Note de lecture


Ah Dieu ! Que la guerre économique est jolie !
P. Labarde & B. Maris (1997)

Ayant trouvé « La bourse ou la vie » digne d’intérêt, j’ai décidé de venir faire un tour du côté de ce titre plus ancien des mêmes auteurs. Je ne le recommande pas. Manque de substance. Pas vraiment drôle. Peu de vertus pédagogiques.
L’idée du livre n’est pourtant pas stupide. Elle consiste à montrer qu’au travers de l’obsession de la compétitivité, la guerre aux parts de marché, la menace du jaune à bas salaire, du fonctionnaire planqué (sorte d’ennemi intérieur), se diffuse une rhétorique guerrière qui tend à présenter l’activité économique comme un conflit armé.
Les analogies entre activité économique et guerre sont communes dans certaines pratiques de management où elles participent à la motivation des troupes ; pardon… je voulais dire « du personnel ». Quoique plus ou moins ridicules, elles peuvent revêtir une certaine pertinence. Mais un pays , a fortiori une économie mondiale, n’est pas une entreprise. La prospérité qui naït de la production et de l’échange est un jeu coopératif. Or, la guerre n’est pas exactement la coopération… Et la théorie des économies de marché , disons « libérale », ne dit pas autre chose. A-t-on déjà lu chez Adam Smith que c’est en tuant votre boucher que vous aurez toute la viande dont vous avez besoin ? Il y a donc contradiction entre la pensée dont se réclament les bellicistes du marché et leur discours.
Cela dit, ce n’est pas l’approche que retiennent les auteurs. Eux, entrent complètement et volontairement dans l’analogie pour y rechercher mensonges et duperies. Mensonge lorsqu’on raconte que les entreprises se battent à mort. Tout au pluss, les grands groupes entretiennent l’illusion dans certaines activités, alors que tout le reste n’est que pratiques oligopolistiques d’ententes bien aimables. Duperies lorsqu’on prétend, l’air désespéré, que « c’est dur pour tout le monde ». A comparer l’évolution des revenus des dirigeants d’entreprise et celle des ouvriers, on a du mal à y croire. Encore mensonge lorsqu’on laisse entendre que l’Etat va faire perdre la guerre de la balance commerciale aux héroïques firmes nationales. Le montant des subventions versées aux entreprises, notamment exportatrices, ne va pas exactement dans le sens de cette thèse. Et ainsi de suite. Vous l’aurez compris, Labarde et Maris s’en prennent au libéralisme, au marché et àleurs « partisans ». Il serait injuste de nier que le livre contient des informations, des fragments d’analyse intéressants, voire salutaires. « La prison, c’est l’allocation chômage américaine ». La phrase est de Robert Solow, économiste américain et prix Nobel d’économie 1987, un type bourré d’humour en plus. Quand 2% de la population est derrière les barreaux, peut-on vraiment parler de plein-emploi américain ? Quand le quart des emplois britanniques sont à temps partiel, que le système de santé s’aaparent à une file d’attente pour accéder à des lits en nombre insuffisant, que le taux de morbidité est plus élevé aux Etats Unis qu’en France malgré des dépenses de santé par habitant plus élevées, la volonté de transposer en France sans délai le modèle anglo-saxon a de quoi laisser sceptique. Et puis, plein d’admiration pour l’ »American way of governing », les Trichet et autres prêcheurs de flexibilité mal placée ne voient-ils pas que leur doctrine monétaire fait hurler de rire outre-Atlantique ?
Tout cela est à savoir, à prendre en compte. Mais est-il nécessaire d’écrire finalement « Le marché tue la démocratie », « C’est un soviétisme » et autres joyeusetés que l’on retrouve telles quelles dans les fins de chapitre lyriques du bouquin ? Qu’est-ce que le marché ? Celui que « Keynes, l’économiste citoyen », admiré par Maris, souhaitait apprivoiser pas détruire ? Est-ce l’économie de marché ? Celle qui a siégé aussi pendant les 30 glorieuses ? S’agit-il des marchés financiers ? Auquel cas, la lecture du « Pouvoir de la finance », d’André Orlean s’impose beaucoup plus. Est-il question des multinationales ? De l’ogre néolibéral ? Je m’y perds un peu et je me demande si les auteurs ont souhaité qu’il en aille autrement.
Stéphane Ménia
30/07/2000

P. Labarde & B. Maris, Ah Dieu ! Que la guerre économique est jolie !. , Albin Michel, 1997 (environ 15 €)

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