Note de lecture


La comédie des fonds de pension
Jacques Nikonoff (2000)

Vous en avez marre des retraites ? Un peu pénible à la longue, non ? Mais faut s’informer. Nikonoff cherche à informer. Son livre est vulgarisé au possible. Il se veut une sorte de guide sur les retraites à l’usage du citoyen.
Il y a dans le livre une remise en perspective du problème des retraites. Choisir un système de retraite n’est pas une simple opération comptable. Elle implique un choix de société, bien plus qu’un équilibre recettes-dépenses. Ensuite, passer à un autre système que le système courant, pour des raisons d’efficacité économique, nécessite un examen critique des avantages et inconvénients des différents systèmes. Or, à ce jour, la plupart des études rendues publiques axent leurs conclusions sur les défauts supposés des systèmes par répartition et sur les vertus supposées de la capitalisation sans s’interroger sur les défauts potentiels de celle-ci, a fortiori sans considérer les avantages de la répartition. Nikonoff se propose de combler ce vide.
Il considère en premier lieu la question du vieillissement démographique. Les rapports Charpin ou du Conseil d’Analyse Economique proposent d’allonger de façon indifférenciée la durée de la vie active. Pour Nikonoff, c’est une solution inéquitable et absurde. Inéquitable parce que nous n’avons pas tous les mêmes espérances de vie. Et allonger de la même façon la durée de cotisations d’un manoeuvre et celle d’un chercheur est injuste pour le manoeuvre, qui mourra en moyenne avant le chercheur. Absurde parce que de nombreuses personnes peuvent continuer volontairement à travailler après l’âge actuel de la retraite, en raison de l’intérêt qu’elles portent à leur activité. Dans un contexte où nous « sommes jeunes plus vieux », il est possible d’imaginer autre chose comme arrangement social qu’une hausse uniforme des durées de cotisations. La hausse de l’espérance de vie moyenne est une opportunité à saisir pour rendre le système plus souple et plus équitable. Il conteste également les hypothèses de croissance et d’emploi du rapport Charpin et du CAE.
La seconde partie de l’argumentaire est axée sur la critique des systèmes de retraite par capitalisation. Il fait remarquer, comme d’autres (Artus notamment), que la question du choc démographique n’est en rien résolue par la création des fonds de pension. Les mécanismes de marché conduisent aussi à une baisse des retraites pour la génération nombreuse dans un système capitalisé. Et, quoi que l’on fasse, les retraites courantes sont payés par un prélèvement sur les actifs actuels (les profits qui créent les rendements sur les marchés financiers ne sont jamais qu’une partie de la valeur ajoutée créée par les actifs).
Vient ensuite l’analyse des rendements des marchés financiers et des fonds de pension. On retiendra d’une part qu’ils ne sont peut-être pas aussi élevés que ce que l’on en dit. Et que, d’autre part, les rendements futurs étant inconnus, il serait judicieux de se livrer à une estimation de ceux-ci. Estimation basée sur autre chose que des extrapolations des rendements passés, pratique que reproche l’auteur aux défenseurs de la capitalisation.
Autre argument développé, celui de l’instabilité générée par les fonds de pension sur les marchés financiers et leur inutilité d’un point de vue économique. Beaucoup soutiennent que les fonds de pension favoriseraient l’accumulation de capital et la croissance. Non seulement, rien ne le prouve dans les faits (c’est une querelle désormais ancienne en économie). Mais qui plus est, l’instabilité que les fonds de pension propagent sur les marchés financiers est néfaste du point de vue de la croissance. L’introduction de fonds de pension poserait un problème majeur d’absorption de l’épargne ainsi générée, et de réduction de la consommation ou de reallocation de l’épargne vers ces actifs.
Est-ce sur des éléments de fond ou de forme que ce livre est néanmoins en partie gâché ? Probablement les deux. Et est-ce une maladresse ou une démarche volontaire ? Ce sont deux questions que je me suis posées. Comment interpréter le long chapitre sur les investisseurs institutionnels où l’on s’éloigne largement des fonds de pension comme réponse à la question des retraites pour se perdre dans une condamnation lancinante des marchés financiers ? Doit-on y voir le souci de resituer l’activité des fonds de pension dans leur environnement ? Ou doit-on y discerner la volonté irrésistible de condamner l’économie de marché et ses dérives financières (notamment au travers de la pratique du corporate governance) ? Quoi qu’il en soit, une part du travail pédagogique est réalisée. Les petits topos sur les investisseurs institutionnels sont utiles au néophyte. Mais, au fil des pages, alors que de longs développements montrent que les investisseurs institutionnels, de manière générale, sont vraiment très méchants, on regrette le peu de place laissé en fin de paragraphe au développement logique de l’idée initiale. Etrange aussi le chapitre entier consacré au NAIRU. Certes, ce modèle explique fort probablement les prévisions retenues par Charpin et alii pour le taux de chômage à l’horizon 2040. Mais est-il vraiment nécessaire de s’étendre sur le NAIRU et l’utilisation qui en est faite par la politique monétaire ? Le problème n’est-il pas celui des retraites ? Je passe sur les attaques récurrentes sur les défenseurs des fonds de pension. C’est de bonne guerre. Mais est-ce vraiment utile lorsqu’on mène une réflexion argumentée, ce qui est le cas à bien des égards ?
Finalement, le livre de Nikonoff est une synthèse honnête des arguments que l’on peut opposer aux défenseurs acharnés des fonds de pension. Alors qu’il aurait pu être excellent dans cette optique…
Stéphane Ménia
30/07/2000

Jacques Nikonoff, La comédie des fonds de pension. , Arlea, 2000 (19,55 €)

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