Note de lecture


Les limites du marché
Paul De Grauwe (2015)

Dans Les limites du marché, l’économiste Paul De Grauwe déroule un raisonnement dont le point de départ aurait presque de quoi faire sourire, au demeurant. La thèse de l’auteur peut en effet se résumer de la façon suivante : depuis deux siècles, le capitalisme, dans lequel l’État joue toujours un rôle (limité ou important), connaît des phases où la régulation par le marché domine l’organisation économique et sociale avant d’atteindre certaines limites. A ce moment là, la régulation publique reprend la main pour un certain temps et le marché se retrouve en retrait dans l’allocation des ressources, jusqu’à ce que l’État ne batte de nouveau en retraite et laisse le marché le dominer à nouveau. Pourquoi cela peut-il prêter à sourire ? Parce qu’il y a là une forme de banalité dans le propos, qu’on retrouve souvent chez les uns ou les autres, sans autre analyse qu’historiquement descriptive. L’ouvrage de De Grauwe commence d’ailleurs par un chapitre décrivant ce balancier entre marché et État depuis deux siècles de capitalisme. Mais, fort heureusement, l’ambition de l’auteur est de montrer quels sont les mécanismes, autres que circonstanciels, qui conduisent à ces cycles. Ce qui l’amène à poser les questions suivantes, en guise de programme : « Quelles sont les limites auxquelles se heurte chaque fois la marche triomphale des marchés ? Et quelles sont les limites de la gestion publique qui amènent à chaque fois l’État à se désengager de l’économie ? Sommes-nous condamnés à voir se répéter perpétuellement ce mouvement cyclique de l’expansion alternative du marché et de l’État ? Ou un équilibre magique entre les deux est-il possible ? »

De Grauwe rappelle, pour commencer, ce qui fait du capitalisme un système économique performant, ayant apporté la propsérité – ou étant en passe de l’apporter – à des milliards d’individus : les choix décentralisés poussés par l’intérêt personnel, la dynamique des prix et des profits qui récompensent l’innovation, la fascinante mécanique de la « main invisible » smithienne, qui transforme les intérêts individuels en intérêt collectif. Néanmoins, il existe pour l’auteur deux formes fondamentales de limites à ce meilleur des mondes. Limites qui expliquent pourquoi le marché finit toujours par cesser d’étendre son hégémonie. La première est très classique. Il s’agit des externalités (et des biens publics) qui, excluant de la fixation des prix les coûts (ou bénéfices) subis par certains individus sans rémunération, dissocient bien-être individuel et bien-être social. Les externalités sont alors ce que l’auteur qualifie de « limites externes du marché ». La seconde forme de limite est plus originale et particulièrement intéressante. Elle s’appuie sur les travaux d’économie comportementale du Nobel Daniel Kahneman sur la rationalité, vulgarisés dans son ouvrage Thinking fast and slow (traduit en Français : Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée). Comme Paul De Grauwe le synthétise, dans le modèle de Kahneman, « notre cerveau fonctionne selon deux systèmes. Le système I régit le comportement intuitif et instinctif. C’est aussi le plus ancien dans la ligne de l’évolution. Il commande les sentiments de crainte, de panique, d’euphorie, de sympathie, de haine, etc. C’est aussi le système qui régit des sentiments comme l’amour ou le sens de la justice. Le système II est régi par la partie rationnelle et calculatrice de l’esprit humain. C’est le système qui nous permet d’évaluer ce qui est le mieux pour notre propre bien-être. Il réalise une analyse coût/bénéfice avant que nous prenions une décision. Contrairement au Système I, qui peut amener des décisions très rapides (…), le Système II est lent. (…) Selon Kahneman, le Système II est ‘paresseux’ « . Chez un individu, les deux systèmes doivent fonctionner de concert pour atteindre un certain degré de bien-être, même si le Système II est actionné moins spontanément. La limite du marché réside dans le fait que ne sollicitant que le Système II, il crée un déséquilibre chez l’être humain lambda, qui va avoir tendance à refuser que son Système I soit fréquemment réduit au silence. Le marché a donc tendance à annihiler certaines aspirations, comme la justice, provoquant un rejet chez les individus lorsqu’il devient trop omnipotent. C’est en ce sens qu’il existe une « limite interne » à l’expansion du marché dans la vie sociale.

Une fois ce schéma général posé, l’auteur montre comment il peut expliquer l’alternance de périodes dominées par la régulation du marché ou par celle de l’État et comment de l’une on bascule sur l’autre. La première illustration repose sur les externalités environnementales. Lorsque le marché est laissé libre, la non prise en compte des nuisances occasionnées par la pollution liée à l’activité économique attisent le mécontentement des victimes. Celles-ci s’en remettent à la puissance publique pour limiter la pollution. Tant que celle-ci (et l’étendue du marché) sont limitées, les politiciens n’interviennent pas, car il n’est pas dans leur intérêt électoral de le faire. Au delà d’un certain point, leur intérêt leur dicte de soumettre le mécanisme de marché à des limitations imposées par les décideurs publics. Appliqué à grande échelle, dans le contexte des scénarios catastrophiques de réchauffement climatique, De Grauwe considère qu’une issue vraisemblable est la reprise en main par les autorités publiques, du fait des graves conflits qui apparaissent au sein de la société, générant des dysfonctionnements globaux, sur les marchés en particulier. Cette partie est l’occasion pour l’auteur de discuter les scénarios futurs pour l’environnement, soulignant les risques liés à la possibilité d’une évolution non linéaire et catastrophique du réchauffement climatique.
De Grauwe montre ensuite comment le système financier est le théâtre d’effets externes, de différentes façons. Tout d’abord, la formation des bulles, qui répond à des comportements mimétiques. Ensuite, dans la logique du risque systémique bancaire, où la prise de risque individuelle des établissements bancaires, dans une logique d’interconnexion des banques, peut avoir un impact sur l’ensemble du système. Mais, au delà des banques, ce sont potentiellement tous les acteurs économiques qui peuvent se retrouver victimes (entreprises rationnées sur le crédit, travailleurs victimes de la récession). Ces victimes rejettent alors le mécanisme pur de marché et se tourne vers la puissance publique pour obtenir des protections. Cette dernière accroît alors le contrôle opéré sur le système financier, faisant refluer l’importance du marché dans la régulation. Un autre exemple de limite externe du marché est retenu, concernant les biens publics. Les biens publics sont soumis au problème du passager clandestin : ils sont vecteurs de bien-être de diverses façons, mais n’étant ni rivaux, ni exclusifs, chacun cherche à en bénéficier sans en payer le prix, ce qui conduit à ce qu’ils ne soient pas produits du tout par le marché. L’idée de l’auteur est que dans un monde où le marché a toujours plus d’importance, les mécanismes d’action collective qui président à la production des biens publics puissent être fortement affaiblis. Au point que l’insuffisante production de biens publics finira par engendrer une perte de bien-être de moins en moins tolérée par la société. A ce stade, la puissance publique est sollicitée pour réduire l’influence du marché.

L’auteur montre ensuite par quels mécanismes les limites internes du marché conduisent à un résultat similaire. Le premier point important ici est la question des inégalités. La logique du marché repose sur l’idée de « disposition à payer » des demandeurs. Quand un prix est fixé pour un bien, ceux qui souhaitent consommer à ce prix là le font et les autres choisissent de ne pas le faire. L’équilibre est optimal, puisque résultant de décisions individuelles optimales. Ce que souligne De Grauwe, c’est que ce « choix délibéré » de ne pas consommer peut être simplement lié à une insuffisance de revenus, qui ne remet nullement en cause le caractère optimal de l’équilibre, dans la perspective du marché. On notera au passage, bien que De Grauwe ne la mentionne pas, qu’il existe dans la théorie de l’équilibre général une hypothèse dite de « survie », qui stipule qu’un équilibre général est optimal, à condition seulement que les agents économiques soient tous en mesure d’assurer au minimum leur survie. Le marché réel n’est pas forcément en mesure d’assurer cela. Toujours est-il que, si tel n’est pas le cas, un conflit potentiel naît entre le Système I et le Système II. Quelle que soit leur position dans la société, les individus peuvent rejeter le mécanisme de marché si les sentiments de justice et d’empathie activant le Système I ne sont pas pris en compte par le marché. Dès lors, plus le marché se développe, plus il est imaginable que les inégalités croissent et qu’une volonté de redistribution des richesses se développe. Or, un telle volonté a toutes les chances de se concrétiser via l’intervention publique et la restriction des mécanismes de marché.
Une autre limite interne du marché réside dans la distinction entre motivations « intrinsèques » (une action est entreprise pour elle-même) et motivations « extrinsèques » (une action est entreprise pour en tirer une rémunération, qui est son véritable objectif). Aux motivations intrinsèques correspondent davantage le Système I, alors que les motivations extrinsèques sont davantage reliées au Système II. Le marché génère majoritairement les motivations extrinsèques, même si cela n’a rien de systématique (dans le domaine de l’art et de sa monétisation, par exemple). Or, pour l’être humain, les deux formes de motivations sont utiles à son épanouissement. Un biais trop important vers les motivations extrinsèques réduit le bien-être et suscite un rejet du marché par le Système I.
Enfin, une autre limite du marché réside dans le conflit qui s’opère entre Système I et Système II, au travers de l’opposition entre coopération et concurrence. L’auteur estime, avec prudence, que, si le marché peut ponctuellement générer une coopération rationnelle issue du Système II, c’est naturellement le Système I qui est à l’origine d’un besoin de coopération. Plus de marché serait alors, ceteris paribus, moins de coopération. Et donc moins de bien-être.

Face à ces limites, l’auteur se demande ensuite s’il existe des mécanismes d’autorégulation du marché qui puissent le pousser à internaliser les externalités et contenir ses contradictions internes, sans intervention extérieure. Sa conclusion est que ce n’est pas le cas. « Les mécanismes de régulation doivent venir de l’extérieur dus système de marché, à savoir de l’autorité publique ». Quand le marché trouve ses limites, le balancier porte sur l’État. Le chapitre suivant montre en quoi l’État propose des solutions à la question des biens publics, de la redistribution, tout en soulignant les difficultés de la chose. Mais, après avoir longuement analysé les limites du marché, il faut s’intéresser à celles de l’État. Sans cela, aucun mouvement « pendulaire » ne peut exister.

En premier lieu, l’action collective, lorsqu’il s’agit de réguler le marché est complexe à mettre en oeuvre. Il faut heurter des intérêts privés, souvent plus organisés qu’un intérêt collectif, plus éparpillé. Pour l’auteur, un système démocratique fonctionnant correctement est donc plus à même de maintenir un équilibre juste entre les intérêts privés et certains impératifs collectifs. Pour autant, le politique se heurte au caractère coercitif des mesures visant à restreindre les libertés individuelles au nom de l’intérêt collectif. De sorte que certains problèmes (De Grauwe cite l’environnement) peuvent être plus ou moins évacués du débat public. C’est la limite externe du politique, selon lui. Le fondement des limites internes de la politique repose sur le fait qu’elle mobilise largement le Système I et les émotions. De sorte que les décisions publiques prises ne sont pas forcément les plus souhaitables. En particulier, le Système I peut pousser le politique vers des décisions de redistribution qu’on peut qualifier d’exagérées, dans la mesure où elles nuiront à l’efficience économique. Car, si les liens entre efficience et redistribution sont loin d’être évidents, on ne peut nier que trop de redistribution nuit tôt ou tard à l’efficience (de même que pas assez). Ces limites externes et internes offrent la possibilité au marché d’une reprise en main de la régulation sociale lorsque la puissance publique finit par trop le museler.

Les chapitres suivants portent sur les deux thématiques spécifiques que sont l’euro (et sa crise) et l’analyse de Thomas Piketty sur l’évolution des inégalités. Les deux chapitres soulignent le potentiel de rejet des marchés qui existe dans l’opinion publique, de manière plus ou moins latente. Ce sont, pour Paul De Grauwe, deux sources de basculement possibles dans les années (ou décennies) à venir vers une reprise en main des marchés par la puissance publique. Dans le dernier chapitre, il se demande si les mouvements pendulaires du marché à l’État et de l’État au marché sont inévitables. Il souligne que la crise de 2008 a eu, dans une grande partie du monde, des effets bien moindres que ceux de la crise de 1929, les autorités publiques ayant réagi en soutenant le système financier et l’activité par des politiques monétaire et budgétaire plus adaptées que dans les années Trente. Seule la zone euro a connu un rebond décevant, les politiques d’austérité, quoique bien moins drastiques qu’en 1929, ayant plombé la reprise. De ce fait, la crise de 2008 ne saurait être, seule, le point de départ d’un retournement spectaculaire en faveur de l’État. En revanche, la crise environnementale et la montée des inégalités, si Piketty dessine correctement l’avenir, devraient être, pour De Grauwe, une source de basculement hautement probable.Ce qui le rend particulièrement pessimiste, dans la mesure où, surtout en matière environnementale, il estime que lorsque la limite sera dépassée, il ne faut pas forcément s’attendre à un simple rééquilibrage, les dégâts étant énormes et irréversibles. Au sujet d’inégalités toujours croissantes, l’auteur semble penser qu’un mouvement de contestation sociale d’ampleur est inévitable. Ce n’est effectivement pas exclu, mais on pourrait lui opposer une analyse comme celle de Tyler Cowen qui, dans Average is over analyse la montée possible des inégalités du fait du progrès technique et conclut qu’il est tout à fait envisageable que de très fortes inégalités coexistent avec un climat social apaisé (ou lobotomisé ?), où des loisirs simples et accessibles occuperaient la plus grande partie d’une population ayant renoncé à accéder à des revenus plus élevés. Une prévision que ne partagent pas, évidemment, Immanuel Wallerstein et alii, qui envisagent pour leur part des scénarios divers de reprise en main du capitalisme par la puissance publique, selon des modes variés et pas toujours très réjouissants. Paul De Grauwe conclut en plaidant pour une reprise en main réformiste, démocratique. Mais le pessimisme qu’il affiche de manière sous-jacente tout au long de l’ouvrage le conduit à considérer que cette voie doit se voir comme celle d’un Sisyphe que, comme Camus, il veut qu’on imagine heureux.

Les limites du marché est un ouvrage assez singulier. L’auteur dit en introduction ses réticences initiales à formuler l’ensemble des idées qu’il contient. Compte tenu de sa thématique d’ensemble, il correspond à un genre qui semble revenir à la mode chez les économistes de premier rang (on pense à Piketty, mais aussi à Acemoglu et Robinson), consistant à essayer de produire ce que les anglo-saxons nomment big picture, un système d’ensemble, loin des modèles spécialisés. Et c’est là que l’ouvrage de De Grauwe est intéressant. Au fond, il est construit comme un modèle réductionniste, ce qui est assez surprenant pour un ouvrage de ce type. Il en résulte un ouvrage ramassé, qui utilise des références théoriques et factuelles limitées mais pertinentes. Le résultat, qui présente une élégance certaine, est finalement séduisant. En tant qu’ouvrage de vulgarisation, le style est très simple, très compréhensible. Le revers de la médaille est que cette simplicité se paie par une austérité qui ne ravira certes pas les amateurs de grande littérature, mais l’absence de fioritures facilite la lecture, notamment pour les non spécialistes, qui n’auront pas non plus à se soucier de mathématiques, totalement absentes de l’ouvrage. En définitive, la question qui se pose est de savoir si d’autres reprendront cette grille d’analyse pour l’enrichir.

Stéphane Ménia
08/09/2015

Paul De Grauwe, Les limites du marché. L’oscillation entre l’État et le capitalisme, De Boeck, 2015 (24,50 €)

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