Note de lecture


Dynamiques territoriales.
Olivier Bouba-Olga (2017)

Olivier Bouba-Olga publie un nouveau livre, dix ans après ses Nouvelles géographies du capitalisme (dont la lecture peut encore être conseillée ; tout comme celle de L’économie de l’entreprise, une remarquable synthèse). On est enthousiaste à l’idée de se plonger dans sa prose efficace et néanmoins agréable, car bien écrite. Cette fois-ci, c’est un ouvrage qui présente le compte rendu d’un travail de recherche, plutôt qu’un pur essai que l’auteur nous propose. Que le lecteur se rassure, le résultat n’est pas rébarbatif pour autant, loin de là (en témoignent les citations de début de chapitre, puisées de Tocqueville à Virginie Despentes, en passant par Éluard).
Dans cet ouvrage, Olivier Bouba-Olga (et la petite équipe citée en couverture de l’ouvrage) a une double ambition : critiquer l’approche de ce qu’il est convenu d’appeler « nouvelle économie géographique » et formuler une méthode différente de l’analyse de la dynamique des territoires. Si l’on veut résumer le point de vue de l’analyse mainstream, on pourrait dire qu’elle voit dans la concentration des activités autour de métropoles de grande taille la seule manière efficace de promouvoir le développement des territoires et de comprendre les écarts de richesse qui peuvent exister entre eux. Cette approche, dont le modèle centre-périphérie de Paul Krugman est le modèle de base, insiste sur l’importance des effets d’agglomération dans les choix de localisation des agents économiques rationnels. Dit de manière simple, quand les possibilités d’échange entre les différentes régions d’une économie (locale, nationale ou mondiale) sont importantes (par la biais de faibles coûts de transport et de communication, par exemple), les ménages et entreprises ont intérêt à se rapprocher les uns des autres pour constituer des pôles particulièrement productifs, afin de profiter des bienfaits de la concentration des activités, y compris pour des entreprises concurrentes. Sans développer ici ce point outre mesure, il s’agit de profiter des externalités liées au foisonnement de co-échangistes, que l’on soit un travailleur qui cherche un employeur, que l’on soit une entreprise en quête de travailleurs dotés de qualifications spécifiques (dures à trouver quand les offreurs de travail sont peu nombreux) ou recherchant le sous-traitant idéal, aussi bien que si l’on est un ménage soucieux d’avoir une qualité de vie élevée aussi bien parce que le marché des loisirs (culture, lieux de convivialité ou autres) est stimulé par la présence d’une demande suffisante ou parce que l’agglomération permet de partager efficacement les coûts liés à la production de biens publics (crèches, équipements et services publics divers), tout en bénéficiant de salaires élevés. Il s’agit aussi de profiter des externalités dites « de connaissance », concept assez simple qui repose sur l’idée que la connaissance, dont l’accumulation produit gains de productivité et croissance, est un bien public, qui se diffusent – en partie – gratuitement. Cette dimension renvoie aussi à la logique des clusters.
Face à cette méthodologie, qui inspire certaines politiques publiques, ou suggestions de politiques publiques, l’auteur revendique une démarche qui s’incrit « dans le cadre d’une approche d’inspiration évolutionniste, dérivée des sciences du vivant, qui considère que le système économique peut être vu comme un ensemble d’acteurs en interaction, avec leurs valeurs, leurs objectifs, leurs préférences, des acteurs situés dans différents espaces (géographiques, économique et social, institutionnel, …), des acteurs dotés de différentes ressources (matérielles, cognitives, sociales…), ressources qui permettent mais en même temps limitent les possibilités de changement et les inscrivent donc dans des trajectoires historiquement marquées. Ce qui émerge, en termes d’activités économiques, est le produit des interactions entre ces populations d’acteurs hétérogènes. ».
Alors que l’économie géographique standard, guidée par un réductionnisme néoclassique – qu’on ne doit pas condamner d’emblée tant il produit des modélisations utiles et puissantes, se soucie peu de trajectoires singulières, l’économie évolutionniste se range clairement du côté de « l’éloge de la diversité ». Focalisée sur la recherche d’un modèle générique simplissime, pour l’auteur, la nouvelle économie géographique sursimplifie la problématique des dynamiques territoriales.

Dans le premier chapitre, l’auteur montre qu’il existe en matière de développement territorial une « obsession du modèle ». La doxa évolue au cours du temps, en se focalisant successivement sur une nouvelle figure de référence. Ce fut d’abord les districts industriels dans les années 1990, peuplés de PME dynamiques. La politique des SPL (systèmes productifs locaux) en sera la concrétisation dans les politiques publiques. Ensuite, les clusters, misant sur la densification des relations entre entreprises, laboratoires et universités. Modèle qui aboutira aux « pôles de compétitivité » à la moitié des années 2000. Aujourd’hui, se dessine à nouveau une évolution dans le sens de la constitution de grandes agglomérations ayant pour vocation de concentrer des ensembles productifs très efficaces car ayant atteint une taille critique permettant de maximiser les bienfaits de l’agglomération. Les zones exclues de cette dynamique en seraient pourtant bénéficiaires, par le biais des redistributions de diverses formes.
Pour Bouba-Olga, aucun de ces modèles n’a été visiblement performant. Comment les a-t-on érigés en exemple à suivre ? Pour l’auteur, il s’agit d’abord d’un problème de choix des indicateurs de performance. Pour estimer si un modèle de développement est bon, il est normal de chercher à mesurer un indicateur de productivité des régions. Deux indicateurs sont classiquement retenus : le PIB par habitant (mesuré à une échelle locale) ou le niveau des salaires (supposés suivre à la productivité). Or, cette approche est discutable. La productivité doit mesurer une production en rapport avec des moyens mis en oeuvre. Le nombre d’actifs est alors un indicateur de ces moyens plus adapté que le nombre d’habitants. La productivité d’une région où les retraités sont surreprésentés sera par exemple bien inférieure à celle d’une région où ils sont peu nombreux, si on la mesure via le PIB par habitant. Si on prend la région Île de France, par exemple, son PIB par habitant était supérieur de 64% à la moyenne nationale en 2013. En remesurant cet écart à partir du PIB par actif (la productivité apparente du travail), on tombe à un écart de 26%. La mesure de  l’évolution des écarts entre régions conduit également à conclure que le mécanisme de polarisation de la création de richesses au travers d’une évolution divergente des productivités – qui soutient le modèle de l’agglomération – est quelque peu exagéré. Les écarts restent stables depuis les annés 1990.
Il n’empêche qu’une productivité apparente du travail supérieure de 26% pour l’IDF, ce n’est pas rien. Mais est-ce que la productivité des actifs des différentes régions est vraiment en cause ? Est-ce que l’agglomération accroît véritablement la productivité ? L’analyse de la composition sectorielle des activités des différentes régions fait apparaître un effet de structure qui permet de relativiser l’argument. Les régions sont spécialisées dans des domaines d’activité particuliers. Cette spécialisation est le fruit d’une histoire, qui  ne peut se résumer à un mécanisme universel impliquant uniquement des externalités d’agglomération. En d’autres termes, si l’IDF est plus productive, c’est parce qu’elle regroupe des activités rendant le travail très productif, par nature, pas parce que les actifs qui y opèrent sont plus productifs que les autres. Mieux, dans certaines activités, comme la finance, il est difficile de faire un lien véritable entre productivité et rémunération, les salaires étant davantage dictés par un fort pouvoir de négociation des salariés. Or, la finance se concentre largement en IDF. Il en va de même pour la localisation des sièges de grands groupes, dont les salariés sont bien payés. Mais pourquoi cette localisation est-elle ce qu’elle est ? Pour l’auteur, on la doit « plus à l’histoire institutionnelle et politique du pays qu’au libre jeu du marché ». Car, évidemment, si cette localisation était le résultat de facteurs endogènes de localisation, le modèle de l’agglomération expliquerait les écarts. Ce n’est pas le cas. Et Bouba-Olga de conclure : « Les régions françaises présentent donc des performances économiques remarquablement proches ».
Le chapitre s’achève sur une évaluation de l’importance d’un effet de « masse critique ». Faut-il une certaine taille pour que les agglomérations soient dynamiques ? L’auteur ne trouve pas statistiquement de traces significatives de cet effet. La conclusion est que « la taille économique des territoires (mesurée par le nombre d’emplois à la date initiale) n’explique pas le taux de croissance de l’emploi de ces mêmes territoires. Le ‘big’ n’est pas nécessairement ‘beautiful’ « . Certaines grandes villes sont particulièrement dynamiques, c’est vrai (Toulouse, Nantes, Bordeaux, Rennes, Lyon,…), mais d’autres le sont moins (Rouen, Saint-Étienne, Nice, Strasbourg,…). Symétriquement, des territoires non métropolitains sont très dynamiques (Figeac, Vire, Issoire, Vitré,…), d’autres moins (Nemours, Vierzon, Saint-Dié-des-Vosges, Remiremont,…) ».

Le deuxième chapitre vise à poser une méthodologie différente dans l’analyse des facteurs de succès des territoires. En résumé, cette approche redéfinit la notion de « proximité » entre agents économiques. Là où la nouvelle économie géographique s’en tient à une définition spatiale, l’ »école de la proximité », dont se réclame l’auteur, définit la proximité au delà de ce critère, en insistant sur le fait que toute proximité va se traduire par une mobilisation de ressources (matérielles, immatérielles et humaines). La proximité géographique ne devient qu’un des facteurs de proximité qui engendrent des coopérations. « Au total, les acteurs ne sont donc pas seulement localisés dans l’espace physique : ils sont également localisés dans l’espace des ressources, qu’ils activent de différentes façons, en passant par les marchés, les relations sociales ou différents dispositifs institutionnels ; ils sont situés dans des chaînes de valeur plus ou moins fragmentées ; ils font face à différentes contraintes, plus ou moins prégnantes, qui influent sur les choix organisationnels ou géographiques ». Chaque dimension de la « proximité » a un rôle à jouer dans les choix de localisation des agents. Bouba-Olga identifie ensuite quatre catégories de facteurs qui modifient la géographie économique. Le premier est l’existence de chocs macroéconomiques, ayant un impact différent selon le territoire concerné. On peut citer par exemple la baisse de la demande relative pour les biens industriels ou la financiarisation de l’économie. Le deuxième « opérateur de changement » est la mobilité des acteurs, individus ou organisations. L’auteur souligne que cette mobilité est fortement encadrée par des éléments historiques : ainsi, le réseau social détermine pour beaucoup la mobilité professionnelle des créatifs et le lieu de résidence est privilégié par les créateurs d’entreprise qui démarrent une activité Le troisième opérateur réside dans les décisions de l’État. Ainsi, la géographie de la recherche universitaire publique en France, plus précisément l’existence d’une recherche en Province, découle de la volonté d’implantations d’établissements d’enseignement supérieur fournissant une offre de formation sur tout le territoire. Le dernier opérateur de changement est la façon dont les ressources sont stratégiquement recombinées par les firmes. Un territoire restera d’autant plus dynamique si, face à un choc sur son secteur de spécialisation, les firmes sont en mesure de reconvertir leurs ressources – surtout cognitives – dans de nouvelles activités rentables. La spécialisation sectorielle n’est que le résultat d’une spécialisation cognitive. Et c’est celle-ci qui détermine, dans la logique évolutionniste, la performance des firmes et (par ricochet) des territoires.

À partir du troisième chapitre, la dimension monographique des recherches de l’auteur est introduite, pour illustrer un phénomène connu : l’éclatement des chaînes de valeur sur des espaces géographiques divers, constituant au final une économie de produits « made in monde ». Cinq territoires spécialisés ont été observés : le plateau de Millevaches (agriculture et bois-meuble), Belfort-Montbéliard (automobile et énergie), Pau-Tarbes (aéronautique) et Toulon (industrie navale). Ces territoires deviennent des « petits bouts de monde » par la nature  des choix d’insertion qu’ils ont retenus dans les chaînes de valeur mondiales. Si l’on veut comprendre la qualité des spécialisations et la valeur des activités sur un territoire donné, on doit reconnaître cette complexité et se doter d’outils de mesure qui ne correspondent plus à une simple comptabilité d’exportations traditionnelles. Car, fait de plus en plus documenté (au moins chez les économistes), la frontière entre activités de service et activités industrielles est de plus en plus floue. Les biens industriels intègrent une quantité croissante et importante de services. Inversement, les activités de service reposent largement sur des inputs industriels qui sont cruciaux pour leur compétitivité. Ajoutez à cela le fait que ces interdépendances ne se soucient guère des frontières de la firme (qui sont de plus en plus un réseau d’entités alternant coopération et indépendance) ou des frontières nationales (mondialisation oblige) et vous comprendrez que juger de la valeur créée par une entité ou un territoire est une affaire complexe. Cette complexification est illustrée, à la suite, par les transformations des deux territoires que sont le plateau de Millevaches et la zone Belfort-Montbéliard (chez PSA). Bouba-Olga souligne ensuite que la reconfiguration des modes de production semble dessiner ce que l’on nomme « industrie du futur » ou « industrie 4.0″, « consistant à répondre à la demande croissante de différenciation tout en continuant à minimiser les coûts unitaires de production comme dans la production de masse ». Un mode d’organisation rendu possible par les possibilités accrues d’automatisation liées aux technologies de l’information et de la communication. Reprenant l’exemple de PSA à Belfort-Montbéliard, l’auteur montre que l’entrée dans l’industrie 4.0 est source de changements importants pour la firme et son territoire : approfondissement ou abandon de relations de sous-traitance, redéfinition des besoins en main d’oeuvre (plus de travail qualifié, notamment dans la RD). Dans cette problématique, la taille du territoire ne compte plus guère. Ce sont les choix d’insertion dans les bonnes chaînes de valeur qui importent, les opportunités saisies de reconversion des salariés moins qualifiés ou même la capacité des pouvoirs publics à accompagner ponctuellement ces évolutions.

Le quatrième chapitre s’interroge sur l’impact de la démographie sur le dynamisme des territoires. Sans surprise, un territoire dynamique – sur l’emploi, notamment – est un territoire qui est plus fortement peuplé. Mais encore une fois, c’est la diversité de ce qui crée le résultat final qui est mis en avant. L’auteur souligne par exemple qu’une mutation logique des formes d’économie locale est à l’oeuvre : les activités dites résidentielles se développent, au détriment de l’économie industrielle. Un résultat peu étonnant : l’industrie et ses gains de productivité accroissent le pouvoir d’achat et les revenus dégagés sont consacrés essentiellement à l’achat de services, base d’une activité résidentielle. Dans le même temps, l’industrie va favoriser dans certains cas, l’essor de ces activités résidentielles. Alors que dans d’autres zones, les revenus captés sur d’autres territoires, par les retraités par exemple, vont suffire. Au final, les dynamiques géographiques sont influencées par la démographie de façon variable. Les comprendre nécessite une analyse plus fine qu’une observation moyenne. Pour illustrer cela, on peut prendre le cas lorrain. En apparence, la Lorraine est une zone peu propice pour l’emploi. De fait, on y crée moins d’emplois qu’en moyenne en France. Mais la population active occupée y croît à un rythme très honorable et le taux de chômage est à peine plus élevé qu’en France en général. L’explication réside dans la mobilité quotidienne de dizaines de milliers de frontaliers qui vont  travailler au Luxembourg. D’où un paradoxe apparent : « certains territoires créent de l’emploi plus que la moyenne, mais pâtissent dans le même temps d’unf ort chômage, d’autres en créent peu mais connaissentun chômage faible ». À taux de chômage identique, deux régions peuvent connaître en réalité des fortunes différentes, dans la mesure où les forces à l’oeuvre en matière de flux démographiques, de productivité ou de spécialisation sont fort distinctes.

Le dernier chapitre reprend les concepts clés de l’analyse évolutionniste de la firme. « L’histoire compte. Les technologies d’aujourd’hui sont le produit de l’hybridation et de l’amélioration, plus souvent incrémentale que radicale, des technologies d’hier, conduisant à l’existence d’une dépendance au sentier. Il en va de même des modes d’organisation, des savoirs, des savoir-faire, plus généralement de l’ensemble des ressources mobilisables par les acteurs. Or, comme les ressources ont une géographie, les trajectoires économiques des territoires dépendent elles-mêmes de leur passé. ». Dans ce contexte, les territoires ne sont pas égaux.Ceux qui résistent aux vents mauvais sont ceux qui ont un bon positionnement dans les chaînes de valeur fragmentées de la globalisation et disposent de ressources remobilisables dans de nouveaux secteurs quand le leur est en déclin (diversification cohérente). Olivier Bouba-Olga illustre alors ce point par la comparaison entre la reconversion du sillon lorrain et celle de la région de Pau ; le second ayant su à plusieurs reprises réussir une diversification cohérente, là où le premier a rencontré bien plus de difficultés.

Éloge de la diversité est un petit livre très intéressant. Sur le plan des idées développées, il est le énième épisode de l’opposition entre deux traditions de l’économie industrielle : une tradition anglo-saxonne qui s’appuie sur la théorie microéconomique (en  concurrence imparfaite) et une méthode plus répandue en Europe qui emprunte plus facilement aux sciences de gestion et à une forme d’empirisme monographique, délaissant souvent les modèles mathématiques. Il pointe de manière convaincante certaines limites ou anomalies de l’analyse mainstream formulée par la nouvelle économie géographique ; notamment dans son application au cas français. Si la méthodologie est plus qualitative que celle de la théorie standard, la critique de celle-ci ne manque pas de rigueur pour autant, comme en témoigne le traitement des données quantitatives. Si j’avais un rôle dans la conception des politiques publiques visant les territoires, je le garderais certainement en mémoire. Car, si l’histoire compte, alors la transposition dans les politiques publiques d’un modèle systématique, non contingent, est vouée à l’échec. Sur le plan de la forme, Olivier Bouba-Olga parvient à se débrouiller pour expliquer avec beaucoup de simplicité des mécanismes qui n’ont pourtant rien d’évident à transmettre à un public non averti. Car ce livre, au sujet pourtant technique, est destiné à être lu par un large public. Cet objectif est atteint. En particulier, les passages monographiques sont agréables à lire, tout en étant très synthétiques. Ajoutons à cela que l’objet en lui-même est très soigné (qualité du papier, élégance de la mise en page). C’est certes secondaire, mais comme c’est plutôt rare, autant le dire.

Stéphane Ménia
20/10/2017

Olivier Bouba-Olga, Dynamiques territoriales.. Éloge de la diversité., Éditions Atlantique, 2017 (10,50 €)

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