Note de lecture


Libéralisme
Pascal Salin (2000)

Lisez aussi cette page (plutôt après avoir lu cette chronique).
Dis Papa, c’est quoi être libéral ? ». Franchement, si j’étais le papa, je préfèrerais qu’on me demande comment on fait les bébés. Pour ça, au moins, j’ai mon idée sur la question. Pascal Salin doit avoir un gamin curieux. Et comme il est professeur d’économie à Paris IX Dauphine, il a songé qu’il serait plus de sa compétence de répondre dans un livre à la question sur le libéralisme. Et puis, ça tombe bien, il est lui même libéral, nous dit-il très vite.
Etre libéral, c’est considérer que la liberté individuelle est la valeur première pour une société humaniste. C’est admettre que seule la liberté permet que des individus responsables donnent le meilleur d’eux-mêmes. C’est admettre et pouvoir montrer qu’en recherchant toujours ce qui est mieux pour eux, ils sont seuls responsables de leurs actes et recevront ainsi de meilleures incitations à bien faire que si on laisse d’autres décider pour eux et supprimer ainsi la responsabilité. Etre libéral, c’est aussi considérer que la science économique n’existe pas, et que seule une philosophie de l’action personnelle guide la société (on parle alors de praxéologie, notion due à Ludwig Von Mises ou de catallaxie pour Hayek, selon le degré de « libéralisme » véritable que l’on présente). Rien n’existe hors de l’individu. Comment peut-on penser que rien n’existe hors de l’individu ? Par la définition systématique de droits de propriété. Tout ce qui importe appartient à quelqu’un. Et une société libre, peuplée d’individus responsables ne saurait faire l’économie d’une définition stricte des droits de propriété. Quand tout ceci est respecté, la société est juste. Mieux que ça, elle est efficace. Comment?
D’abord, parce que l’individu étant la seule référence, lui seul peut connaître la valeur des choses pour lui-même, lui seul peut définir ce qu’est son efficacité. Il est donc hors de question de se questionner. Ensuite, parce que la nature humaine est faite de telle sorte que quand tout est défini strictement par des droits de propriété privée, tout ira pour le mieux, notamment grâce à l’une des composantes du droit de propriété, à savoir la possibilité de le négocier, donc d’échanger par l’intermédiaire de contrats dûments définis et protégés. Comment cela marche-t-il ? Je ne sais pas.
Les libertariens, parfois aussi appelés anarcho-capitalistes peuvent être lus avec intérêt, en ce sens qu’ils poussent un raisonnement sur la liberté et la propriété jusqu’au bout. Mais cette pensée connaît des points critiques subtils que nous pouvons avoir du mal à comprendre parce qu’ils ne correspondent pas à des schémas qui nous sont familiers. Face à cette difficulté, deux choix sont possibles. On peut d’abord faire un grand effort pédagogique, nécessitant sans arrêt d’expliciter, de rappeler les fondements de la démonstration, disons les principes philosophiques ou éthiques de la démarche. Ce qui signifie que le cas échéant, ces principes éthiques entreront en conflit avec d’autres principes éthiques. A ce stade, il faudra soit admettre la contradiction et se contenter d’affirmer que les principes que l’on défend valent bien les autres, soit considérer que la nature humaine est telle que l’on a raison ; auquel cas, on s’expose évidemment à un débat philosophique sans fin. Mais on peut aussi choisir une autre voie pour faire passer ses idées : en force. Et votre arme principale est dans ce cas la superficialité du raisonnement, les images frappantes, les phrases offensives. En un mot, le pamphlet. Le livre de Salin serait plutôt à mi-chemin de l’essai et du pamphlet. Or, un pamhlet est d’autant plus remarquable qu’il est concis. Et un essai d’autant plus brillant qu’il est complet et synthétique. « Libéralisme » est une caricature, qui discrédite, à mon sens, la pensée libertarienne (il n’est pas le seul).
De raccourcis en violences verbales dénuées de toute finesse, il nous montre à quoi se résume la communication de cette école de pensée en France : des assauts sporadiques issus d’un bunker qui se pense assiégé jusqu’à la paranoïa. Les libertariens valent au demeurant qu’on s’intéresse à leurs idées, même pour les critiquer en définitive. Le livre de Salin n’en est que plus décevant. Je ne saurais dire s’il faut le lire ou pas. Probablement pas. Il pourrait écoeurer le lecteur découvrant cette école de pensée. Je conseillerais plutôt pour une introduction de lire le Que sais-je ? de Pierre Lemieux, intitulé « L’anarcho-capitalisme ». Moins cher et moins vainement polémique.
Pour finir, j’ai qu’une question : « Dis Pascal, c’est quoi être libéral au fond ? C’est proclamer haut et fort une exigence philosophique et se comporter comme un quelqu’un qui veut devenir un Homme de l’Etat en vendant un programme prémâché ? ».
éconoclaste a finalement dépêché Alexandre Delaigue pour faire une interview tout ce qu’il y a de plus imaginaire (mais pas tant que ça au fond) de Pascal Salin à propos de son dernier livre. Cliquez ici pour la lire.
Stéphane Ménia
25/10/2000

Pascal Salin, Libéralisme. , Odile Jacob, 2000 (27,08 €)

Print Friendly