Note de lecture


What Money Can’t Buy
Michael Sandel (2013)

« We live at a time when almost everything can be bought and sold. Over the past three decades, markets – and market values have come to govern our lives as never before. We did not arrive at this condition through any deliberate choice. It is almost as if it came upon us. »

Dans What Money Can’t Buy (traduit en Français sous le titre Ce que l’argent ne saurait acheter), le philosophe Michael Sandel conduit une réflexion sur la place accordée à la régulation de nos sociétés via les mécanismes marchands. Les marchés ont gagné du terrain dans nos sociétés, ce n’est pas un scoop. Ce que Sandel appelle de ses voeux dans cet ouvrage, c’est que nos sociétés redéfinissent une place circonscrite pour ce qui s’achète et se vend. L’idée que de la marchandisation de la société est (toujours) un processus naturel est discutable, selon l’auteur. A partir d’un grand nombre d’exemples, il montre que l’extension continue du domaine marchand est tacitement acceptée pour des raisons contestables. Si les marchés ont pu occuper l’espace social comme ils le font aujourd’hui, c’est pour Sandel parce que le débat politique et moral s’est largement éclipsé dans nos sociétés, laissant à la philosophie du marché la possibilité de s’étendre comme une forme d’évidence. De fait, les démocraties libérales mettent en avant la liberté individuelle comme principe fondamental et le marché comme mécanisme d’allocation efficace des ressources. L’utilitarisme porté par la logique marchande sied donc parfaitement à une société dans laquelle chacun peut choisir pour soi ce qu’est une bonne vie, sans s’occuper de savoir si ce que les autres font est bon ou mauvais. De ce point de vue, créer des marchés pour tout et n’importe quoi et s’en remettre à la seule justice des choix décentralisés et des prix d’équilibre est une option qui semble pertinente. Cette vision est validée par le discours des économistes sur les vertus de l’échange. Si celui-ci est volontaire, il traduit toujours une amélioration de l’utilité des co-échangistes. Peu importe que l’échange porte sur des pommes de terre ou un organe.

Pour montrer qu’une discussion délibérative sur la place que devraient occuper les marchés est nécessaire, Sandel retient une longue série de thèmes et situations où la marchandisation a progressé. Ce qui est mis en évidence de façon systématique au fil de l’ouvrage est que la base d’une contestation de cette évolution repose généralement sur deux formes d’arguments. La première repose sur la notion de justice (fairness). Le marché n’est pas toujours le lieu d’un échange volontaire ou équitable. Quand l’argent devient le passeport nécessaire pour accéder à certaines ressources, l’équité peut être questionnée. Par ailleurs, toujours dans cette logique d’accès aux ressources, la question de la contrainte d’échanger se pose aussi dans certaines situations. Le second type d’arguments, le plus important aux yeux de Sandel, est l’idée que le marché a un pouvoir de corruption important sur les biens qui sont échangés et sur les normes sociales qu’il remplace dans le processus d’allocation des ressources. Si les biens que nous n’allouons pas via des normes sociales changent de nature quand le marché s’en mêle, la marchandisation est-elle un progrès ? L’allocation de certains biens par le biais de normes sociales n’est-elle pas parfois plus productive pour la société ? Cet argument est celui par lequel Sandel considère que le marché conduit parfois à une « corruption ». Le terme est employé ici comme synonyme de dénaturation (de façon analogue à la notion de corruption des données en informatique, par exemple).

Sans reprendre tous les sujet abordés dans l’ouvrage, on peut en citer quelques-uns. Sandel oppose la régulation des files d’attente selon le principe du « premier arrivé, premier servi », qui met à égalité riches et pauvres. La généralisation des passe-droits payants dans certaines situations tels que les halls d’aéroports ou les parc d’attractions peut sembler un sujet anecdotique. Sandel y voit néanmoins une porte qui a été ouverte pour des sujets plus graves. Quand des lobbyistes paient des gens pour faire la queue pour obtenir de rares sièges disponibles dans certaines discussions au Congrès américain, le marché ne corrompt-il pas la démocratie ? Lorsqu’il est possible, moyennant finance, de contourner les files d’attente du système médical en s’attachant les services de médecins qui suivent moins de patients que les autres, quid de l’égalité dans l’accès aux soins ? Quand dans la queue au guichet d’un spectacle culturel gratuit des individus font la queue pour acheter les places de ceux qui ont les moyens de les payer pour cela, que devient la démarche de démocratisation de la culture qui sous-tend l’initiative des organisateurs ?

Quand une association offre une incitation financière aux femmes droguées pour qu’elles soit stérilisées (afin d’éviter un avenir difficile à leurs enfants), doit-on se réjouir d’un échange mutuellement consenti qui évitera des enfances tragiques ? Faut-il s’inquiéter de ce que cet échange est réalisé sous une forme de contrainte (une junkie étant fragilisée par la dépendance à la drogue et prête à tout pour obtenir de l’argent) ? En vendant son droit à procréer, la femme ne reconnaît-elle pas en même temps le peu de valeur qu’elle a en tant que mère potentielle et qu’individu en général ? N’y a-t-il pas une corruption/dévalorisation du bien qu’elle vend ?
Dans un autre domaine, les programmes qui cherchent à favoriser chez les jeunes la réussite scolaire par des incitations monétaires donnent aux États-Unis des résultats contrastés. Ce qu’il en ressort est que les incitations monétaires ne sont rien sans modification des normes sociales vis-à-vis de l’apprentissage et du savoir dans les écoles concernées. Là où cela fonctionne, c’est souvent qu’une nouvelle dynamique sociale s’est instituée incidemment. Ce n’est pas le montant des récompenses qui influe principalement sur les résultats.
Les compagnies d’assurance santé ont également recours à ce type d’incitations avec les obèses ou les fumeurs. Ceux-ci sont récompensés s’ils parviennent à maigrir ou cesser de fumer. L’analyse coût-bénéfice peut justifier de telles pratiques. Mais outre le fait qu’elles sont le plus souvent conditionnées à la prolongation du programme d’incitation, elles posent des questions morales : est-il normal de payer quelqu’un pour qu’il fasse quelque chose pour son bien ? Comment tenir compte de ceux qui ne peuvent accéder à ce genre de programmes car les causes de leur condition sont hors de leur contrôle ? Remplacer la norme sociale qui dicte à chacun de bien se comporter vis-à-vis de soi-même par une rémunération n’est pas fondateur de bonnes habitudes. De même que payer les enfants pour apprendre à lire supprime potentiellement la simple idée de plaisir de lire.

Sandel montre subtilement comment l’approche économique englobante d’un Gary Becker s’est transformée au fil du temps. Becker considérait que les choix individuels dans la vie courante sont le fruit de calculs rationnels qui impliquent des calculs de coûts et bénéfices, l’existence de prix implicites, mais jamais véritablement monétisés. Avec la mise en place de systèmes d’incitation du genre « maigrir pour de l’argent », les prix deviennent explicites. La nature positive de l’analyse Beckerienne prend une tournure normative (à laquelle il a lui aussi contribué sur certains sujets) dont les applications ne sont pas forcément heureuses. Il en va ainsi des amendes qui sont analysées comme des prix et dégradent les normes sociales. On peut citer la désormais célèbre étude sur les retards des parents dans les crèches, mais aussi la loi de l’enfant unique en Chine. Devenue contournable en s’acquittant d’une amende dérisoire pour certains, elle a perdu tout son contenu de norme sociale. Les autorités chinoises ont donc progressivement durcile système en s’attaquant à la réputation des célébrités qui méprisait la loi moyennat le paiement d’une somme très acceptable pour eux.
L’autre célèbre exemple (de Bruno Frey) concernant l’acceptation de l’installation d’une usine de retraitement des déchets nucléaires est présenté. Quand on demande à des riverains s’ils sont prêts pour le bien public à ce qu’une telle usine soit installée sur leur commune, le pourcentage de réponse positive est plus élevé que lorsqu’on leur propose une indemnisation financière. Remplacer une norme sociale par une incitation monétaire est dans ce cas moins productif. De façon générale, il n’existe pas de continuité entre les solutions morales et financières. Substituer les secondes aux premières doit faire l’objet d’une réflexion qui même du point de vue utilitariste n’aboutit pas forcément à des réponses évidentes en faveur du marché.

L’auteur énumère encore un très grand nombre de cas, tels que les passe-droits monétaires pour l’accès à l’université, la pratique du naming d’enceintes sportives (ou de bureaux de proviseur !), les contrats d’assurance-vie souscrits par des entreprises sur la tête de salariés de toutes catégories (du manutentionnaire au PDG) ou les marchés de contrats à terme sur les attentats, la commercialisation des autographes de stars du baseball ou encore le développement des bons d’achat tenant lieu de cadeaux de Noël. Il confronte systématiquement les points de vue sur le sujet, dans une dialectique liberté individuelle/utilitarisme vs justice/corruption.

On prend beaucoup de plaisir à lire le livre de Sandel. Il est d’abord, comme on l’a vu, très riche en exemples illustratifs. Il est facile à lire. Il n’est pas dogmatique car, si l’auteur appelle à débattre, il n’assène pas un point de vue anti-marché systématique. La question est de ne pas accepter la marchandisation sans songer clairement aux tenants et aboutissants qu’elle revêt sur des sujets précis (de même que son rejet systématique est idiot). L’auteur prend pertinemment l’exemple du renflouement des banques, en montrant que conservateurs et militants du mouvement Occupy Wal Street se sont finalement simplement opposés sur des critères économiques, pas philosophiques. Ne questionnant pas la place des marchés dans la société, ils ont finalement fait de la crise un problème résumé à « Qui va payer ? ». Lorsque l’interrogation politique et morale est éliminée, la philosophie morale du marché devient la règle, parfois pour le meilleur, mais potentiellement pour le pire.

Stéphane Ménia
20/01/2015

Michael Sandel, What Money Can’t Buy. The Moral Limits of Markets., Penguin, 2013 (7,91 €)

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