Note de lecture


La machine à trier
P.Cahuc, S.Carcillo, O.galland & A.Zylberberg (2011)

Etre jeune aujourd’hui en France est une triste condition, à entendre beaucoup de discours que peu s’empressent de critiquer. Dans la machine à trier, Pierre Cahuc,Stéphane Carcillo, Olivier Galland et André Zylberberg veulent attirer l’attention sur le fait que les propos s’inscrivant dans ce registre, englobant la totalitédes jeunes, passent à côté de l’essentiel. S’il n’est pas faux de dire que les jeunes peuvent rencontrer certaines difficultés dans leur insertion sociale, il ne faut pas négliger le fait que pour certains il s’agit d’un passage désagréable mais non durable alors que pour d’autres la situation est franchement critique. Il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses. Une jeunesse armée pour surmonter les « rites initiatiques »plus ou moins justifiés de notre société et une jeunesse défavorisée abandonnée à son triste sort. « L’idée s’est peu à peu installée que cet abandon relève une fatalité contre laquelle on ne peut pas grand-chose. Les forces politiques semblent partager un consensus inavoué à ce sujet (…) On se préoccupe ainsi plus du sort des enfants des classes moyennes et des étudiants, la seule partie de la jeunesse collectivement organisée et capable de se faire entendre. ». Il n’y a pas de fatalité à cela, mais changer la donne nécessite de revoir le mode d’intégration de la jeunesse, mécanisme de tri élitiste dans notre pays. Cela passe par une réforme du marché du travail, de l’école, les aides sociales à destination des jeunes, voire le fonctionnement de la vie politique.

Pour appuyer leur position, les auteurs commencent par faire la démonstration de la montée des inégalités au sein de la jeunesse. Le diplôme joue un rôle décisif dans l’exposition au chômage. Le lien entre catégorie socio-professionnelle des parents etchômage (qui passe néanmoins par le diplôme) est assez complexe.Les auteurs soulignent par exemple que la démocratisation scolaire l’a significativement modifié au dépens des classes aisées (voir aussi Maurin et Goux et Maurin sur ce sujet). Ils relèvent également que l’origine nationale des parents importe, les jeunes dont les parents sont originaires du Maghreb sont notablement désavantagés. Néanmoins, l’essentiel des jeunes non diplomés sont d’origine française (67% des 18-30 ans non diplomés). Le principe est le même pour les zones urbaines sensibles : les non diplomés y sont surreprésentés, mais la majorité des non diplomés sont issus d’autres zones. En définitive, si vous êtes enfant d’ouvrier d’origine africaine et que vous vivez dans un quartier difficile, c’est pas gagné. Mais c’est toujours l’absence de diplome qui est la base des difficultés d’intégration. Après trois ans sur le marché du travail, la fameuse machine à trier a déjà opéré. Les non diplomés sont nettement plus souvent au chômage et occupent davantage des emplois atypiques (CDD ou intérim vs CDI). Les auteurs conluent que si pour une majorité de jeunes l’insertion sur le marché du travail est simplement plus longue que par le passé – ce qui est regrettable mais finalement pas dramatique – pour certains non dipomés, elle ne se fait même pas lorsque l’âge de la jeunesse est passée.

Continuant leur portrait socio-statistique de la jeunesse de France, les auteurs relèvent que l’idée d’un conflit de générations n’est pas validée par les faits. Les enquêtes montrent que les jeunes ne considèrent pas les inégalités entre classes d’âge comme étant les plus criantes en France. D’autre part, l’image des jeunes ne semble pas altérée dans la société française. Ce qui ne surprend pas lorsqu’on s’intéresse aux valeurs revendiquées par la jeunesse. Elles sont d’une grande normalité, en réalité. Les jeunes, dans leur ensemble, jugent, comme leur aînés, que travail et famille sont deux institutions très importantes. On pourrait penser que les non diplomés sont en retrait sur ces sujets. Ce n’est pas le cas. Au contraire, ils auraient tendance à estimer davantage la valeur du travail. Ils se déclarent moralement plus rigoureux en matière de famille et de moeurs privées. Cependant, dès lors qu’on aborde les comportements civiques, les non diplomés affichent une plus grande défiance. Le dégré de civisme (mesuré par les réponses à des questions comme « Trouvez-vous jutifié de percevoir un transfert social de manière indue? ») des Français est relativement faible, comparé à celui d’autres pays industrialisés. Les jeunes dans leur ensemble présentent le même degré de civisme que les adultes. Mais les non diplomés se déclarent bien moins civiques que leurs homologues diplomés. Ceci traduirait selon les auteurs un manque de confiance dans le système méritocratique français (axé sur le diplôme) et l’efficacité du marché du travail. Cette méfiance se traduit notamment par le fait qu’ils considèrent que les efforts doivent être récompensés, mais sont en même temps peu favorables à des inégalités récompensant le mérite. En d’autres termes, ils ne croient pas que le système français soit en mesure de produire des inégalités justes et s’en remettent donc à une conception plus égalitaire que les diplomés français ou que les non diplomés des autres pays européens. Ajouter à cela un doute important sur la capacité de l’Etat à changer leur situation conduit les auteurs à la conclusion que deux jeunesses coexistent en France : « celle qui a le sentiment d’appartenir à un cadre collectif dans lequel elle va s’intégrer, et celle qui se sent mise à l’écart et qui se replie sur la sphère privée ou les attaches locales. ». Les jeunes français sont moins intéressés par la politique, les jeunes non diplomés encore moins. Ce qui se traduit par une confiance en la démocratie plus limitée. Les auteurs craignent que cela ne puisse générer à terme des comportements politiques plus radicaux, soit par le soutien à des gouvernants autoritaires, soit par l’action violente. Il faut dire que les jeunes sont rarement élus. Pas par désintérêt, mais en raison des barrières à l’entrée posées par le personnel politique. Le rôle du cumul des mandats est prégnant de ce point de vue. Il limite dramatiquement les places disponibles.

Le rôle de la famille est ensuite analysé, en termes de reproduction des inégalités. Le chapitre 5 fait le point sur ces questions en distinguant l’influence de la famille sur la formation des capacités non cognitives (tel le contrôle de soi) qui ont une importance dans le développement des capacité cognitives (qui déterminent les capacités d’apprentissage), sur le rôle de l’hérédité, sur le soutien apporté aux enfants en termes d’environnement (citant cette étude assez connue de Goux et Maurin par exemple) ou de soutien financier après 18 ans. Encore une fois, ils pointent les difficultés des jeunes non diplomés, souvent issus de familles qui n’ont pas la possibilité de les accompagner dans ces domaines. Le chapitre s’achève par une présentation des dispositifs Perry Preschool Project et Job Corps, projets américains dont l’efficacité est largement reconnue. Ces inégalités, l’école ne fait que les amplifier, en s’organisant en mécanisme de tri. La France, dans les classements internationaux a par exemple une proportion de bons élèves plus élevée que la moyenne de l’OCDE, mais également une proportion de mauvais élèves plus importante. Le milieu familial est un facteur de discrimination fort en raison de la place donnée aux apprentissages que maîtrisent mieux les milieux favorisés (mathématiques théoriques et grande maîtrise de la langue) et de la place donnée aux travaux hors milieu scolaire. L’organisation de l’orientation accentue encore les écarts, en spécialisant rapidement les individus (ce qui est mauvais en général) et en laissant aux milieux informés la possibilité de truster les filières les plus porteuses à leurs enfants. On pourrait agir sur cet état de fait en repensant simplement les méthodes pédagogiques. La France se caractérise par une méthode dite verticale où les communications sont essentiellement entre élèves et prof. D’autres pays jouent davantage sur la relation de pair à pair (élève-élève). Et ces pays ont des performances moyennes plus élevées et plus homogènes. Les méthodes d’évaluation sont également remises en cause par les auteurs, avec la sacrosainte obligation d’avoir une distribution des notes qui contienne assez de bonnes et de mauvaises notes. Classement, cloisonnement des disciplines et verticalité de l’enseignement devraient être remis en cause.

Sur le fonctionnement du marché du travail, cet extrait résume les griefs adressés par les auteurs : « En France, le fonctionnement du marché du travail, loin de résorber les inégalités produites par le système scolaire, a plutôt tendance à les aggraver. Ce n’est pas le cas dans de nombreux pays qui nous sont comparables. Quatre raisons, au moins, expliquent cet échec. la première tient à notre conception des contrats de travail qui dresse une barrière trop étanche entre les emplois dits ‘instables’ et les emplois dits ‘stables’. La deuxième porte sur l’inadéquation de nos politiques d’emplois en direction des jeunes, encore trop cantonnée dans la création d’emplois dans le secteur public qui n’offrent aucune réelle perspective de carrière. La troisième est la faillite, hormis l’alternance, de la formation professionnelle. Ceux qui en ont le plus besoin, en particulier les jeunes non qualifiés, en profitent le moins. La faiblesse de l’accompagnement forme la quatrième raison. Pour trouver un emploi ou une formation, un jeune sans qualification a besoin d’être suivi et conseillé de façon intensive. De nombreux pays étrangers consacrent des moyens considérables à cette activité. Ce n’est pas notre cas. ». Ces éléments, comme mentionné en introduction, rendent l’insertion sociale des jeunes, défavorisés en particulier, particulièrement longue et éprouvante. Or, s’ajoute en plus à cela une protection sociale défaillante. Le taux de pauvreté des jeunes de 18 à 25 ans est généralement plus important dans tous les pays. Mais ce qui frappe dans le cas de la France, c’est que leur situation relative s’est aggravée durant les 20 dernières années (leur taux de pauvreté était 1,2 fois plus élevé que celui du reste de la population au milieu des années1980, il était 1,4 fois plus élevé au milieu des années 2000). Mais alors que la redistribution devrait compenser les effets inégalitaires du système scolaire, les dépenses de protection sociale orientées vers les jeunes sont faibles. Une assistance financière aux jeunes sans emploi est un trait commun de la plupart des pays. L’idée sous-jacente est qu’on ne peut pas habituer les jeunes à être assistés. Pourtant, d’une part, les rares études sur le sujet ne tendent pas à montrer que les jeunes aient une élasticité de l’offre de travail aux aides sociales plus importante. D’autre part, la France se distingue par une logique extrême en la matière (ironiquement, les auteurs soulignent que les jeunes grecs au chômage bénéficient d’une aide au bout de12 mois). Le RSA jeune, instauré en 2010 ne corrige pas vraiment le tir, tant il est restrictif. Les aides aux études sont relativement modestes, comparées à d’autres pays. Et les aides au logement sont destinées aux 3/4 aux étudiants. Or, c’est parmi ceux-ci qu’on trouve les enfants des milieux les moins défavorisés, c’est-à-dire ceux qui bénéficient également d’une aide familiale. La solution consisterait à accroître les aides aux jeunes, dans un système suffisamment incitatif, qui pousse les jeunes à se former et trouver un emploi, comme cela se pratique par exemple dans les pays scandinaves.

Quelles solutions pour sortir de la logique de l’égalité formelle et passer à une égalité réelle ? Les auteurs donnent quelques pistes : activer un vrai RSA jeunes (avec un réel suivi du parcours d’insertion), passer au contrat de travail unique (sur le modèle du rapport Blanchard & Tirole) et corriger les travers du système éducatif évoqués plus haut.

La machine à trier est un document utile, qui s’apparente dans l’esprit à un rapport, autant qu’à un essai. Il est axé sur quelques idées clés simples qui sont soutenues par de très nombreuses statistiques et études économétriques, avec un appareillage théorique sous-jacent assez ramassé et des références intéressantes qui permettent au lecteur motivé d’approfondir sa connaissance du sujet. Comme souvent quand les chercheurs se penchent sur ces sujets, on a le sentiment final que les solutions proposées sont bien moins fournies que le diagnostic. Mais est-ce un tort ? Que ceux qui ont les moyens de mettre en place des mesures le fassent, sur la base de ce genre d’expertises. Chacun son boulot.

Stéphane Ménia
03/03/2012

P.Cahuc, S.Carcillo, O.galland & A.Zylberberg, La machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse, Eyrolles, Fondation Manpower, 2011 (12 €)

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