figure donne raison aux auteurs (ils l’évoquent d’ailleurs). En revanche, là où on peut être surpris, c’est de ne pas lire chez eux la possibilité d’un rattrapage par imitation. Pourquoi pas ? Parce que les PVD n’ont pas réussi à le faire pour d’autres technologies ? La comparaison est-elle pertinente ? Je ne crois pas. Les auteurs évoquent le problème de la R&D. Si on procède à une comparaison Europe-Etats Unis, elle n’est pas en apparence défavorable à l’Europe, mais dans le détail, sa structure et les synergies sont faibles. Il y a donc un risque d’accumuler un certain retard.Plus qu’alarmiste, le rapport se veut au final indicatif. Il faut coordonner les efforts de production et recherche de l’Europe, sans quoi le destin funeste d’utilisateur non producteur nous guette.
Le rapport comprend un certain nombre de compléments. Certains sont très descriptifs ou très sectoriels (concernant par exemple l’état actuel du secteur des NTIC en France). D’autres s’intérèssent à des thèmes typiques : le développemen des inégalités aux Etats Unis en Nouvelle Économie (Artus & Lefeuvre). Un autre fait le point sur les facteurs financiers de la croissance américaine (Maarek). Askenazy fait le lien entre NTIC, flexibilité de la gestion et performance des entreprises, montrant que le paradoxe de Solow peut trouver sa source dans une informatisation des entreprises non accompagnée d’une reorganisation du travail.
En fin de compte, à la différence d’autres rapports du CAE, celui-ci ne demande guère de compléments pour qui voudrait s’informer de l’essentiel sur le sujet sans pour autant être docteur en Sciences éco.. Par ailleurs, les idées développées dans les compléments sont le plus souvent intégrées dans le texte principal, rendant leur lecture optionnelle (mais je la conseille).
Pour finir, saluons la diffusion gratuite des documents du CAE sur Internet (réfléchissez quand même avant de lancer l’impression des 250 pages. Un passage en librairie sera peut-être plus pratique in fine). Cette initiative est somme toute logique, compte tenu de ce que le CAE est censé être.

Télécharger gratuitement le livre sur le site du CAE

Stéphane Ménia
20/01/2001

D. Cohen, M. Debonneuil & alii, Nouvelle économie. , La documentation française, 2000 (Gratuit en ligne ou 6,52 €)

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