Note de lecture


Le négationnisme économique
Pierre Cahuc & André Zylberberg (2016)

Avec Le négationnisme économique, Pierre Cahuc et André Zylberberg ont produit l’essai le plus étrange en économie que j’aie pu lire depuis bien longtemps, probablement depuis toujours. Au point que démarrer cette chronique sur un angle indiscutablement cohérent est une grande souffrance. Résumons son contenu en quelques points essentiels. Il existe des charlatans qui, comme ceux qui nient l’existence des chambres à gaz, nient les résultats établis de l’analyse économique. S’ils font cela, c’est pour des raisons de prestige, d’idéologie, d’argent, etc. Ils parviennent à obtenir des médias, des politiques et de l’opinion publique une audience qui fait prendre de mauvaises décisions et a un coût exorbitant pour la société, qu’on peut comparer à celui des génocides. Or, la science économique est bien une science. Une science expérimentale, plus précisément, qui produit des résultats indiscutables, au même titre qu’une discipline comme la médecine. Il faut dénoncer ces individus et groupes, pour en finir avec l’obscurantisme mortifère des intellectuels et chefs d’entreprise qui véhiculent cette pensée anti-science. Le livre a un triple objectif : dénoncer les négationnistes, montrer en quoi l’économie est une science expérimentale et suggérer des pistes pour éradiquer ceux qui lui opposent des idées fausses.
Pour arriver à leurs fins, les auteurs désignent les coupables, en établissant un parallèle entre l’URSS, dans laquelle Lyssenko a pu mettre en berne la génétique classique pendant 30 ans, avec des théories absurdes, mais adoubées par le pouvoir et la France d’aujourd’hui, où les économistes atterrés et d’autres, comme des représentants du Medef ou des grands groupes en général (Louis Gallois et Jean-Louis Beffa sont souvent cités), parasitent la diffusion des connaisssances économiques. Ensuite, sur la base de plusieurs thèmes importants, ils cherchent à montrer en quoi l’économie est une science expérimentale que les « hétérodoxes » présentent comme un savoir creux devant être dénoncé sans relâche, l’économie étant pour ces derniers affaire d’opinions plus que de science. L’ouvrage s’achève sur des considérations prospectives concernant les moyens d’en finir avec cette situation où les pitres criminels ont autant d’audience que les scientifiques. Il s’agit d’ »éradiquer » le négationnisme économique.

L’économie est-elle une science ? Les auteurs répondent par l’affirmative, en se référant à une définition de la science qui repose sur ce qu’est la méthode scientifique. Une discipline est une science si elle applique des méthodes de recherche reconnues par une communauté de chercheurs. Des méthodes et hypothèses dont la validité repose sur la mise à l’épreuve des faits, par une validation empirique. C’est aux pairs de vérifier la validité des travaux, afin de s’assurer qu’ils présentent les plus grandes garanties en termes de sérieux. C’est à eux qu’il revient, par exemple, de vérifier que les données utilisées ne sont pas manipulées et que la réplication des calculs des auteurs donne bien le même résultat. Cette approche, qui est effectivement considérée comme une bonne façon de faire de la science, repose ainsi sur un point que les auteurs veulent mettre en avant : si on veut évaluer une recherche, il faut partager une méthode commune. Ceux qui sont en dehors d’une telle démarche ne peuvent prétendre à une démarche scientifique. Elle repose également, implicitement, sur une approche poperienne de falsification. On doit multiplier les vérifications empiriques pour s’assurer que la thèse avancée résiste à différents tests de sa pertinence.

Dans le premier chapitre, Cahuc et Zylberberg s’en prennent aux économistes atterrés, en les présentant comme les héritiers des intellectuels français, comme Aragon ou Sartre, qui soutinrent le régime soviétique et la démarche de Lyssenko. Ils montrent que, dans une lignée marxiste et bourdieusienne, la science économique ne peut être qu’une science aux ordres du pouvoir bourgeois et que le salut de la connaissance réside dans l’hétérodoxie. On ne peut qu’être d’accord avec les auteurs sur ce point. Quand un Frédéric Lordon s’en prend aux économistes « orthodoxes », il ne fait guère dans la finesse ou la demi-mesure et certains propos tenus de manière récurrente dans certains (je dis bien « certains ») articles d’Alternatives économiques (plutôt des éditos) ou certains passages d’un ouvrage comme celui de Laurent Mauduit, font, pour certains, hausser les épaules tant ils sont lapidaires, mal renseignés ou terriblement orientés et, pour d’autres, laissent dubitatif quant à leur caractère généralisateur. C’est la première charge du livre où les négationnistes du monde intellectuel sont clairement nommés. En habitué de la lecture de commentaires économiques dans les medias, on rit un peu, quand même. On se dit que, si on veut rentrer dans la logique des auteurs, le tableau des charlatans et idéologues est assez limité et oublie quelques figures de choix. On en vient même à se dire que la filiation socialiste n’est pas à réserver aux négationnistes cités. Car, enfin… s’il s’agissait de valoriser la recherche mainstream dans les médias pour faire bonne oeuvre, ce serait trop simple. Quid de ceux qui la travestissent, se cachent derrière elle pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas ? Je pense par exemple à Éric Le Boucher ou Nicolas Doze, dont les talents d’éditorialistes sont probablement indéniables, mais dont l’usage orienté de travaux, auxquels moi-même je ne trouve rien à redire, pour aboutir à des conclusions politiques toujours orientées vers leurs leitmotives usuels (libéraliser, réduire les dépenses publiques, l’impôt, le coût du travail, etc.), outrepassent allègrement ce que l’on peut lire dans les recherches en question. Typiquement, un article de recherche se finit par quelque chose comme « Certains points restent incertains et d’autres recherches seront nécessaires pour confirmer les résultats de cet article ». Preuve s’il en est que nos éditorialistes préférés ne doivent pas finir les papiers quand ils les lisent… On a bien envie de faire un parallèle entre ce genre de personnages, totalement épargnés par Cahuc et Zylberberg, et les « idiots utiles » du pouvoir soviétique. Non, il ne suffit pas d’abonder dans le sens de la théorie mainstream pour rendre service au débat économique. Il faut la retranscrire fidèlement, l’interpréter correctement et en déduire des propositions qui ne la dénaturent pas. Que dire encore d’un Jacques Attali ou d’un Alain Minc, qui s’inspirent de la théorie économique comme on s’inspire de la gastronomie lorsqu’on se concocte un sandwich chez Subway : par petits bouts sans cohérence autre que de se faire plaisir.
La suite du chapitre est bien plus intéressante. Et, à vrai dire, comme beaucoup de passages du livre qui délaissent la violence pour faire place à la pédagogie. Pas une pédagogie blafarde, mais convaincue. Celle à laquelle Cahuc et Zylberberg nous avaient habitués dans leurs précédents ouvrages destinés à un large public. Les auteurs y montrent deux choses : un, les économistes mainstream  se soucient du réel et du social ; deux, la méthode expérimentale apporte des résultats utiles. Ils prennent en exemple deux thèmes. Le premier est la mixité sociale à l’école et la meilleure façon de procéder pour qu’elle porte ses fruits, aussi bien pour les enfants pauvres que pour la société dans son ensemble. Le second thème est celui du salaire minimum. L’approche est futée car, sur ces deux thèmes, les travaux expérimentaux des économistes mainstream sont étayés et apportent des résultats qui excluent clairement la tentation dogmatique. Le consensus sur ces sujets donne le sentiment d’une discipline en ordre de marche cohérent et ouverte à toutes les conclusions possibles. En deux mots, les expériences visant à créer de la mobilité sociale par le biais d’une politique scolaire de « sortie du ghetto » montrent que les grands principes et les intuitions simples ne tiennent pas. Quand on intègre, à un âge passablement avancé, des enfants issus de milieux défavorisés à des écoles plus huppées, les résultats ne sont pas là. Comment tester cela ? En menant des expériences contrôlées. On fait suivre cette voie à un groupe d’enfants sélectionnés de façon aléatoire, appelé « groupe test », on observe leur devenir et, dans le même temps, celui de ceux qui n’ont pas été retenus, nommés « groupe de contrôle ». On voit alors que le groupe test ne fait pas mieux que le groupe de contrôle. Pourquoi ? Probablement parce que le déracinement est trop fort pour permettre un épanouissement scolaire (ce que rappelait Éric Maurin dans un livre récent). Ce qui prouve que la politique en question n’est pas efficace.
En revanche, d’autres mesures, destinées à apporter un soutien scolaire aux enfants en bas âge des milieux défavorisés, sans déplacement dans des quartiers plus favorisés, donnent des résultats très intéressants. La référence dans ce domaine est le Nobel Jim Heckman, auteur de nombreux travaux sur le sujet et qui poursuit ce travail au sein d’une association (The Heckman Equation). Ce sont des recherches empiriques impressionnantes, dont certaines sont menées depuis des décennies. Il est clair que la connaissance tirée de ces expériences est devenue colossale. La méthode expérimentale a eu ici une efficacité certaine. Néanmoins, sans entrer pour le moment dans les critiques formulées à l’encontre de la méthode expérimentale, on notera déjà que ces recherches s’appuient, pour expliciter les résultats, sur des travaux de neuro-psychologie, tels que la compréhension du développement des capacités cognitives et non cognitives (des travaux que Cahuc et Zylberberg connaissent très bien, les ayant largement évoqués dans des ouvrages antérieurs et dans celui-ci aussi). Bref, pas de recherche empirique sans théorie. On est bien loin d’une vile approche néolibérale, puisque ces études concluent qu’il existe des possibilités d’améliorer le sort des enfants issus de milieux défavorisés et que les mesures y conduisant devraient recevoir le soutien inconditionnel de la société. On est aussi bien loin de l’idée que l’économie mainstream est une économie qui ne se soucie pas des faibles. Je vous le disais, le choix est futé (sans ironie, aucune, de ma part). Sur la question du salaire minimum, se basant sur les études empiriques les plus connus, les auteurs montrent que les économistes mainstream concluent qu’il n’est pas nécessairement l’ennemi de l’emploi. Il peut l’être dans certaines configurations, mais pas dans d’autres. Ceux qui ont pu lire certaines synthèses de Philippe Askénazy sur le sujet seront probablement amusés : Cahuc et Zylberberg disent presque la même chose sur le sujet. À un détail près, dans le doute sur les conséquences d’une hausse du salaire minimum dans un pays comme la France, Cahuc et Zylberberg optent clairement pour ne pas utiliser l’instrument en guise de mesure de réduction des inégalités et de la pauvreté car ils estiment qu’il est probable qu’il crée du chômage en France, ne réduit pas la pauvreté (si on se fie à l’évolution du Smic au cours de la décennie passée) et à celle des inégalités et de la pauvreté. Et, soulignent-ils,  il existe une étude pour la France qui « compare les trajectoires des personnes dont le salaire a dû être augmenté pendant les années 1980 du fait des hausses du salaire minimum avec celles dont les salaires, légèrement supérieurs, n’ont pas été affectés par ces hausses. Il s’avère que les personnes rattrapées par le salaire minimum ont eu une plus grande probabilité de perdre leur emploi que celles dont le salaire est resté très proche mais n’a pas été dépassé par le salaire minimum. ». Il fut un temps où les économistes utilisaient encore beaucoup les modèles économétriques pour isoler l’effet du salaire minimum sur l’emploi (un article de Laroque et Salanié au début des années 2000 avaient beaucoup fait parler de lui sur ce sujet). Ce que Cahuc et Zylberberg affirment est que ce temps est révolu et que des expériences naturelles, autre déclinaison de la méthode expérimentale, peuvent nous éclairer davantage. Une expérience naturelle consiste, en gros, à profiter d’un évènement imprévisible, hors de portée de l’expérimentateur, ne touchant qu’une partie de la population, pour mesurer l’impact d’un changement spécifique. C’est à cette pratique que correspond par exemple l’étude sur le salaire minimum en France résumée ci-dessus. La seule qui nous est exposée. Ce qui milite à ce stade pour traquer les opportunités de développer ce genre de tests, mais sûrement pas pour nous parler d’une science aboutie, nous faisant crouler sous les démonstrations récurrentes de la résistance de la thèse avancée, face à la falsification.

Le deuxième chapitre est celui dont personne ne parle dans les recensions déjà nombreuses de l’ouvrage. Il est pourtant consacré aux patrons négationnistes et non plus aux intellectuels de gauche. Cette quasi-absence de mention dans les commentaires pourrait symboliser à elle seule l’échec de l’ouvrage pour porter le message du consensus des économistes. Au même titre que Thesmar et Landier dans de précédents ouvrages, Cahuc et Zylberberg soulignent qu’il existe beaucoup de patrons qui n’aiment pas la concurrence  et qu’ils sont eux aussi des ennemis d’une économie de marché dans laquelle l’État prend des mesures efficaces ; des négationnistes. Le chapitre reprend des éléments classiques concernant les risques de la politique industrielle et la logique des lobbies patronaux, toujours prompts à assimiler subventions publiques, croissance, créations d’emplois, grandeur nationale et bonheur sur la Terre. Ici, le super vilain prend la figure de Jean-Louis Beffa, auteur de plusieurs rapports au gouvernement au cours des quinze dernières années. Toutes les mesures de politique industrielle volontaristes sont contestées par les auteurs, dans une logique que l’on peut résumer rapidement en disant que si les entrepreneurs ne sont pas à même de dénicher les opportunités de croissance et de profit, on voit mal comment les fonctionnaires de Bercy pourraient le faire. Des arguments connus et généralement pertinents. On regrettera néanmoins qu’ils soient quelque peu jusqu’au boutiste, laissant peu de place à des considérations dans la lignée des théories de la croissance endogène, pourtant peu suspectes de socialisme compulsif. Le passage consacré à la politique des « pôles de compétitivité » est intéressant. Cahuc et Zylberberg soulignent que l’évaluation de ce dispositif, qui a été audité deux fois en 10 ans, a été confiée à des cabinets de conseil en stratégie, tels que le Boston Consulting Group. Comme l’écrivent les auteurs : « L’évaluation de l’efficacité des pôles de compétitivité nécessiterait une approche expérimentale aboutissant à une estimation de ce que seraient devenues les entreprises associées à ces pôles, et bénéficiant donc des aides publiques, si ces pôles n’avaient pas existé. On pourrait par exemple songer à comparer des entreprises a priori semblables, certaines ayant bénéficié des avantages des pôles de compétitivité et d’autres pas. L’objectif ultime étant de savoir si les ressources investies dans ces pôles se matérialisent effectivement par une amélioration de la productivité. Ces évaluations auraient pu être confiées à des économistes rompus à ces techniques, mais l’État a préféré faire appel à des cabinets de conseil. Or, ces derniers ne se livrent pas à ce genre d’exercice et, surtout, ils sont juges et parties. Peut-on imaginer qu’un cabinet de conseil, dont toutes les composantes des pôles de compétitivité (collectivité territoriales, grandes entreprises et organismes de formation) sont des clients potentiels, émette un avis susceptible de remettre en cause les financements de ces pôles ? Pour s’acquitter de leurs tâches, les cabinets de conseil se contentent pour l’essentiel d’auditionner les divers intervenants et de collecter quelques statistiques sur les investissements et les dépenses. ». De fait, permettez-moi de m’épancher un peu après cette épreuve, lire ces rapports avec un regard d’économiste génère des baillements profonds, tant ils sont un exercice de communication assez grossier, destiné à conclure par « C’est bon, continuons ». On peut y lire, par exemple, que les PME participant au dispositif se déclarent très majoritairement satisfaites. Une énorme surprise… je ne connais guère d’entreprises prêtes à se plaindre de se voir verser des fonds publics. Il existe des travaux de référence sur la question des clusters et des impulsions que peut donner l’État pour les stimuler (voir par exemple ce texte très intéressant ou le livre des mêmes auteurs). Ce qu’ils nous enseignent, sur la base – notamment, mais pas seulement – de travaux expérimentaux, est que l’impact des dispositifs de ce type est probablement mince, en général. Pourtant, quand on les lit de plus près, on comprend aussi que chaque cas de mesures est un cas spécifique et que, si l’on se fie aux remarques de Cahuc et Zylberberg, on est pris dans une forme de contradiction : il faudrait une évaluation expérimentale solide des pôles de compétitivité, mais on affirme dans le même temps que ça ne marche pas. J’ai quelques doutes sur la cohérence du propos, sauf à supposer que les politiques anciennement évaluées sont comparables aux pôles de compétitivité en suffisamment de points pour indiquer par avance la performance de ces derniers. En fait, dans ce chapitre, Cahuc et Zylberberg s’éloignent en partie de leur dévotion complète à la méthode expérimentale. Ils ont clairement en tête un modèle théorique schumpeterien qui aboutit à douter des vertus de certaines formes de politique industrielle très interventionnistes. Ceci n’exclut pas le recours à des méthodes de validation expérimentales, mais force est de constater que la charpente du chapitre ne repose pas sur celles-ci. Or, en prenant au pied de la lettre leur argument principal dans le livre, ils se rapprochent ainsi des négationnistes. Le chapitre s’achève sur une critique des think tanks patronaux, au travers de la thématique de la « réindustrialisation ». Les auteurs déplorent qu’un institut comme La fabrique de l’industrie, financé par le patronat, puisse produire des rapports très médiatisés, comprenant des études « au doigt mouillé », non soumises au système des relecteurs scientifiques (peer reviewers). En d’autres termes, des études qui n’ont pas été estimées selon des critères méthodologiques stricts. Louis Gallois est cloué au pilori, principalement pour son influence dans la conception des allègements de charges sociales au cours des dernières années. Les auteurs reprochent aux politiques récentes de ne pas cibler les plus bas salaires. Si l’on part du principe que les allègements de charges sociales sont un bon instrument de politique de l’emploi, ils ont tout à fait raison. C’est bien sur les moins qualifiés qu’elles doivent se concentrer. En revanche, la question de leur efficacité, y compris au très proche voisinage du Smic, reste une question qu’ils estiment comme résolues, alors que les faits conduisent à douter, d’une façon ou d’une autre, de la puissance effective de cet outil. Sans oublier les risques autres qu’elles font courir à long terme, dans leur façon de façonner le tissu économique et le niveau global de qualification des emplois. Mais c’est un autre sujet.

Le chapitre suivant est consacré au rôle de la finance dans l’économie. Cahuc et Zylberberg y fustigent les grands discours sur la finance parasite et responsable de tous les maux de l’économie. Il faut dire que dans ce registre, les auteurs arrivent ici sur un terrain assez confortable, au demeurant. Les discours caricaturaux sur ce thème ne manquent pas. Ce n’est pas par hasard que des développements assez conséquents soient consacrés aux afficionados de la taxe Tobin. Les analyses de la plupart des gens favorables à un tel système sont fréquemment grotesques. Notamment quand il s’agit d’espérer tirer des ressources fiscales conséquentes d’un tel système. Car, d’une part, il ne s’agit pas à l’origine de tirer des revenus de la taxe, mais de réduire la volatilité des marchés financiers. Ensuite, par définition, si une telle taxe fonctionne, elle aura raison des mouvements les plus spéculatifs et sapera sa propre base fiscale, et donc les recettes qu’on peut en espérer… Les auteurs s’emploient à montrer comment des études expérimentales permettant de distinguer des firmes davantage exposés au financement par le marché et des firmes davantage encadrées par une financement administré prouvent que les entreprises les plus efficaces sont celles qui sont soumises au contrôle du marché. Quelques études basées sur des éxpériences naturelles sont mobilisées. Sans entrer dans le détail, les auteurs en déduisent qu’une taxe Tobin, ça marche parfois, mais pas toujours et que la libéralisation, ça marche parfois… mais pas toujours. Comme je l’écris plus haut, ce chapitre est finalement simple à boucler pour les auteurs, dans la mesure où les arguments qu’ils doivent infirmer sont effectivement souvent d’une bêtise affligeante. Ils s’en sortent ainsi assez facilement en affirmant que la supervision financière, c’est compliqué, certaines mesures de limitation des mouvements de capitaux peuvent être parfois stabilisatrices et que la crise de 2008 montre évidemment que si tout n’est pas parfait, museler la finance semble exagéré. Mais, au fond, oui, dire « c’est compliqué » n’a jamais été un aveu d’incompétence.

Le chapitre suivant est consacré au poids de la fiscalité. Les auteurs y mobilisent plusieurs études issues d’expériences naturelles pour d’abord démontrer que plus d’impôt, c’est moins d’activité, globalement. Puis, ils nuancent leur propos en expliquant que dans des systèmes socio-fiscaux complexes, il est ardu de mettre en oeuvre des protocoles expérimentaux qui permettent de distinguer clairement les effets du système fiscal sur l’activité de ceux attribuables à d’autres phénomènes. En particulier, on ne doit pas juger des changements fiscaux destinés à combattre une récession de la même manière qu’une hausse des prélèvements intervenant dans un contexte autre. Sur ce sujet, Christina et David Romer ont étudié de très près les épisodes de variation de la pression fiscale aux États-Unis pour éliminer ceux qu’ils qualifient d’endogènes, car liés au cycle et ceux, exogènes, qui interviennent du fait du Prince ou par hasard. La conclusion est alors que les épisodes de hausse exogène de la pression fiscale se traduisent par un ralentissement de l’activité. La fin du chapitre se penche sur l’impact de l’impôt selon le niveau de revenu des individus concernés et synthétise l’état des recherches sur l’existence d’une courbe de Laffer. Il est assez ironique de constater que cette partie fait la part belle aux travaux de Piketty sur le sujet, qui concluent qu’avant que les taux marginaux d’imposition des très hauts revenus soient désincitatifs, les taux appliqués doivent être particulièrement élevés (au delà de 60% au minimum, selon les pays étudiés). Ironique car, cette partie de l’ouvrage est fort intéressante. Mais ne sera reprise ou commentée ni par les pros (qu’elle n’arrange pas forcément), ni par les contres (trop occupés à démonter le reste). C’est bien dommage, mais assez logique.

Le chapitre suivant porte, dans la foulée, sur les mesures de soutien de l’activité et offre une synthèse bien documentée sur les récentes recherches en ce qui concerne l’évaluation des multiplicateurs budgétaires. On y souligne, très justement, qu’après 2008, les économistes ont, en un laps de temps très court, actualisé les connaissances sur ce point et fait progresser notre perception du mécanisme. Les méthodes expérimentales sont de plus en plus présentes dans ce domaine qui ne leur était pas acquis d’avance. Aux États-Unis, la politique de transferts de fonds aux différents comtés repose sur la taille de leur population. Quand celle-ci croît, les dépenses croissent. Le raisonnement utilisé pour tester le lien entre dépenses publiques et activité économique est alors le suivant. « Les réévaluations de la taille des populations, et donc les changements des dépenses publiques qui en découlent, sont de purs redressements statistiques sans aucun rapport avec la conjoncture économique ou politique des comtés. Par conséquent, si ces changements modifient systématiquement l’activité du comté, on est assuré qu’il s’agit bien d’une relation de cause à effet allant des dépenses publiques vers l’activité et non l’inverse.« . Avec plus de 3 000 comtés aux États-Unis, on dispose en plus d’un échantillon d’une taille suffisante pour que l’estimation soit non biaisée par des caractéristiques locales différentes. Les résultats de ce genre d’études montrent l’existence d’un effet multiplicateur, surtout dans les zones les plus pauvres. Une autre expérience naturelle mérite d’être citée. Elle concerne les mesures de rétorsions budgétaires prises contre les collectivités locales italiennes infiltrées par des élus en connivence avec la Mafia. Ces baisses de dépenses sont indépendantes de la conjoncture et on constate que les collectivités concernées voient effectivement leur revenu par habitant diminuer lorsque les budgets sont rationalisés. Ce qui revient à valider l’existence d’un multiplicateur qui, comme dans le cas américain, est de l’ordre de 1,5 environ. Mais le diable est dans les détails. Ce que des études du même type révèlent également est que, pour que le multiplicateur soit positif, il faut soit être en récession, soit être dans un environnement économique accomodant à divers points de vue. « Il faut en particulier que le tissu économique soit réactif pour que le succès soit au rendezvous. Des dysfonctionnements sur les marchés financiers, mais aussi sur ceux du travail et des produits, une mauvaise gestion publique, le clientélisme politique (sans parler de la corruption) et des réactions inadaptées des autorités monétaires sont autant d’obstacles à la réussite des politiques de relance keynésienne. ».

Le dernier chapitre de fond porte sur des sujets plus connus et très polémiques, autour de la question du nombre d’emplois qu’une économie peut créer. Après une entrée en matière portant sur le génocide rwandais, histoire de nous rappeler que les auteurs sont là pour tailler à la machette, on aborde donc des sujets comme le lien entre le chômage et l’immigration et la réduction du temps de travail. Cahuc et Zylberberg reprennent les travaux sémniaux sur l’immigration et le marché du travail, égrénant les brillantes études basées sur des expériences naturelles qui conduisent à conclure que l’immigration, passée une courte période d’adaptation de l’économie, est sans conséquences visibles sur le chômage et les salaires des autochtones. Bien que le consensus des économistes penchent très largement vers une telle conclusion, on est tout de même étonné de ne pas voir cités les travaux du poil-à-gratter George Borjas sur le sujet (un économiste de renom), pour qui il existerait en fait des effets négatifs visibles de l’immigration sur les salaires, lorsqu’on tient compte de certains aspects méthodologiques souvent ignorés par les études standard. Sur la question de la réduction du temps de travail, on est heureux de constater que, contrairement à Jean Tirole dans son récent ouvrage, les auteurs prennent le temps d’expliquer sous quelles conditions celle-ci peut créer ou non des emplois, d’un point de vue théorique. Au moment d’évaluer l’impact des 35 heures sur l’emploi, les auteurs repartent sur leur logique expérimentale : « Pour évaluer l’effet spécifique de la réduction du temps de travail, la seule méthode pertinente consiste à comparer des groupes d’entreprises dont certains auraient bénéficié de la réduction du temps de travail et d’autres non. »Ils se basent alors sur la spécificté de l’Alsace-Moselle, qui a connu une baisse du temps de travail hebdomadaire inférieure de 20 minutes à celle des autres départements. Or, il n’y a pas eu moins de créations d’emplois en Alsace-Moselle que dans le reste de la France. Ce qui serait la preuve que les 35 heures n’ont pas créé d’emplois. Pour les auteurs, les seuls emplois créés par les 35 heures seraient liés aux réductions de charges sociales. Il y a sur ce sujet un flou qui perdure et risque de ne jamais être dissipé. Il est probable qu’une évaluation absolument sérieuse des 35 heures n’a pas été faite. Il est également évident que les positions idéologiques sur le sujet teintent trop souvent le débat public. Pourtant, si une forme de consensus parmi les économistes semble émerger, elle tourne autour d’une création d’emplois proche de 350 000 unités. Entendons-nous bien, ce chiffre, que les auteurs qualifient de « hasardeux », n’émane pas et n’est pas repris par des économistes du dimanche. Il n’est certes pas basé sur des travaux expérimentaux, mais des analyses économétriques plus classiques. On pourra toujours souligner les limites de cet exercice. Mais 350 000 est un chiffre médian ou moyen, intégrant des études qui le situent plus haut et d’autres plus bas. Il y a une forme d’intégrisme à rejeter tout ce qui ne relève plus des expérimentations quand, d’une part, cette méthode est loin d’être parfaite et, d’autre part, qu’on oppose à toute autre résultat une seule étude qui porte sur un écart de réduction du temps de travail de 20 minutes par semaine (le temps de fumer deux cigarettes). Que l’étude inspire le doute, très bien. Qu’elle se substitue à toutes les autres qu’on peut juger conformes aux canons méthodologiques de l’économétrie, en prenant soin de laisser de côté les travaux fantaisistes, comment dire ?
D’ailleurs, contrairement aux chapitres précédents, essentiellement axés sur l’analyse, celui-ci repart de plus belle dans l’invective et les tirs de bazooka bien appuyés sur les partisans de la réduction du temps de travail. Avouons-le : ceux-ci sont, pour certains, d’un ridicule confondant quand ils tracent fièrement la courbe d’évolution de l’emploi entre 1998 et 2002, en signalant que les 35 heures ont commencé à être appliquées vers 1998 et qu’elles ont donc donné lieu à la période de création d’emplois la plus soutenue de tous les temps ou des 40 dernières années. Comme si, pendant quatre ans, le seul facteur qui ait pu influer sur l’emploi avait été le temps de travail… Oui, à ce compte là, on a presque envie de prendre très au sérieux les 20 minutes alsaciennes. Le chapitre se poursuit par l’analyse du lien entre âge de départ à la retraite et chômage des jeunes pour montrer que, dans la logique malthusienne de l’emploi fixe, les préretraites ne sont d’aucun secours pour réduire le chômage des jeunes. Il s’achève sur une analyse rapide et quelque peu lapidaire de l’impact du progrès technique sur le chômage. Certes, des études empiriques montrent que l’intégration des nouvelles technologies n’accroît pas forcément le chômage, via un effet d’entraînement des emplois bien payés sur les emploismoins qualifiés. Pour autant, ce passage n’est pas satisfaisant. Il n’intègre absolument pas les réflexions sur la nature du progrès technique à l’ère des robots. Se contentant de raisonner sur des données présentes, il n’envisage absolument pas que les mutations technologiques futures soient différentes à celles du passé, comme l’envisagent des auteurs comme Brynjolfsson et McAfee. Or, si leurs prédictions venaient à se confirmer et que nos sociétés ne soient pas en mesure de s’y adapter par la formation et la capacité entrepreneuriale, c’est bel et bien une forme de fin du travail qui pourrait nous guetter. A contrario, les auteurs citent, en note, la thèse de la stagnation séculaire popularisée par Robert Gordon…

Le dernier chapitre pose une question grave : comment se débarrasser du négationnisme économique ? Comme Jean Tirole le défendait dans son pavé, Cahuc et Zylberberg estiment que le processus de publications scientifiques, aussi imparfait soit-il, doit être la seule source de connaissances scientifiques reconnue. Ce processus peut faire l’objet d’erreurs ou de manipulations. « Malgré tous ses défauts, la démarche scientifique constitue la façon la plus fiable de produire des connaissances. », nous disent-ils. Les négationnistes ont une arme : instiller le doute. Pour les auteurs, « un angle d’attaque très efficace consiste à rappeler qu’en matière de science rien n’est jamais vraiment sûr et, par conséquent, ‘que plus de recherches sont nécessaires’. Il s’agit d’un détournement de la démarche scientifique qui joue sur le fait qu’il est impossible d’affirmer que le consensus scientifique actuel ne sera jamais remis en cause. ». Il s’en suit de nouvelles attaques contre les « atterrés », leur reprochant de valoriser l’existence d’opinions contradictoires en économie. Il faut reconnaître que titrer un manifeste « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste »  peut être jugé pour le moins stupide. Si tous les économistes disaient la même chose », on ne s’en porterait pas forcément moins bien ; cela pourrait simplement signifier qu’un authentique consensus a été trouvé, dans les grands axes, et que l’économie obtient des résultats très solides. Il est alors facile de dégommer les auteurs de pareil document et de se demander si l’opposition idéologique n’est pas leur fonds de commerce. On peut aussi se demander si l’on n’est pas en présence d’un exercice de communication peu reluisant, visant à flatter la vision populaire selon laquelle l’économie est la « science où personne ne dit la même chose » (et où tout le monde peut dire n’importe quoi, comme corollaire), par définition (ce qui est une interprétation sans intérêt). On peut également penser qu’il y a, derrière, l’idée qu’à son stade de développement actuel, il est normal d’avoir des discours dissonnants en économie (ce qui est défendable). Cahuc et Zylberberg ont raison de souligner la démagogie de certains propos qui veulent faire de chaque citoyen un économiste à même de contester la parole d’un chercheur de haut niveau. Personne, ou presque, ne fait cela en science physique, par exemple. Pour un économiste, c’est monnaie courante. Or, le caractère de science dure de la physique, comparé à celui de l’économie, ne justifie pas cette différence de comportement. Il faut être très clair sur ce point : certains « citoyens », ne maîtrisant même pas les connaissances basiques les plus solides de la discipline, en parlent comme s’ils savaient, arguant généralement que les économistes ne savent pas, de toute façon. Or, c’est faux. Ils savent bien plus que ce qu’on le dit encore trop souvent. Pas assez ? Sûrement. Mais pas au point que n’importe quel guignol puisse venir donner des leçons à quelqu’un qui passe sa vie à étudier ce sujet. Un citoyen, c’est celui qui s’informe, pas celui qui pense pouvoir faire l’économie d’heures de réflexion et se pavaner au comptoir avec des arguments vaseux. Malheureusement, une partie du discours qui se veut hétérodoxe valorise cette idée que s’instruire ne serait que secondaire : le citoyen a le toujours le droit de deviser, car il est le citoyen ; et c’est tout.

Cahuc et Zylberberg voudraient que les économistes qu’ils reconnaissent comme compétents interviennent davantage dans les médias. Ils souhaiteraient également que ces mêmes médias n’invitent que des experts reconnus, qu’ils cessent de convoquer des personnes aux points de vue divergents pour assurer un « équilibre ». Ce sont là de vains souhaits. D’abord, parce que les chercheurs, comme l’a très bien montré Gérald Bronner dans sa démocratie des crédules ont autre chose à faire que de passer leur temps sur des plateaux télé à croiser le fer avec des professionnels de la rhétorique qui, en 3 ou 10 minutes, sont en mesure de troller allègrement, et à l’infini, un Prix Nobel. C’est une question d’allocation optimale des ressources. Les journaux, radios et télévisions ne sont pas stupides : quand ils peuvent avoir une pointure, ils la convoquent. Accesoirement, et sans aucune animosité sur ce point (je précise, car je crois en faire partie parfois), ce que Bronner appelle les « passeurs », les vulgarisateurs qui ne sont pas des sommités dans leur domaine, mais sont aptes à relayer le discours académique, sont totalement éliminés du raisonnement des auteurs (à titre personnel, je m’en fous, mon goût pour les médias n’étant que très limité ; bon, ok, la télé, ça paie bien et il faudrait que je songe un peu à ma retraite). Or, dans la logique de Bronner, non contraints par des missions plus impérieuses, contrairement aux chercheurs, ils sont une solution possible à la bêtise ambiante. Ce qui a un sens.
Surtout, ce que les auteurs ne prennent absolument pas en compte dans leur ouvrage et dans leurs préconisations, c’est la structure de la demande. Le grand public attend majoritairement – à ce jour – des débats économiques qu’ils mettent en scène de la baston, du simplisme et des opinions (statistiquement, bien sûr ; tout le public n’espère pas ça). Quand on est blogueur, on le sait. C’est comme ça ! et cela explique, en effet, qu’on trouve sur des plateaux de télévision ce qu’on pourrait appeler les « experts à la BFM TV ». Des incompétents qui glausent et que le public aime entendre déblatérer parce que l’expression « c’est compliqué » n’est pas souvent utilisée, que les idées sont directes, simples, définitives, et qu’il y en a pour tous les goûts dans l’affect, plutôt que la réflexion. Ce n’est certainement pas en donnant des injonctions aux médias qu’on va le faire. Est-ce que tout cela est sans espoir ? Certes, non. Mon expérience personnelle montre qu’on peut discuter avec des gens qui ont une vision de l’économie basée sur des opinions mal renseignées, en adoptant un point de vue mainstream et être écouté. Pour une raison simple : il y a beaucoup de connaissances valides et crédibles accumulées dans le corpus central de l’économie. Mais c’est une affaire de petits pas et de respect de beaucoup de choses. Respect des doutes des autres. Respect des préjugés (c’est humain d’en avoir). Respect des faits déroutants. Et… respect du processus par lequel on en est arrivé à conclure que les connaissances que l’on veut exposer sont valides. Les idées hétérodoxes les plus loufoques partent toujours sur des bases de vérité, aussi infimes soient-elles. Rejeter la critique par un argument d’autorité, ça ne marche pas (et c’est plutôt moche). Or, existe-t-il un plus bel argument d’autorité que d’interdire de parole au nom de la science ? Face à des fumistes de la pensée, il faut être malin. C’est tout l’inverse que fait ce livre.

Le négationnisme économique est un livre absurde, pour plein de raisons. La première, évidemment, est l’emploi du terme « négationnisme » qui, en dépit des explications oiseuses des auteurs, ne passe pas. Il me rappelle, de façon cocasse, les mots de Michel Rocard il y a quelques années, au sujet de Milton Friedman, qu’il aurait souhaité voir comparaître devant la Cour de Justice de La Haye, pour crimes contre l’Humanité. J’imagine que les auteurs de l’ouvrage ici chroniqué, s’ils ont eu vent de cette petite phrase, ont dû la trouver ridicule. Pourtant, le raisonnement, passablement foireux, de Rocard était le même : les politiques monétaristes tuent des gens en masse. C’est, à mes yeux, du même niveau. Pierre Cahuc et André Zylberberg nous invitent à établir un genre de point Godwin dans les controverses économiques. La charge contre des personnes identifiées est, sans aucun doute, le fruit d’inimitiés personnelles et d’attaques particulièrement minables de la part de certains de ceux qui sont qualifiés de négationnistes. Mais enfin, si des gens comme Sterdyniak ou Askénazy ont certainement un engagement politique qui parasite parfois leur argumentaire, on n’est pas non plus en face de gens qui ne connaissent rien de l’économie. Si on peut comprendre un agacement ou une franche envie de coller des baffes, perdre son sang froid à ce point, au moins en apparence, est regrettable. Franchement, il faut être particulièrement immature (ou jaloux ?) pour s’exciter face aux pédantes saillies d’un Frédéric Lordon, qui ferait mieux de se souvenir de l’époque, ou de ses résurgences, où il était un économiste critique, un vrai. Tout cela avant de devenir le Fabrice Luchini d’un théâtre économique où l’enchaînement des mots n’a plus de sens que pour ceux qui ont oublié « économique » dans « théâtre économique ».

Sur le coeur de l’argumentaire, l’affirmation que l’économie est devenue une science expérimentale et que les résultats de cette science sont incontestables est intenable. D’autres que moi pourront souligner les lacunes de cette méthode de travail, notamment quand elle est usée en économie. Il n’est pas question de nier son intérêt, ni même sa montée en puissance en économie. On doit même s’en réjouir ; et clairement. Mais la présenter comme une voie unique est idiot, du moins à ce jour. Au stade actuel, les expériences contrôlées ou naturelles ne sont qu’un des outils importants de l’analyse économique, parmi d’autres. Certains passages du livre ne mobilisent qu’une seule étude pour démontrer certains faits. Comment voulez-vous sérieusement convaincre les gens avec ça ? Esther Duflo et Abhijit Banerjee, références en matière d’économie expérimentale, ont connu un certain succès avec des ouvrages sur l’application de cette méthode dans la lutte contre la pauvreté. C’est inétressant, vivant, sans vindicte, sans exagérations, humble et convaincant sur l’intérêt de la démarche. C’est cette voie qu’auraient dû suivre les deux auteurs, pour avoir une influence réelle ; pour compter, ce qu’ils cherchent à faire en créant une polémique qui ne passera pas la fin de l’année. L’économie reste une discipline qui a besoin de raisonner en termes de modèles, plus ou moins globaux. Or, un des traits qui caractérisent la méthode expérimentale en économie, et la rend opérationnelle, est précisément de s’appuyer sur des modèles peu développés. Une force initialement, qui en fait, du coup, une limite, quand on considère la nécessité de s’en remettre à des modèles donnant une image plus large d’un problème. L’ironie du sort est que Cahuc et Zylberberg ont beaucoup fait pour démocratiser en France, autant que possible, le modèle de Mortensen et Pissarides (modèle d’appariement) en économie du travail. Un modèle tout sauf rudimentaire. Redisons-le, lorsque le livre laisse de côté l’injure et l’exagération, il est très bon, digne de ce que les auteurs faisaient depuis des années, dans des publications diverses et dans leurs livres en particulier. Des livres qui ne se privaient pas de critiquer férocement les errements peu scientifiques de certains discours intellectuels ou politiques. Mais en leur opposant uniquement le sérieux des idées. Des livres que ce site n’a pas manqué de valoriser pour leur qualité.

Alors, vous me direz qu’il s’agit d’un pamphlet, qu’il s’agit de pouvoir, de conserver une suprématie sur les institutions politico-intellectuelles et médiatiques de la discipline. Une chose qui me dépasse passablement, mais que je modélise très bien. Et vous ajouterez donc que cela passe par ce genre de manoeuvres. De ce point de vue, Jean Tirole et Philippe Aghion ont fait ce qu’il fallait en empêchant l’ouverture d’une nouvelle section du CNU en économie. En usant parfois d’un vocabulaire dramatisant, parlant notamment « d’obscurantisme ». Mais sans dépasser certaines limites et en obtenant ce qu’il voulait, en se basant sur une autorité de chercheurs. Point de cela ici. Le plus spectaculaire est probablement de constater que Cahuc et Zylberberg ne sont absolument pas suivis par ceux qui devraient le faire, comme en témoignent déjà certaines réactions. La pensée standard n’a pas à faire preuve de violence vis-à-vis de ceux qui, par divers moyens, des bons et des mauvais, cherchent à la déstabiliser. C’est le rôle des hétérodoxes de taper pour se faire remarquer. Cela ne valide pas du tout les bêtises qu’ils peuvent proférer, mais c’est dans l’ordre des choses. Les tenants des thèses dominantes ont un avantage sur les autres, en termes de légitimité. Bien sûr, on pourra m’objecter qu’en France, en économie, il existe un certain degré d’inversion de cette règle. Mais pas au point de se laisser aller à un pétage de plomb en règle. D’autant que les arguments employés, par exemple, pour discréditer l’exposition médiatique des « négationnistes » sont assez facilement retournables par les premiers concernés. En matière de stars des médias, les rôles sont particulièrement bien répartis. Et les discours d’opinion que regrettent Cahuc et Zylberberg sont équitablement répartis entre ceux qui soutiennent les conclusions des uns et des autres. Qu’on le veuille ou non, les bons clients de la presse sont de partout. Qu’on le veuille ou non, aussi, il y a parmi les superstars économistes des médias, des gens qui sont en conflit d’intérêt potentiel, de par leurs activités liées à certaines institutions, financières en particulier. J’ai toujours été très prudent sur ce sujet car je n’ai jamais trouvé que les discours d’un Élie Cohen ou d’un Daniel Cohen, par exemple, puissent traduire de manière évidente un conflit d’intérêt lié à leurs activités rémunérés par des banques. À la marge, peut-être ? Mais c’est sûrement mon cerveau d’orthodoxe borné qui ne me traduit que partiellement une situation hautement bourdieusienne…

Que signifie « éradiquer » un discours hétérodoxe ? Cela signifie peut-être neutraliser le bruit pénible de certains idiots, c’est exact. Mais c’est aussi éliminer les propositions qui semblent absurdes aujourd’hui mais pourraient s’avérer être les bonnes idées de demain. Qui aurait entendu Keynes il y a un peu moins d’un siècle avec ce genre d’attitude ? Qui aurait envisagé avec un minimum de sérieux la question du revenu de base, il y a vingt cinq ans ? N’est-il pas utile pour l’analyse économique d’avoir dans son histoire des auteurs comme Kalecki ou Minsky ? Quelle place auraient leurs enfants spirituels dans un monde débarrassé des « négationnistes de l’économie » ? Lorsque les auteurs s’indignent du contenu d’Alternatives économiques et de l’influence néfaste qu’ils ont sur les gentils enseignants d’économie au lycée, abusés par ces discours et abusant, par ricochet, nos aimables têtes blondes, ce sont les arguments du patronat lobbyiste que les auteurs suivent. Arguments qui rangent les enseignants en question au rang de pantins pétris d’idéologie marxiste et n’ont qu’une vocation, par ailleurs, imposer une vision qui serait tout aussi stérile car, si l’on suit le raisonnement du livre, inspirée par une démarche pro-business à déconseiller (souvenez-vous… les méchants du chapitre 2). De manière générale, cette polémique, qui dure depuis des années, réunit une bande d’abrutis notoires. Il est regrettable que les auteurs la reprennent à leur compte. Tout ceci étant dit par quelqu’un qui regrette une certaine époque d’Alternatives économiques où la distinction entre pédagogie et prises de position était plus nette (ajoutons qu’Alter éco+ renouent en partie avec cette tradition).

Paradoxalement, dans une logique schumpeterienne, chère à nos auteurs, les essais et erreurs de l’étérodoxie revendiquée peuvent s’avérer féconds. Et pour cela, on a besoin d’une science normale crédible, pas que les tenants de celle-ci éradiquent. La science normale peut mépriser, pas éradiquer. Les auteurs de cet ouvrage risquent de faire beaucoup de mal à la science normale et à ceux qui la respectent. Ceux qui s’engouffreront le plus dans la brèche qu’ils ont ouverte seront les pires de leurs « négationnistes ». Et, encore une fois, faute d’avoir analysé la demande actuelle du grand public, les auteurs passent à côté d’un fait important : cela va marcher. Pendant ce temps, les mainstream vont devoir justifier le fait qu’ils ne sont pas des gens fermés, pétris de certitudes intransigeantes sur l’état d’avancement de leur discipline, même s’ils refusent de voir dévalorisées les décennies de travail et de progrès de la recherche. La prochaine fois qu’ils échangeront avec un public ayant eu vent de cette controverse et n’étant pas acquis par avance à une approche mainstream, ils partiront d’encore plus bas que d’habitude, plombés par les outrances et exagérations de ce texte. La prochaine fois que j’écrirai un billet de blog citant un article de Cahuc, je n’ose pas imaginer les commentaires. Une belle externalité négative, ma foi.

Ce texte est un bien mauvais service rendu à l’économie en France. Il aurait pu en être autrement car, de son contenu sur le fond, on ne retiendra presque rien. En ayant confondu pavé dans la mare et pavé dans la gueule, Cahuc et Zylberberg ont commis une erreur incompréhensible. Dans le jargon, on appelle ça « une grosse connerie ». Mais, finalement, mes inquiétudes récentes semblent se confirmer : beaucoup d’économistes en vue en France, plutôt que de poser – enfin – leur discipline sereinement dans le débat public, s’improvisent mauvais politiciens. Cet échange consternant entre Cahuc et Coriat en est un bel exemple. Lisez-le et demandez-vous ce qu’il a apporté à la connaissance…

Note : j’ai volontairement évité au maximum de lire les réactions, nombreuses, à l’ouvrage, afin de conserver un regard subjectif sur le sujet (j’ai lu quelques textes en diagonale). Je n’exclus pas de faire un billet de blog citant les principaux.

Stéphane Ménia
14/09/2016

Pierre Cahuc & André Zylberberg, Le négationnisme économique. Et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016 (18 €)

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