Note de lecture


Pas de pitié pour les gueux
Laurent Cordonnier (2000)

Dans ce petit livre, l’auteur cherche à montrer que les théories du marché du travail néoclassiques sont porteuses d’une idéologie de culpabilisation du salarié. Il serait le seul responsable de ses malheurs, du fait de son non respect des « lois du marché ». Le livre se veut un exposé des théories néoclassiques du marché du travail (néoclassique étant prise dans le sens des théories reposant sur la détermination de l’emploi sur un marché du travail identifié et basées sur une approche individualiste de maximisation de l’utilité). Il commence par la présentation de la théorie « basique » du marché du travail : une courbe d’offre et une courbe de demande qui se croisent pour déterminer un salaire et un emploi d’équilibre. Il en déduit les conséquences de cette représentation quant à l’effet supposé d’un salaire minimum, de l’action des syndicats ou de l’existence d’allocations chômage. Effets supposés qui sont désormais bien connus des bulletins d’information de l’OCDE et des lecteurs d’Alain Minc (car il en reste…). L’auteur s’intéresse ensuite à des théories plus récentes du marché du travail, comme la théorie des contrats implicites, la théorie du salaire d’efficience ou celle des « insiders/outsiders ».
La critique de ces théories qui est faite par Cordonnier repose sur deux aspects : un, ces modélisations ne sont pas satisfaisantes d’un point de vue scientifique ; deux, elles ont des conséquences politiques et morales abjectes. Concernant leur pertinence, l’auteur refuse l’idée de marché du travail ou s’échangerait un bien comme les autres, les services du travail. Il conteste le raisonnement en termes de production à facteur susbtsituables (mais se garde bien de dire que l’ »économie du travail » (sic) n’envisage pas que ce cas). Il reconnaît que les nouvelles théories rompent un peu avec cette vision dans la mesure où elles ne considèrent pas que le travailleur soit séparable des services qu’il rend (il vient pleinement dans l’entreprise avec tous ses bagages physiques et mentaux). Mais il estime d’une part qu’elles sont encore prisonnières de la logique d’un marché où des ajustements se font indépendemment de ce qu’il peut se passer sur les autres marchés. D’autre part, il considère que le salarié n’y est dépeint que comme un individu froussard, feignant, roublard et méchant, alors que l’entreprise, pour des raisons de rationalité en situation de concurrence, n’est que vertu. Et finalement, le chômage serait une chose normale et inévitable dans une économie de marché – qu’on se le dise.
Ce livre s’intègre parfaitement dans la collection virtuelle « Réglements de compte entre économistes qui ne s’aiment pas ». Ce qui pourrit notablement la forme et partiellement le fond. Sur la forme, les néoclassiques morflent, mais on a vu pire dans le genre « vannes » inutiles. A noter, comme on l’a rappelé plus haut, que les néoclassiques sont (pour une fois) bien définis, puisque l’auteur y inclut notamment les nouveaux keynésiens. L’auteur est probablement postkeynésien ; il se réclame du message originel de Keynes, en refusant de mettre au centre de l’économie les raisonnements en termes de rationalité et de retour à l’équilibre. De ce point de vue, il n’y a rien à redire, il est très explicite (dans une note en fin d’ouvrage). En revanche, on peut émettre quelques réserves quant à la présentation des théories critiquées. En premier lieu, l’approche du chômage prêtée aux auteurs incriminés est relativement limitée. Elle n’intègre pas par exemple les modèles d’appariement, qui sont beaucoup utilisés en économie depuis le début des années 1990. Or, que nous apprennent ces modèles ? Sur les allocations chômage, le SMIC, la protection de l’emploi et les autres formes de « privilèges exhorbitants » accordés aux salariés par la puissance publique, ils nous disent que leur effet sur le chômage est ambigu a priori. Il n’y a pas de conclusion systématique en la matière, tout peut arriver selon un certain nombre de paramètres. On est bien loin de la vulgate libérale. Leurs auteurs nous disent également que d’après les études empiriques menées, ce que la théorie semble avancer (le SMIC ne nuit pas à l’emploi par exemple) est tout à fait défendable. Ces modèles, qui se situent plutôt dans la lignée des nouvaux keynésiens, s’ils avaient été présentés dans le livre auraient tout bonnement détruit la cohérence de l’argument « néoclassique = pourfendeur de pauvre ». Est-ce pour cela qu’ils n’y figurent pas ? Une autre façon de voir les choses est de signaler que de nombreux éléments de ces théories sont présents dans les autres modèles. Mais pourtant, puisque le livre se veut une critique de l’ »économie du travail » (sic), c’est un argument insuffisant à mes yeux. On ne peut généraliser et circonscrire à la fois. On pourra également faire remarquer que l’analyse du chômage hors du marché du travail n’est pas la prérogative des seuls « authentiques keynésiens ».
Que dire ensuite d’un raisonnement du type : les nouveaux keynésiens considèrent que le chômage peut être involontaire, mais ils présentent les gueux comme des porcs malins ? Non, en effet, il est vraisemblable qu’une politique de l’emploi digne de ce nom ne doit pas partir du prémisse selon lequel le chômage des non qualifiés est du essentiellement à un calcul vicieux sur l’écart entre allocations chômage ou RMI et salaire d’embauche. Mais les effets incitatifs existent forcément. Plus qu’un prétexte à supprimer le salaire minimum, ne serait-ce pas une façon d’envisager les changements de fiscalité, dont on parle beaucoup depuis quelques temps (et déjà initiés timidement), pour rendre le travail plus intéressant aux abords du SMIC et ramener les taux d’imposition marginaux des bas salaires à des niveaux plus décents ? L’auteur, en se focalisant sur une certaine interprétation des modèles présentés, livre une analyse réductrice.
Une touche positive pour finir : à quelques petites imprécisions (volontaires ?) près, le livre fait une présentation pédagogique tout à fait correcte de ce dont il parle. A lire avec d’autres textes à côté.
Pour une présentation de l’économie du travail, voir le site de Pierre Cahuc.
Stéphane Ménia
23/11/2000

Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux. , Liber, 2000 (4,34 €)

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