Note de lecture


L’économie des BRIC
Andrea Goldstein & Françoise Lemoine (2013)

Certains livres ne sont pas passionnants mais d’une grande utilité. C’est le cas de ce repère consacré à l’économie des BRIC, acronyme désignant le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Ces quatre pays ont en commun d’être des pays émergents. Mais ils ne sont pas les seuls. Dans cette catégorie de pays on pourra ranger l’Afrique du Sud, le Mexique, la Turquie, l’Indonésie, quelques pays Africains, sud Américains, d’Europe de l’Est ou d’Asie (tels que le Vietnam). A vrai dire, cette dénomination regroupe un ensemble de pays hétérogènes qui n’ont guère en commun que de connaître une croissance économique engendrant un rattrapage des pays industrialisés et les situant dans une tranche de revenus par habitant qu’on peut qualifier d’intermédiaire.
Dans ces conditions, focaliser sur ce groupe de pays répond d’abord à une forme de fascination liée à leur point commun évident : une grande taille, qui fait d’ores et déjà d’eux des poids lourds de l’économie mondiale en termes de puissance économique et pourrait même en faire les nations les plus riches d’ici la fin du siècle. Le livre se fixe alors comme objectif de montrer quels sont les traits communs à l’émergence simultanée de ces économies et ce qui les sépare plus ou moins durablement.

On peut faire du livre plusieurs lectures. Soit se concentrer sur le contenu très descriptif de l’ensemble, source de données comparatives innombrables. Soit essayer de dégager quelques thématiques simples et en faire une synthèse plus ou moins ordonnée. C’est la seconde option que je retiendrai.

Le premier aspect qu’il me semble intéressant de mentionner est que la croissance de ces pays suit un schéma légèrement modifié si l’on se réfère aux prédictions des modèles de croissance. Le modèle de Solow suggère une phase de rattrapage basée sur l’accumulation des facteurs de production qui, lorsqu’elle prend fin, est relayée par une croissance tirée par le progrès technique (dont les ressorts cachés sont plus ou moins expliqués par les théories de la croissance endogène). Le livre montre bien que c’est ce qui se passe pour l’essentiel dans le cas des Bric. Il souligne pourtant que ce schéma est quelque peu perturbé par l’imbrication des phases dans le cas de ces géants. Avec un ratio dépenses de RD/PIB de 1,7% la Chine a par exemple du mal à être pleinement qualifié de pays en rattrapage. C’est la même chose pour un certain nombre d’indicateurs d’innovation pour l’ensemble des BRIC. La faute en partie à l’existence d’un stock de connaissances accumulées par les pays déjà développés, dans un contexte de globalisation qui favorise leur diffusion rapide. La faute aussi à la taille de ces pays dont le développement ne se fait pas de façon uniforme sur leur territoire, laissant cohabiter des poches de pauvreté aux côtés de zones de développement avancé. Les Bric sont encore globalement loin du niveau de vie des pays industrialisés. Mais focaliser sur certaines de leurs avancées donne une image bien différente de la situation.

Si l’on fait le point sur les atouts des Bric, on peut énumérer les points suivants. Le premier est un contexte démographique favorable (la transition démographique conduit à une hausse du rapport actifs/inactfs propice à la croissance). Le second est une intégration aux échanges internationaux réussie. On peut en retenir les aspects bien connus : son effet positif sur la concurrence et la modernisation des industries locales, une spécialisation commerciale efficace, le rôle des investissements étrangers ou les transferts de technologie. On peut également relever une première fois que cette ouverture ne s’est pas faite de façon totale et a été accompagnée d’aménagements divers et variés loin de faire de ces expériences un modèle pur de conversion au libre-échange. Enfin, on peut aussi se dire que du point de vue des spécialisation, les Bric n’ont quasiment rien à voir entre eux, si ce n’est qu’ils ont su trouver une place au soleil dans la mondialisation. Car entre la Chine manufacturière, l’Inde des services, la Russie du gaz et du pétrole et le Brésil qui ne sait totalement sur quel pied danser, l’analogie s’arrête vite.

En revanche, Goldstein et Lemoine mettent en évidence une similitude forte entre ces pays : c’est en remodelant leurs institutions qu’ils ont créé les conditions propices à leur décollage. En déduira-t-on qu’ils pourraient être à l’origine d’une théorie générale d’une stratégie de réformes pour le développement ? Rien n’est moins sûr. Car à part retenir des arguments comme « dans le consensus de Washington il y a des concepts qui peuvent être utiles, mais il ne faut pas tout suivre à la lettre et il faut adapter ses politiques au contexte national », on aura du mal encore à tirer des leçons précises de l’expérience cumulée des Bric. Certes, des réformes ont stabilisé les finances publiques, le secteur bancaire, ont favorisé le développement de certains secteurs ou ont permis à l’État de libérer les initiatives privées sans perdre la main sur l’ensemble. Il n’en reste pas moins qu’on aurait du mal à en faire autre chose qu’une ode au pragmatisme. Ce qui, entre nous, est le degré zéro de la formalisation scientifique. On se contentera donc de cette idée que les institutions comptent et on s’arrêtera un instant, ému et admiratif, devant le travail de gens comme Daron Acemoglu et James Robinson, qui semblent bien décidés à analyser, pays par pays, siècle après siècle, la mécanique cachée du déterminisme institutionnel. Ceci dit sans moquerie aucune, j’ai bien trop de respect pour eux.

Enfin, on ne se privera pas, pour finir cette synthèse, de relever les limites du miracle Bric. Pour certaines, elles sont assez évidentes. On a affaire à des pays encore loin d’être riches, quand on s’arrête sur les indicateurs les plus élémentaires. Après tout, dans la Triade, le PIB par habitant reste environ 7 fois supérieur à celui de l’Inde, 5 fois à celui de la Chine, plus de 3 fois celui du Brésil et plus de 2 fois le PIB par tête russe. Sachant que les taux de croissance actuels de ces pays ne pourront pas rester à leur niveau actuel (rendements factoriels au moins un brin décroissants obligent), ce n’est pas demain la veille que le niveau de vie d’un Chinois sera équivalent à celui d’un Amércain. Ajoutez à cela que la pauvreté (quoiqu’en recul impressionnant) demeure massive, que les inégalités dans des nombreuses dimensions augmentent, que l’avantage du coût salarial s’effrite à vue d’oeil, que la transition démographique ça n’arrive qu’une fois et vous comprendrez que les Bric ne se cassent pas au point où on le dit parfois (pardon, désolé). Si l’on pousse le vice jusqu’à rappeler la logique des institutions, on doit constater que, comme l’écrivent bien les auteurs, devenir un pays à revenu intermédiaire, c’est bien. Mais, franchir ce cap pour aller traîner du côté de la frontière technologique est une autre paire de manche. Cela réclame un autre saut qualitatif en termes d’institutions. Or, de ce point de vue, malgré les progrès déjà évoqués, les Bric souffrent encore d’un retard considérable pour tout ce qui touche à la formation du capital humain, à la corruption, à la production d’un système d’innovation plus performant et autres mise en place de systèmes de propriété intellectuelle digne de ce nom. Le tout adossé à une protection sociale qui, comme l’a souvent rappelé Dani Rodrik est absolument inévitable s l’on veut qu’ouverture aux échanges et développement fassent durablement bon ménage.

Le repère d’Andrea Goldstein et Françoise est un travail à la fois très documenté et rendu digeste par une structuration adéquat. On peut regretter parfois une prise de recul théorique non systématique. Mais avouons que le fouillis que constitue ce concept de Bric rend la tâche ardue. Il est clair que la dimension descriptive prend naturellement le dessus. De ce point de vue, on peut largement conseiller l’ouvrage.

Stéphane Ménia
19/02/2014

Andrea Goldstein & Françoise Lemoine, L’économie des BRIC. , La découverte, 2013 (9,50 €)

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