Note de lecture


Mythes et paradoxes de l’histoire économique
Paul Bairoch (1994)

Longtemps remise à plus tard, je suis content que cette chronique voit le jour. J’espère que vous le serez aussi. Le livre de Bairoch répond me semble-t-il à deux « demandes ». La première correspond à un besoin de démystification, comme le titre le laisse supposer. La seconde est celle d’une économie plus soucieuse de la réalité économique historique. C’est un ouvrage de synthèse qui concerne l’histoire économique du XIXième siècle et, mais sensiblement moins, du XXième siècle. Il est thématique. Tour à tour, Bairoch analyse certaines idées communément admises par monsieur tout-le-monde et souvent par les univeritaires ou les media. Pour chacune d’entre elles, il vérifie leur fondement. Evidemment, comme le livre se penche sur le problème des mythes et paradoxes, les affirmations qu’il questionne ne sont que rarement vérifiées, d’après l’auteur. Il en est ainsi de ce que l’on pense au sujet des années 1930. Furent-elles, dans une perspective historique et d’un point de vue économique, aussi dramatiques que ce qu’on est enclin à le penser ? La Grande Dépression fut-elle causée par un protectionnisme instauré dans les années 1920 ? Les pays fascistes se sont-ils mieux extirpés de l’étau de la dépression que les démocraties ? Un tout petit peu d’intuition et vous avez la réponse…
Sans tous les énumérer, les aspects abordés par Bairoch concernent le lien entre prospérité et protectionnisme ou libre-échange, le rôle néfaste de l’Occident dans le développement du tiers monde, les écarts de développement avant la révolution industrielle etc.
De très nombreux tableaux statistiques étayent les démonstrations. Il n’est pas question pour Bairoch de jeter la pierre à qui que ce soit. Son ouvrage est là pour informer, pas pour régler des comptes, au moins dans le style utilisé. Il se lit facilement et ne demande pas de connaissances particulières en économie. C’est probablement sa principale faiblesse. Où sont les explications ? Il arrive que l’auteur développe quelques pistes concernant les mécanismes expliquant les phénomènes décrits. Mais il ne procède pas de façon systématique. Tel point est interprété, tel autre exposé de façon brute. Il n’y a aucune référence à la théorie économique. On peut considérer cet aspect de deux points de vue. Un point de vue conciliant relèvera qu’en s’affranchissant de toute référence autre que les faits, on ouvre la voie à une réflexion sur la façon de retrouver théoriquement ces faits. On peut ajouter éventuellement que le format du livre limite de fait le texte à une perspective purement empirique. Un point de vue critique fera remarquer que cet ouvrage, publié dans une collection plutôt grand public, s’adresse en partie à des lecteurs qui ne feront peut-être pas l’effort de resituer les conclusions présentées dans un cadre de réflexion plus large. Même s’il n’en surement pas grand chose à faire, Bairoch serait peut-être surpris de savoir que certains de ses lecteurs le considèrent comme le défenseur du protectionnisme, en raison de ses chapitres sur le lien croissance et échange international ou entre développement et protectionnisme. Les faits sont porteurs de théories, tout comme une bonne théorie voulant représenter correctement les faits ne peut en même temps les ignorer. En infirmant les conclusions de certaines théories par les faits, sans donner des fondements théoriques alternatifs, Bairoch risque de frustrer le lecteur curieux. Mais reconnaissons que parfois, il n’existe tout simplement pas de théorie satisfaisante et qu’autant se taire…
A l’instar de la trilogie du même auteur, « Victoires et déboires », « Mythes et paradoxes de l’histoire économique » est une mine d’informations bien synthétisées qui présente un intérêt certain. L’histoire économique est trop souvent négligée (parfois même par l’auteur de ces quelques lignes…), Bairoch en est un très bon ambassadeur.

Stéphane Ménia
24/10/2000

Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique. , La découverte, 1994 (9,98 €)

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