Note de lecture


La peur du déclassement
Éric Maurin (2009)

« Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, plus la chute risque d’être mortelle – peu importe qu’elle soit improbable. »

Cette note de lecture aurait dû être rédigée il y a bien longtemps. Mais il n’est pas trop tard pour faire connaître à ceux qui ont pu le rater ce livre d’Éric Maurin (de même que lire tous ses ouvrages publiés ne peut que susciter un supplément d’intelligence au lecteur). Anecdotiquement, dans le courant de l’année 2010, je me suis demandé dans quelle mesure cet ouvrage avait pu influencer notre travail sur Nos phobies économiques. Après tout, La peur du déclassement est cité dans l’ouvrage. Mais sans être mis particulièrement en avant. La peur du déclassement avait donc laissé la place à la peur du pillage intellectuel. Après un petit raisonnement rétrospectif, j’étais rassuré. L’ouvrage est sorti en octobre 2009. Mais c’est bien au soleil du mois de juillet 2009 qu’Alexandre et moi-même établissions que les thèmes réunis pour notre prochain chef d’oeuvre avait un fil rouge tout trouvé, qui était la peur, vue comme un mal pire que ce qui l’engendrait. Bref, cette mise au point mentale faite, la crainte de la copie était remplacée par la fierté d’avoir eu un fragment de pensée en commun avec Maurin, que nous estimons beaucoup, cela va sans dire.

Le déclassement est « un phénomène de rupture qui conduit un individu à perdre sa position sociale. ». Le déclassement existe, ce n’est pas une légende urbaine. Il s’accompagne d’une peur qui a la caractéristique d’affecter, à des degrés divers, l’ensemble de la société. Elle est globale et diffuse, pour reprendre les termes de Maurin. Devenir SDF est une crainte partagée par 48% des français. Perdre son emploi en CDI et subir une longue période de chômage et/ou une baisse de salaire et de statut d’emploi conséquente, voir ses enfants rencontrer les plus grandes difficultés d’insertion sur le marché du travail, malgré une scolarité de bonne facture, sont des angoisses communes. La réalité est pourtant que ces risques sont limités. Les plus touchés par le déclassement sont les ouvriers et les employés, notamment dans les PME. Alors, les Français sont-ils paranoïaques ? Pas du tout. Quand les conséquences d’un événement sont incroyablement dramatiques, peu importe qu’il soit improbable, une forme de rationalité individuelle (assimilable à un genre de calcul d’espérance d’utilité) pousse à le craindre et à tout faire pour s’en protéger. Et d’un comportement individuel, on débouche sur des comportements et choix collectifs qui structurent la société. De ce point de vue, et c’est l’idée maîtresse de l’ouvrage, les récessions, périodes anxiogènes au possible, ont un effet catalyseur sur ces orientations collectives, dont les effets se lisent encore longtemps après que la récession ait pris fin.

Dans le premier chapitre, Maurin montre comment de l’après-guerre à aujourd’hui, les statuts d’emploi se sont constitués et ont évolué. De 1946 à 1970, renforcement de la sécurité de l’emploi, rôle des syndicats et progression des salaires vont de concert. Cette évolution pose les bases d’un système où l’on protège et forme ceux qui ont un emploi. Tant que le plein emploi est la norme, cela ne pose pas de problèmes. Lorsque le chômage croît dans les années 70, la première réaction consiste à accentuer la protection de l’emploi, afin de conjurer la précarité grandissante. L’espoir d’un choc temporaire milite en effet pour une protection accrue. Hélas, on sait ce qu’il en adviendra. Les premières victimes de cette accroissement de la protection (et de la hausse du SMIC) seront les jeunes. Le taux de chômage des jeunes entrés sur le marché du travail depuis moins de 5 ans passe de 13% en 1975 à 22% en 1980. La réaction du gouvernement Barre est alors de modifier à la marge la relation d’emploi en créant de nouveaux contrats de travail. Le CDD apparaît en 1979. On peut le voir comme un cadeau fait au patronat. Maurin souligne qu’il est également une chance donnée aux outsiders. Chance réelle, puisque (au début des années 2000) si 15% des chômeurs obtiennent un emploi protégé d’une année sur l’autre, ils sont 30% parmi les salariés en CDD. De même pour les intérimaires. A la fin des années 70, la France est donc organisée selon une hiérarchie de statuts très inégaux, au point qu’on on peut parler de société de rangs. Rangs pour lesquels on lutte de génération en génération, dans une dynamique de peurs : rater les places au soleil ou les perdre.
Et pourtant : moins de 4% des titulaires de CDI perdent leur emploi d’une année sur l’autre et l’utilisation généralisée du CDD est inenvisageable pour les entreprises, dont l’intérêt bien compris n’est pas d’y recourir excessivement, en raison de ces coûts (intégration, renouvellements, perte de compétences etc.). Il reste néanmoins que les récessions ont un impact sur la position du salarié en CDD. Les probabilités de transition vers un CDI chutent. La marche dans l’escalier vers le statut s’inverse. La preobabilité de louper une marche augmente. Pour les jeunes, au fond, l’invention du CDD ne change rien. Déjà les premières victimes des récessions durant les 30 glorieuses, ils continuent à l’être, de la même manière, pas de façon plus marquée, mais plus visible. En définitive, « Chacun commence sa vie avec la peur de ne jamais trouver sa place, puis la finit avec la crainte de voir les protections chèrement acquises partir en fumée ou ne pouvoir être transmises aux enfants ». Et Maurin d’ajouter qu’ « une telle société est particulièrement difficile à transformer, parce que toute réforme paraît léser une génération auprofit d’une autre ».

Poursuivant son analyse du rôle des récessions, Maurin réalise l’anatomie de la récession de 1993 dans le deuxième chapitre. Pour lui, l’aspect fondamental de cette récession est d’arriver juste après la démocratisation scolaire. Pour la première fois, des diplômés du supérieur se retrouvent au chômage. En 1994, 10% des diplômés entrés depuis moins de 5 ans sur le marché du travail sont chômeurs, soit un taux multiplié par deux en quelques années. La fonction publique apparaît alors comme un eldorado. Mais tous les jeunes diplômés ne trouveront pas l’emploi de leurs rêves dans une fonction publique qui ne crée pas des postes de catégorie A en fonction du nombre de candidats… En réalité, même après la récession, on ne constate pas de déclassement réel dans le secteur privé pour les jeunes. Les entreprises privées ont probablement tendance à s’adapter à la qualification de la main d’oeuvre disponible. Et les cas de Docteurs employés dans des Mc jobs, aussi désolants soient-ils, ne sont pas le reflet d’une réalité générale. A la sortie de la récession de 1993, on peut donc constater une surqualification des jeunes fonctionnaires. L’écart de qualification moyen entre nouveaux arrivants dans le privé et le public (déjà favorable au public auparavant) est mutliplié par deux.
En définitive, l’auteur remarque que les jeunes qui ont opté pour la fonction publique subissent une forme de déclassement subjectif, un décalage par rapport aux espérances premières. Mais objectivement, il est difficile de les considérer comme des déclassés, dans la mesure où ils n’ont pas perdu un statut et ont même obtenu un statut qui leur permet à de nombreux égards de s’élever dans la hiérarchie des rangs.

Des privilégiés, les jeunes fonctionnaires qui bataillent contre la réforme de leur statut ? Difficile de le dire quand celui-ci a été acquis dans un effort de formation coûteux, dans une compétitition dure et débouchant certes sur un emploi, mais souvent déqualifié. C’est dans cette perspective que peut notamment se comprendre la radicalisation syndicale de la fonction publique (d’expérience, quoique je ne l’utilise même plus, la réponse qui reste la plus efficace pour faire taire un anti-fonctionnaire crétin reste « Ben, pourquoi tu l’as pas passé le concours, mec ? ». Bon, ça marche pas avec Pascal Salin). De même que le non au traité constitutionnel européen en 2005 s’explique sans aucun doute par le ralliement des classes moyennes de la fonction publique au « non », contrairement à ce qui a pu se passer en 1992 pour le traité de Masstricht.

Le chapitre suivant porte sur la valeur des diplômes. Éric Maurin y redit en gros ce qu’il a déjà dit dans sa nouvelle question scolaire. Les diplômes sont utiles, et plus que jamais. Etre diplômé protège du chômage et permet d’accéder plus facilement aux emplois à statut. Et toute la carrière est déterminée par le diplôme. On ne le dira jamais assez : ce n’est pas parce que votre cousine ou votre beau-frère est diplômé et dans un emploi minable que tous les diplômés le sont. Statistiquement, c’est tout simplement rigoureusement faux. Même les récessions ont des conséquences réduites sur les diplômés à plus long terme. La proportion de ceux qui occupaient un emploi d’ouvrier ou d’employé, passée à 21% dans les années suivants la récession de 1993 est retombée à 15% au début des années 2000. Les diplômés peuvent donc opter pour un déclassement temporaire quand la conjoncture est mauvaise et espérer un retour à un statut supérieur ultérieurement.
L’autre idée à laquelle Maurin tord le coup dans ce chapitre est celle selon laquelle l’insertion sociale dépendrait de plus en plus du milieu social d’origine. En réalité, l’écart de taux de chômage entre jeunes issus des différents milieux a plutôt eu tendance à baisser, en faveur des milieux défavorisés et des classes moyennes, même s’il reste positif. Même en matière d’évolution de l’accès aux emplois qualifiés, la situation des enfants issus des classes populaires s’est améliorée, l’écart restant néanmoins sensiblement constant.

Maurin conclut le chapitre de la façon suivante : « Le malaise français ne provient donc pas d’une perte de valeur des diplômes au profit de l’origine sociale, mais bien de l’inverse : les protections procurées par le statut social des parents s’effritent en même temps que les titres scolaires deviennent de plus en plus cruciaux. Du coup, la peur d’échouer à l’école s’accroît dans tous les milieux sociaux,mais nulle part de façon aussi écrasante qu’au sein des classes supérieures de la société, autrefois beaucoup mieux protégées de la concurrence des classes les moins favorisées ».

Le quatrième et dernier chapitre du livre porte sur les enjeux de la récession actuelle. Le premier constat est que face à la montée du chômage, les décideurs publics et les discours politiques ont tendu vers un accroissement de la protection de l’emploi. Comportement logique, dans la mesure où, comme le dit Maurin, il vaut mieux protéger ceux qui ont un emploi et seraient mécontents de le perdre que de chercher à savoir si cette protection lèsera finalement tous ceux qui sont à la périphérie mais n’ont rien à perdre de plus à l’instant. Le risque est néanmoins de renforcer la polarisation, ce qui accroît le coût potentiel d’une perte d’emploi, renforce les peurs et crée une demande supplémentaire de protection (c’est un cercle vicieux que nous avions décliné plus largement pour de nombreuses politiques pbliques dans Nos phobies économiques). Éric Maurin commence par reprendre les études sur le lien entre chômage et protection de l’emploi. C’est un fait connu, il n’y a pas de corrélation entre taux de chômage ou niveau de l’emploi et protection de l’emploi. Mais les pays où la protection est élevée sont aussi ceux qui connaissent le plus d’inégalités entre salariés protégés et chômeurs ou précaires. Quand on a un emploi protégé, on le garde plus longtemps et quand on n’en a pas, on attend plus longtemps pour en trouver un…
En étudiant dans le temps l’impact de certaines réformes de la protection de l’emploi, Maurin dresse un constat identique à celui des comparaisons internationales. Ainsi, l’impact de l’Implied-contract Exception (ICE) aux Etats-Unis s’est soldé par une légère baisse de l’emploi mais surtout par une dualité nouvelle. Même constat en Italie dans les années 90. Alors qu’une mesure de baisse des indemnités de licenciement pour les CDI a eu un effet inverse en Espagne.
Le fait est, par ailleurs, que les pays dans lesquels la protection de l’emploi est la plus élevée sont aussi ceux dans lesquels les inquiétudes liées à l’emploi sont – de loin – les plus importantes. Maurin conclut le chapitre par une préconisation élémentaire : il faut réduire les inégalités de statut. Il refuse d’imaginer une sortie par le bas où tous seraient dépossédés de protections. L’attachement à des statuts est un complexe mélange historique en France, où le corporatisme et les réflexes anxieux croisent une certaine idée du métier et de sa réalisation honorable. La solution est plutôt de cesser d’accroître les protections de ceux qui en ont déjà et d’en donner à ceux qui n’ont rien. Mot d’ordre simple, comme il le reconnaît, laissant à d’autres la tâche d’en envisager les moyens.

Dans la conclusion, l’auteur revient, un brin agacé (ce qui est dur à voir chez Éric Maurin…) sur la peur comme mode de gouvernement, sur ses conséquences en matière de comportement de séparatisme social (thème développé dans Le ghetto français) qu’il engendre et s’en remet une dernière fois au volotarisme politique avec pour programme « une vie sans peur dans une société apaisée ».

Il ne vous reste plus qu’à lire ce livre, si ce n’est déjà fait.

Stéphane Ménia
11/04/2011

Éric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Seuil, 2009 (10,93 €)

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