Note de lecture


Économie du bien commun
Jean Tirole (2016)

Jean Tirole, un des deux Français récipiendaires du prix en économie qu’il ne faut pas appeler Nobel, parce que c’est pas un prix Nobel, mais que je vais quand même appeler Nobel parce que ça va plus vite, est passé par l’exercice du gros livre à destination d’un public de non spécialistes. C’est une très bonne chose, en soi. Presqu’une surprise, en fait, tant Tirole s’est tenu pendant longtemps très éloigné du grand public. À ma connaissance, ses publications les plus « people » étaient des rapports pour le Conseil d’analyse économique… Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas fait les choses à moitié, en pondant pas moins de 600 pages pour combler ce manque.

L’ouvrage repose sur un pilier central, les travaux de l’auteur. La particularité de Jean Tirole est d’avoir touché dans sa carrière à de nombreuses thématiques, dont beaucoup finissent par une analyse de la réglementation publique. Le point commun est la prise en compte des problèmes d’information rencontrés par les agents économiques sur des marchés, qu’on peut qualifier de réels, c’est-à-dire sujets à des imperfections de la concurrence : pouvoir de marché, asymétries d’information ou externalités et biens publics. Ainsi, de la concurrence entre firmes sur les marchés au marché du travail, en passant par le système financier ou l’attribution des concessions sur les marchés de réseaux, l’outillage méthodologique de Tirole peut être exploité avec intérêt.

Néanmoins, il y a dans ce texte du fondateur de la Toulouse School of Economics une autre ambition : expliquer ce que fait un économiste et à quoi il peut servir. Pour être tout à fait sincère, il n’y a pas de quoi se réjouir de cela. Tirole n’est pas le premier à le faire et on se demande bien quand il sera possible d’arrêter de consacrer du temps à cela. Pour autant, la partie consacrée à cet exercice est assez agréable à lire, car elle a été rédigée avec une certaine spontanéité et reflète fréquemment une vision assez personnelle de faits connus.

L’auteur a donc sélectionné un certain nombre de sujets où il donne un résumé de l’état des connaissances actuelles. C’est certainement, y compris pour les lecteurs initiés, l’un des aspects les plus valorisables du livre. De nombreuses références bibliographiques sont communiquées. Et elles sont totalement à jour. Dans chaque chapitre, l’exposé a pour but de montrer comment de ces travaux, des politiques publiques avisées peuvent être initiées ou améliorées. Interviewé au sujet de son livre, l’auteur avait dit ne pas avoir cherché à « vulgariser » mais avoir une « démarche pédagogique ». C’est à moitié vrai. Si certaines explications ne sont pas forcément accessibles à tous sans un minimum d’effort intellectuel, il y a bien de la vulgarisation dans cet ouvrage. Sans quoi, compte tenu des travaux présentés, le lecteur lambda serait totalement perdu pendant l’essentiel du texte. En revanche, il est vrai que Tirole ne cherche pas à rendre ses développements particulièrement amusants. Le style est assez austère, professoral. Comme je le soulignais plus haut, les passages qui portent sur le quotidien de l’économiste sont très fluides. Mais le reste est bien balisé. On a le sentiment que le public idoine est celui de L2 en économie et gestion. On aimera ou pas. Il serait cependant assez injuste de le reprocher à l’auteur, qui reste globalement très compréhensible.

Hélas, Économie du bien commun et son auteur passent largement à côté du débat sur le chômage, enjeu majeur dans la perspective « citoyenne » ou « experte » de cet ouvrage. Il faut remettre en perspective le contenu de l’ouvrage eu égard des prises de position de l’auteur dans les médias. Jean Tirole a pris parti en faveur de la loi Travail. Certaines de ses déclarations à ce moment là étaient pour le moins surprenantes quand, justement, on avait connaissance de ses travaux. Pour ne prendre qu’un seul exemple, il affirmait qu’il existe un lien marqué entre protection de l’emploi et chômage. C’est pourtant faux, d’après… lui-même. Le lien est non significatif, même si moins de protection de l’emploi donnerait un petit peu moins de chômage, si on fait une synthèse mesurée des travaux. Or, et c’est heureux dans un sens, c’est exactement ce que Tirole nous explique dans son chapitre sur le chômage. S’il développe un argumentaire favorable à un marché du travail plus flexible, c’est en employant des arguments qu’on connaît mieux parmi les économistes : appariements inefficaces, taux d’emploi réduit, etc. Plus rien à voir avec beaucoup de ses arguments télévisuels. Bien, me direz-vous, où est donc le problème, puisque la bonne économie chasse la mauvaise ? Il est que, malgré tout, sur certains arguments, la démonstration n’y est pas, alors même que beaucoup de lecteurs l’attendent au tournant. Sur la réduction du temps de travail, par exemple, sa critique de l’idée que le nombre d’emplois dans une économie n’est pas fixe est indiscutable (et bien connue des étudiants). Sa conclusion est alors que la réduction du temps de travail ne peut pas créer d’emplois. Malheureusement, il existe un certain nombre de publications datant des années 1990 qui explicitent à quelles conditions une réduction du temps de travail – qui ne repose pas sur l’idée de partage du travail – peut créer des emplois. Les auteurs sont loin d’être des hétérodoxes. Alors, on attend qu’il en parle. Mais ça ne vient jamais. Pourtant, si sa conviction est que la réduction du temps de travail, en 2016, n’est pas une politique viable pour lutter contre le chômage, il faut montrer en quoi les conditions ne sont pas réunies pour cela. Là, on a le sentiment que le problème est éludé. Quelques autres passages sont aussi expéditifs. On reste clairement sur sa faim et on se met à penser que si c’est le cas, on ne sera pas le seul. Je trouve cela maladroit. D’autres que moi, moins magnanimes à l’égard de Tirole, le disent haut et fort, du reste.

Sur ce point précis, je peux les suivre sur le fond. En revanche, il me semble difficile de faire d’Économie du bien commun un ouvrage de propagande truffé d’arguments d’autorité à la gloire du marché. Tirole passe son temps à soulever les insuffisances du marché. Certes, ses solutions, ses convictions de chercheur, le poussent à ne pas considérer que si le marché est un système souvent faillible, l’État est forcément une alternative parfaite. Mais même une lecture idéologique de son ouvrage laisse finalement la place à une vision équilibrée. Bien sûr, cette vision est celle d’un économiste mainstream. Bien sûr, il considère que l’analyse économique se construit autour d’un corpus central, dont la vivacité repose sur sa capacité à intégrer des travaux novateurs qui soient en mesure de répondre à des interrogations encore mal comprises par la discipline. À titre d’exemple, il écrit clairement dans la première partie de son ouvrage que l’analyse économique s’est déjà ouverte à d’autres disciplines, telles que la psychologie, la science politique ou la sociologie et qu’elle devra continuer à le faire. Bien sûr, aussi, si on enlève à l’ouvrage cette partie subjective, il perd – et c’est dommage – sa dimension personnelle, son aspect « autobiographie scientifique ». Enfin, bien sûr, cette vision est au cœur d’imbroglios auxquels l’auteur participe. Il faut probablement les oublier un moment pour retenir ce qui fait l’intérêt de ce bouquin. Que je conseille.

 

Stéphane Ménia
13/06/2016

Jean Tirole, Économie du bien commun. , PUF, 2016 (18 €)

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