Note de lecture


Libéralisme et justice sociale
Jean Pierre Dupuy (1997)

La justice sociale est de ces termes sujets à incompréhensions multiples, à idées reçues enracinées, et à manque cruel de réflexion. Parmi ces idées reçues, l’idée selon laquelle le libéralisme (et par là même souvent toute l’économie politique à quelques exceptions près) ne se préoccuperait que d’efficacité économique en ignorant l’humain et la justice sociale est la plus fréquente, et probablement la plus fausse.
Alors que les marxistes, obnubilés par l’indécrottable injustice du système capitaliste, en oublient de donner un quelconque sens à la notion de justice sociale, la question de la définition de la société est une préoccupation constante de la pensée libérale depuis Adam Smith. Curieusement, cette recherche, qui connaît depuis la publication de l’ouvrage de John Rawls « théorie de la justice » des développements considérables dans le monde anglo-saxon, peine à trouver un public en France. Rawls est cantonné à un public universitaire, les ouvrages du récent prix Nobel d’économie A. Sen sont plutôt abscons et très incomplets, et la seule traduction de ces questions dans le débat public est venue d’Alain Minc (dans le rapport « la France de l’an 2000″) d’une façon pour le moins parcellaire et il faut le dire médiocre.
S’il ne fallait trouver qu’un mérite (et il y en a de nombreux autres) à cet ouvrage de J.P. Dupuy, c’est bien celui de présenter de la façon la plus claire possible un historique presque complet de ces travaux, et de montrer par là même à quel point la question de la justice est ardue, la diversité et les limites des réponses apportées. Le sous-titre de l’ouvrage, le sacrifice et l’envie, fait référence à ces deux obsessions de toute théorie individualiste de la justice : dans une société libérale, l’homme doit être préservé du nombre (le sacrifice de l’individu à la collectivité doit être prohibé) et l’individualisme engendre l’envie, la jalousie, cancer de la société menaçant ses bases en permanence. Rejet du sacrifice et de l’envie sont selon Dupuy la trame avec laquelle il faut lire toute théorie libérale de la justice.
Après avoir replacé la justice sociale dans son cadre philosophique (qu’est-ce que la justice dans une société individualiste) et théorique (il fait là référence aux travaux de l’économie du bien-être) Dupuy se lance dans un historique des différentes théories de la justice. Sa méthode, pour chaque courant ou auteur abordé, est la même : présenter la thèse, les commentaires qu’elle a suscités, pour conclure par son analyse personnelle de la thèse et des commentaires. Il commence par Smith en s’intéressant particulièrement à un ouvrage méconnu de celui-ci, « la théorie des sentiments moraux » qui précède la richesse des nations dans l’oeuvre de l’écossais et qui, le montre dupuy, la complète. Le concept de sympathie smithienne est développé et analysé de façon très complète. Dupuy montre de façon magistrale à quel point il n’est pas possible de comprendre « la main invisible » sans la sympathie qui est le fait que chacun ressent le bonheur (ou le malheur) de son voisin de façon atténuée, et comment ce mécanisme pacifie la société, loin du léviathan de Hobbes.
Dupuy étudie ensuite les travaux des utilitaristes autour de la question du sacrifice (comment peut-on joindre l’idée selon laquelle le bonheur de la société est la somme des bonheurs et peines individuels sans risquer d’accepter le sacrifice de quelques-uns).
En développant ensuite l’analyse des travaux de Rawls, il montre comment celui-ci a résolu (de façon extrèmement habile) cette question du sacrifice au travers de la notion de justes inégalités et le voile d’ignorance. Il montre également quelles sont les limites de la pensée Rawlsienne. Il s’intéresse alors à des conceptions plus « vulgaires » de la justice, le modèle conservateur remis au goût du jour par la nouvelle droite, les conceptions de Bourdieu et l’idée d’égalité des chances, en les critiquant sévèrement. Il présente aussi la conception libertarienne de la justice au travers des analyses de Robert Nozick, et la critique du concept même de justice sociale de Hayek. Il conclut avec sa propre analyse, selon laquelle la société marchande est une foule, toujours près de dégénérer en panique. La bonne société est alors pour les libéraux celle qui contient (dans les deux sens de ce terme) la foule.
On sort fasciné de la lecture de cet ouvrage. Il faut parfois s’accrocher car les concepts maniés sont plutôt complexes, mais l’auteur sait avec bonheur être pédagogique et clair (ce n’est pas toujours le cas dans ses autres écrits, on lui en sait donc gré). Les chapitres consacrés à Smith, Rawls et Hayek sont tout simplement époustouflants. Dupuy montre comment l’économie politique moderne, avec la théorie des jeux, les analyses du marché comme lieu d’autoréférence, les anticipations, revient en réalité aux intuitions de Smith pour lequel on ne comprenait la société que comme un jeu
de miroirs dans lequel être rationnel, c’est se mettre à la place de l’autre. Il montre à quel point l’analyse de Rawls est brillante et astucieuse, probablement l’une des oeuvres les plus accomplies en la matière, mais quel est son échec. Il décortique la critique remarquable de Hayek envers la justice sociale, mais montre comment celui-ci, qui avait mieux que personne compris le fonctionnement mimétique et autoréférentiel du marché, n’a pas su en tirer toutes les conclusions.
Au bout du compte, on ressort impressionné par ce livre, en ayant le sentiment (moral?) d’avoir appris et compris énormément de choses, avec plus d’interrogations que de réponses. Mais ces interrogations sont positives car elles nous amènent à réfléchir encore, à nous poser sans cesse cette éternelle question philosophique : qu’est ce que le Juste? en comprenant que la question vaut souvent mieux que les réponses.
Un seul regret pour ce livre (car il en faut bien un), c’est de ne pas citer les travaux d’un Walzer dans « sphères de Justice » qui représente l’autre grand ouvrage de théorie de la justice moderne, aux côtés de Rawls. Ce sera peut-être pour une suite…

Alexandre Delaigue
25/09/2000

Jean Pierre Dupuy, Libéralisme et justice sociale. , Le Seuil, 1997 (8,74 €)

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