Note de lecture


L’économie du Père Noël
Klaus Santanouel (2000)

C’est probablement une analyse de la plus grande importance pour la science économique moderne que nous livre l’auteur dans cet ouvrage. Partant d’une logique en termes de rationalité limitée, il nous montre que croire au Père Noël (PN) est le résultat d’un calcul rationnel.
L’analyse est particulièrement intéressante, dans la mesure où elle se situe dans une perspective relativement évolutionniste. En effet, l’auteur part du prémisse selon lequel l’homme évolue, au sens où il acquiert une stratégie d’apprentissage en termes de préférences, de mode d’acquisition de l’information et de mode opératoire décisionnel de l’enfance à la mort.
Commençant par étudier la croyance au PN chez le petit enfant, il montre que sa fonction d’utilité n’étant pas encore réellement révélée, l’enfant ne se livre à aucune collecte d’information véritable sur le sens à donner au concept de PN. Le calcul rationnel est assez réduit à cet âge là au demeurant. Mais conclure aussi rapidement est probablement exagéré, sauf à supposer que l’attirance pour les paquets cadeaux plus que pour leur contenu relèverait chez l’enfant en bas âge d’une forme d’irrationalité. Or, certains auteurs estiment qu’il y a là au contraire la preuve d’une certaine forme de calcul rationnel extrêmement subtil. L’économie n’a pas de modèle véritable de la rationalité de l’enfant en bas âge. C’est ce que constate et regrette l’auteur. Il appelle de ses voeux une collaboration entre économistes travaillant sur les problèmes de décision et les psychanalystes pour tenter d’y remédier. Il envisage aussi une collaboration fructueuse entre neurospécialistes et économètres. L’idée est d’expérimenter sur les nouveaux-nés l’implantation d’une puce neuronale enregistrant l’attitude vis-à-vis des différents états de la nature reliés au PN. Des mesures répétées permettraient alors peut-être de faire progresser les travaux en la matière et de combler un vide pour le moins gênant.
Puis l’auteur s’intéresse à l’enfant entre 3 et 10 ans. Il montre que chez lui, la démarche qu’il adopte face au problème PN est remarquablement proche du modèle de rationalité de la théorie microéconomique néoclassique. En couplant à cette attitude un comportement des parents assez proche, on obtient une modélisation en termes de théorie des jeux. En résumé, on peut représenter le choix de croire ou pas comme constitutif d’un dilemme du prisonnier. Il est coûteux à l’enfant de croire au PN (notamment parce que cela implique d’aller se coucher le 24 décembre au soir avant tout le monde, de supporter le bruit des parents qui s’énervent à monter les jouets en kit pendant deux heures, de passer pour un idiot dans les réunions de famille avec les petits cousins qui disent que le PN n’existe pas etc.). Mais quand il y croit, les cadeaux sont là. Car, en effet, les parents sont contents quand l’enfant croit et donc achètent des cadeaux. Mais s’ils achètent les cadeaux et que l’enfant ne croit pas, ils sont tout tristes. On peut résumer le jeu par la matrice de gains suivante :

Les parents achètent des cadeaux

Les parents n’achètent pas de cadeaux

L’enfant croit au PN

2,2 0,1

L’enfant ne croit pas au PN

1,0 1,1

Et on retrouve les problèmes d’optimalité propres à cette forme de jeu : le meilleur équilibre (2,2) n’est pas forcément sélectionné (c’est (1,1) qui risque d’émerger). Ah, oui, j’ai oublié de vous dire qu’on suppose que les parents ne savent pas avant le soir de Noël si le gamin croit vraiment au PN. Ca se voit au moment de l’envoyer dormir. Mais les cadeaux ont déjà été achetés. Et puis, le gosse est quand même plus heureux si ses parents sont contents, mais il ne sait pas s’ils croient qu’il croit.
Mais que se passe-t-il après 10 ans ? On est dans le cadre d’un jeu répété. Les acteurs peuvent apprendre au cours de ces longues années. Si les parents choisissent toujours de ne pas acheter, le jeu disparaît. En effet, l’enfant rebelle se barre de chez eux (on suppose que sa tante qui habite en Ardèche accepte de le recevoir). Sinon, on peut supposer que les uns et les autres ont mis en place un processus de décision routinier validé par l’émergence de points focaux ou d’une « common knowledge », afin de sélectionner le meilleur équilibre. Il faut pour cela observer le déroulement infrapériodique et interpériodique du jeu. A ce stade, on doit avouer que l’on ne peut déterminer systématiquement comment les choses se goupillent. Il semble néanmoins que l’on peut avancer le fonctionnement suivant. Parents et enfant se réfèrent à un modèle de décision proche de celui décrit par Herbert Simon pour les décisions routinières. La modélisation en rationalité limitée s’impose pour un certain nombre de raisons :
– les parents voit leur enfant arriver à un âge où ils ne savent plus très bien ce qu’il veut vraiment.
– lui même est en proie à une incertitude notoire sur ses préférences. Doit-il désirer un jeu pour Playstation ou des Pokemons ou bien un CD de musique de danse de jeunes ou le dernier jean’s de chez Levi’s ?
– il n’est même plus certain que le fait de croire au PN rendra ses parents heureux.
Résoudre complètement ces problèmes serait possible, mais probablement coûteux (on pourrait imaginer une précommunication, sous forme de réunion de famille très solennelle. Mais les coûts espérés attachés à ce genre d’exercice sont énormes). Aussi, ils ne chercheront qu’une solution satisfaisante, en conjecturant sur l’attitude de l’autre. Comment faire ? La phase d’intelligence (détection d’une occasion de décision) étant réglée, il ne reste qu’à concevoir les scénarios possibles et leurs conséquences (phase de conception) et à choisir une action (phase de choix). On retiendra que la phase de conception utilise deux types de repères. D’abord, ce que l’on pourrait appeler (improprement) « points focaux annuels » : résultats scolaires, nombre de visites chez les grands parents, à la FNAC ou chez Joué Club etc. Ensuite, on peut imaginer que le PN joue le rôle d’une convention (Delaigue, 2000) : qu’il existe ou pas, on doit faire des cadeaux à Noël. Pour l’enfant, si l’existence du PN est synonyme de cadeaux à Noël, il faut parler du PN. Pour les parents, si l’enfant parle du PN, c’est qu’il y croit et il faut faire des cadeaux à Noël. Etant dans l’incertain, le PN ne peut être une convention parfaitement stable et les agents n’abandonnent pas pour autant leur rationalité limitée. L’incertitude sur les préférences des uns et des autres étant d’ailleurs irréductible. On peut raisonnablement considérer que cette façon de procéder est valable jusqu’à 17 ans.
Au delà, les résultats sont clairs : la fonction d’utilité des enfants change radicalement. Le prix des cadeaux devient rapidement excessif. Plus personne n’a intérêt à croire au PN, car il sait que le problème n’est plus là. Un marchandage de Rubinstein sur le montant des cadeaux et les services rendus aux parents en échange devient une modélisation plausible pour trouver une issue au jeu.
Un grand livre donc. Que l’on doit conseiller à tous ceux qui sont intéressés par les questions de rationalité. On en sort avec au moins une certitude : le Père Noël est vraiment une ordure.

Stéphane Ménia
05/12/2000

Klaus Santanouel, L’économie du Père Noël. , Editions de la Hotte, 2000 (10 €)

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