Note de lecture


La forme d’une vie
Benoît Mandelbrot (2014)

En 1994, un certain nombre de mes camarades et l’un de mes professeurs(Alain Goergen) avaient un intérêt pour les approches non linéaires en économie. C’est à ce moment là que j’ai entendu parler pour la première fois de chaos, fractales, attracteurs étranges et autres dynamiques complexes. Parmi les noms qui ressortaient, figurait celui de Mandelbrot. Ce n’était pas un économiste mais un mathématicien et physicien (pour l’essentiel). Dans l’ensemble, les économistes n’en parlaient pas beaucoup. Ses travaux en économie concernaient la finance, dans laquelle je n’avais pas d’intérêt poussé. Puisque ses thèses ne faisaient pas partie du bagage enseigné dans les cours de base sur le sujet, j’ai largement perdu de vue Benoît Mandelbrot, tout en gardant une estime naturelle pour ce contributeur à une théorie économique ambitieuse. La sortie de ses mémoires (traduites de l’anglais) aura été une bonne occasion de revenir un peu vers lui. Une lecture qui m’aura éclairé sur les raisons de cette renommée limitée en économie.

Le texte est plus ou moins scindable en trois parties. La première montre l’arrière-plan biographique de sa carrière. Il porte sur son enfance en Pologne, son adolescence en France pendant la guerre et son parcours d’étudiant qui va de la France aux États-Unis. Histoire de poser le décor de ce qu’il nomme « la forme d’une vie ». La deuxième partie décrit le cheminement professionnel de Mandelbrot, fait de va et vient entre diverses institutions, dont IBM, qui restera, en quelque sorte, son camp de base. Enfin, la dernière partie entre davantage dans le contenu de ses multiples travaux et décrit les années de leur reconnaissance publique.

Mandelbrot a fuit la Pologne quelques années avant la guerre. Selon lui, il doit à ses parents et à la chance d’avoir échappé à la déportation. Et peut-être, en partie, à ces circonstances d’avoir toujours eu une réticence à se poser longuement dans un champ de recherche limité, synonyme de dangereuse stabilité. Le parallèle est sûrement valable pour de nombreuses personnes ayant connu pareille expérience, mais je me suis souvenu alors de l’autobiographie de Geroge Soros et de son idée que de la fuite devant les Nazis (plus dure encore que celle de Mandelbrot), il avait gardé un besoin constant de se mettre radicalement en danger pour avancer dans la vie. Le père de Mandlbrot était un commerçant instruit, issu d’une famille respectant la connaissance davantage que l’argent. Il aura connu de nombreux déboires entrepreneuriaux liés pour l’essentiel à la traque des juifs. L’entourage de Benoît Mandelbrot était globalement constitué de gens cultivés et il en tira bénéfice. A la fin de la guerre, rejetant les mathématiques bourbakistes, il opte pour Polytechnique plutôt que l’ENS. A l’issue de son cursus, il décide de quitter la France, ne trouvant pas un cadre de travail le séduisant intellectuellement.

C’est le premier épisode de ses relations compliquées avec le monde cloisonné et politique de la science de haut niveau. A diverses reprises, Mandelbrot explique comment il s’intérrogeait sur des choix qui semblaient aberrants pour qui veut être reconnu comme une sommité. Il est vrai que le nombre de propositions de postes dans des institutions les plus prestigieuses rejetées ou non approfondies par l’auteur est amusant. Et, au fond, ses mémoires sont la justification permanente de ce parcours de « franc-tireur », tel qu’il se définit lui-même avec à la fois orgueil et doute sur son bien fondé. Cette partie est très intéressante. Le nombre de noms cités est incroyables et montre à lui seul l’étendue de la curiosité de Mandelbrot. Mandelbrot décrit les rouages de la recherche de l’époque (des années 1950 à nos jours), la coexistence dans le monde de la science de mandarins étriqués et d’individus, au contraire, très ouverts et intéressés par les passerelles de la science plus que ses barrières (on peut citer John Von Neumann parmi ceux-ci). Il rend hommage à ceux-ci et à ceux qui, moins chercheurs qu’organisateurs, focalisent leur action sur la possibilité de réunir des esprits innovants.

Après ce parcours cahin caha, Mandlebrot aboutit à une reconnaissance plus large de ses travaux, qui s’agglomèreront finalement en ce qu’il appelle une « théorie de la rugosité », une approche mathématique des formes du monde, allant de la mécanique des fluides à l’art, en passant par la finance et qu’on résume souvent à l’étude des fractales. Après une carrière faite de doutes sur la voie prise, mais toujours continuée dans cette idée qu’il y avait quelque chose au bout, Mandelbrot conclut alors qu’il a bien fait.

Un épisode que j’ignorais totalement m’a fait comprendre pourquoi, au fond, Mandelbrot était resté à mes yeux celui à qui on attribuait, chez certains du moins, une renommée d’estime. Il est celui qui a, selon ses dires, pour la première fois remis sérieusement en cause le modèle de Bachelier de formation des prix d’actifs, basé sur la loi normale et ancêtre de la théorie de l’efficience des marchés financiers. Au moment où il formule une hypothèse alternative, il fait un passage à l’université de Chicago où il travaille brièvement, mais suffisamment pour envisager de le suivre comme mentor, avec un certain Eugène Fama. Finalement, l’université de Chicago ne sachant pas comment intégrer ce chercheur multicartes, il cesse d’envisager une plus profonde collaboration avec Chicago et donc Fama. On retiendra donc que le pape de la théorie de l’efficience aurait pu finir dans les fractales. S’il est probable que quelqu’un d’autre à Chicago l’aurait remplacé dans ce rôle, l’anecdote est amusante. On retiendra aussi que les économistes n’ont globalement pas accepté de voir leur modèle de référence déboulonné aussi facilement. Mais Mandelbrot étant un homme sans réseau et peu désireux de combattre dans les méandres de l’influence, il était improbable qu’il impose ses idées, si tant est qu’elles se fussent avérées réellement porteuses. Ce qu’il me semble difficile de juger.

La forme d’une vie est une autobiographie intéressante, mais pas une autobiographie scientifique. Les thèses de Mandelbrot y sont peu développées, au profit de son histoire personnelle et d’un fragment d’histoire de la science dans la seconde partie du 20ième siècle. Une lecture forcément recommandable.

Stéphane Ménia
29/01/2014

Benoît Mandelbrot, La forme d’une vie. Mémoires (1924-2010), Flammarion, 2014 (23,75 €)

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