Note de lecture


Les décennies aveugles
Philippe Askenazy (2014)

« Les modèles sont toujours réconfortants et commodes. Ils donnent à la paresse intellectuelle l’excuse de la curiosité pour le monde extérieur. »

Les décennies aveugles est l’histoire critique des politiques de lutte contre le chômage en France depuis plus de 40 ans. L’opus de Philippe Askenazy est à double entrée. On peut le lire comme une chronique détaillée des dispositifs pour l’emploi depuis 1970 (ce qui, avec le recul, est assez impressionnant) ou insister sur son message principal et sa dimension plus (modérément) pamphlétaire, qu’on peut résumer en disant que les décideurs publics ont une lecture sclérosée du sous-emploi depuis des décennies, qui a échoué à le ramener à un niveau satisfaisant.

Cette vision sclérosée, qu’Askenazy dénonce, c’est celle qui se limite au marché du travail pour comprendre la dynamique de l’emploi. Elle a grosso modo abouti, en France, à penser que le chômage est essentiellement un problème de coût du travail, en dehors de certaines périodes où le chômage conjoncturel croît. Dans l’optique de l’auteur, comprendre le chômage français, c’est comprendre que le volume d’emploi est un phénomène plus global, indissociable de l’ensemble des mécanismes qui touchent à la croissance, aux institutions et à leurs évolutions dans une perspective parfois longue. C’est comprendre que les recettes axées sur la régulation du marché du travail ne peuvent donner seules des résultats durablement intéressants et que, pire, elles peuvent aller à terme à l’encontre de ce qui est souhaitable.

Askenazy nous invite à observer que les diagnostics sur le « cas français » sont trop souvent parasités par une forme d’obsession des modèles. Non pas que lorgner du côté de ce que font les autres seraient une mauvaise idée. Mais lorsque l’observation se fait dans le but de trouver un modèle à suivre, l’analyse est trop fréquemment biaisée par cet objectif. Il en résulte pour l’auteur des constats statistiques qui font fi des particularités nationales. Il n’est pas question ici de brandir des arguments culturalistes. L’optique de l’auteur est plutôt de critiquer par exemple un usage des statistiques à courte vue. Beaucoup de chiffres sont à tiroir : un taux d’emploi différent pour les jeunes peut masquer à la fois des différences qui tiennent aussi bien à un manque de qualifications pour le pays qui mobilise le moins les jeunes sur le marché du travail (ce qui est ennuyeux) ou à un usage « baroque » de l’apprentissage (encore trop souvent utilisé en France pour des « hauts » niveaux d’études), ou encore à des pratiques institutionnelles différentes, telles qu’un recours aux jobs d’étudiants différents (ce qui est moins dramatique et peut s’expliquer par exemple par un temps passé en cours supérieur, libérant moins de temps pour un petit emploi). De même, comparer les performances en matière de croissance et de revenus de grands pays hétérogènes et de petits pays homogènes peut s’avérer moins pertinent que de comparer les régions des grands pays et les petits pays dans leur ensemble. Ensuite, il est absurde de penser le marché du travail en dehors de la dynamique structurelle d’une économie. La révolution des technologies de l’information demande autre chose qu’une baisse des charges sociales sur les bas salaires. Elle engendre des changements organisationnels qui ont des effets plus ou moins transitoires sur la productivité, la croissance et l’emploi. Elle engendre une mutation de la qualité des emplois qui ne peut seulement inciter à favoriser la flexibilité sur le marché du travail, sauf à chercher à générer une économie de mac jobs. La France s’est engagée durablement dans ce genre de visions, alors qu’une compréhension des enjeux réels était à portée de main depuis longtemps. La recherche du modèle à suivre ne s’est même pas faite dans une vision englobante de ce qu’il pourrait être. Askenazy prend comme exemple, plutôt convaincant, celui de la Grande Bretagne de Margaret Thatcher, dont il montre qu’au delà des mesures fiscales et de libéralisation des marchés, considérées à tort comme l’alpha et l’omega de sa politique, c’est le choix d’une spécialisation dans la finance (secteur qui peut exploiter intensément les technologies de l’information) qui fut à l’origine du renouveau britannique. Au lieu de ce genre de réflexions, la France des années 1970 a légué aux politiques de l’emploi des réflexes malheureux comme, par exemple, envisager l’emploi comme une variable fixe dans l’économie (et blâmer plus ou moins explicitement les immigrés, les jeunes ou les vieux). En un mot, l’emploi dépend des conditions macroéconomiques de court terme, de la régulation du marché du travail, des choix de spécialisation, de la politique éducative et d’un certain nombre d’autres dispositifs institutionnels créés et modifiés au cours du temps, sous l’impulsion de l’économie de marché, des décisions publiques et, dans un sens, du hasard.

Au delà des ces grandes lignes, l’ouvrage d’Askenazy remet à leur place légitime certaines idées sur le marché du travail. Il a été passablement libéralisé en France et toute analyse sur le sujet réclame des nuances et autre chose qu’une analyse en surface au travers de clichés. Certains pays s’accommodent avec bonheur de salaires élevés. Les ressorts du renouveau allemand des années 2000 ne sont pas à chercher dans une paupérisation généralisée des salariés (seuls certains de ceux des services sont réellement touchés), mais pas non plus seulement dans un haut niveau de compétitivité-hors prix (les délocalisations sélectives ont également contribué à renforcer la compétitivité-prix). Les allégements de charges sociales ne sont pas inefficace dans tous les contextes ; mais fonctionnent avec des rendements décroissants, leur limite ayant été certainement touchée pour l’auteur. Si le taux d’emploi des séniors est trop faible en France, c’est peut-être moins lié à une rigidité culturelle particulière, mais au fait que la démocratisation scolaire s’étant faite plus tard, les séniors d’aujourd’hui sont en moyenne moins qualifiés que dans les pays qui ont des taux d’emploi élevés pour cette catégorie (l’écart devant donc se tasser dans les années à venir), dans un contexte où la demande de travail porte sur des qualifications plus élevées. Autant de remarques qui, si elles ne sont pas toujours la fin de l’histoire, ont le mérite d’être tout autant défendables que les diagnostics qu’elles veulent infirmer.

Compte tenu de sa perspective historique et large, le lecteur trouvera finalement ici une rétrospective des débats économiques majeurs, avec une approche macroéconomique,  microéconomique et d’économie politique, plaçant bien sûr la question du travail et du chômage au centre des réflexions. Les décennies aveugles est un livre que l’on n’a pas envie de lâcher quand on l’a entamé, d’une grande utilité. Ceux qui pourraient ne pas adhérer au diagnostic de l’auteur (classable à gauche), parfois ironique (voire sarcastique), peuvent néanmoins le lire avec intérêt, dans la mesure où il existe une forme de séparation claire entre les faits présentés et les thèses de l’auteur (néanmoins étayées le plus souvent). Il fallait que quelqu’un écrive ce livre. Philippe Askenazy l’a fait. A vous de jouer, en le lisant et le conservant dans un coin, pour y revenir quand votre mémoire vous jouera quelques tours.

A noter : cette chronique se base sur l’édition de poche sortie en novembre 2014, revue et actualisée dans son dernier chapitre.

Stéphane Ménia
15/12/2014

Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance (1970-2014), Points, 2014 (9,50 €)

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