Note de lecture


Nations et mondialisation
Dani Rodrik (2008)

« Il est important de comprendre le rôle fondamental joué par le changement structurel en matière de développement économique. Le changement structurel est, en réalité, l’essence même du développement. Le problème est que les marchés ne fournissent pas suffisamment d’incitations à ce type de changement. Autrement dit, les échecs de marché dans la création et l’expansion d’activités économiques non traditionnelles sont tout aussi importants que les échecs de gouvernements, sur lesquels se focalise le consensus de Washington originel. »

Dani Rodrik fait partie des économistes qui font progresser la discipline et la rendent intelligible. Il traque dans son domaine d’études, le développement et l’économie politique, les insuffisances sans autres préjugés que, d’une part, l’idée que le travail fourni par les économistes à ce jour n’est pas vain, et, d’autre part, celle que ce travail doit servir de base à le dépasser en se souvenant toujours qu’il est imparfait quoique fécond. Rodrik est ainsi un ferme défenseur de l’économie « néoclassique » en ce sens où il l’estime comme un cadre propice à la compréhension de nombreux phénomènes, si tant est qu’on ne lui en fasse pas dire plus qu’il ne le peut. Dans cet ouvrage, il montre le caractère contingent des modèles de développement, militant pour une vision souple et politique des stratégies de développement pertinentes dans le cadre d’une économie mondialisée mais encore très imparfaitement intégrée.

Le premier chapitre est de loin le meilleur de l’ouvrage. Il vise à critiquer une certaine vision de la mondialisation qui en ferait la responsable de la croissance dans tous les pays depuis 1945. Rodrik observe que les pays ayant connu les épisodes de croissance les plus spectaculaires sont loin d’être ceux qui sont les plus ouverts et que, a contrario, parmi les plus ouverts, on trouve des échecs retentissants. « Ouverts » étant compris aussi bien dans le sens de l’ouverture commerciale que financière. C’est là qu’intervient la subtilité de l’analyse de Rodrik. Dans un monde parfaitement intégré, les politiques d’ouverture seraient optimales. Dans un monde qui ne l’est pas, elles ne peuvent l’être et toutes les stratégies de croissance relèvent du second choix. Partant de là, elles laissent la place à des choix gagnants différents selon le contexte. Qu’est-ce qui fait que le contexte ne peut s’adapter à un cadre intégré ? C’est que les institutions existantes sont façonnées par des choix politiques nationaux et que ces choix ne convergent pasvers la même structure institutionnelle. Dès lors, vouloir plaquer les principes du consensus de Washington sur toute structure institutionnelle préexistante était une erreur. Erreur que la théorie économique a désormais dépassé. La solution seraitd’élargir l’espace politique pour faire adopter des institutions favorables. Rodrik n’en fait pas une panacée pour autant. Les risques que cet élargissement débouchent sur des calamités n’est pas exclu. Dans ce contexte, on peut exclure pour lui un retour au protectionnisme et au bilatéralisme, qui feraient pourtant plus de dégâts qu’autre chose. Les règles internationales gardent alors une importance fondamentale, mais elles doivent reconnaître le caractère durablement non intégré des institutions nationales et laisser la place à des négociations internes dans un cadre mondial moins figé dans ses règles.

Le deuxième chapitre traite plus spécifiquement des stratégies de croissance. Il développe l’idée que la théorie néoclassique est plus flexible que ce qu’on le croit et celle qu’en matière de développement, il est essentiel de distinguer ce qui relève de la phase de déclenchement de la croissance dans les pays non développés et celle de maintien de la croissance dans une économie déjà passablement avancée.

Sur le premier point, Rodrik pose comme principe que les économies qui se développent sont celles qui arrivent à atteindre des objectifs intermédiaires assez traditionnels : protection des droits de propriété, respect des contrats, concurrence par le marché, monnaie saine et viabilité de la dette. Il conteste néanmoins qu’il faille s’en tenir à un catalogue rigide d’actions pour y parvenir. Il critique ainsi le consensus de Washington et montre que les pays qui ont connu une croissance soutenue ont baffoué un certain nombre des principes qu’il énonce, tout en parvenant à obtenir les objectifs élémentaires cités plus haut. A l’inverse, les pays, notamment en Amérique latine, qui s’y sont le plus conformés ont connu des niveaux de croissance et de développement catastrophiques. Dani Rodrik relève que si le consensus de Washington est doté d’une cohérence interne indéniable, il n’est pas le seul moyen d’atteindre les prérequis de la croissance ; dans certains cas, il est même totalement inadapté, en raison des différences institutionnelles et de l’absence d’intégration qu’il suppose (en rapport avec le premier chapitre). Limitation des profits, contrôle des capitaux ou politique industrielle peuvent dans certains cas être les ingrédients d’une stratégie gagnante. Néanmoins, en la matière, Rodrik avertit sur les risques de penser que les formes institutionnelles réelles sont le résultat d’un trait de génie qui aura anticipé leur fonction dans la mécanique du développement. Même s’il n’emploie pas le terme, on peut penser que le hasard importe et que des institutions pensées totalement hors de leur bienfaitsur le développement peuvent s’avérer particulièrement efficaces à susciter de la croissance. Il rejette également l’idée que tout épisode de croissance soutenue puisse être attribué à une déviation des principes standards. Dans toute configuration institutionnelle, il existe des éléments classiques qui contribuent au succès de l’ensemble, au moins autant que des anomalies. Il conclut qu’en définitive, de la vision des bons principes néoclassiques, il est impossible de déduire des institutions spécifiques pour les atteindre. Il note au passage qu’on ne doit pas pour autant retenir une stratégie dite « graduelle » qu’on opposerait à une « thérapie de choc ». La première suppose que les institutions à atteindre sont connues, mais qu’on y vient progressivement. Or, selon lui, les formes institutionnelles adaptées sont méconnues et émergent plutôt d’un processus d’essais et d’erreurs.

L’autre aspect développé dans le chapitre porte sur la différence entre les déterminants de la croissance dans une transition et en période de maintien de la croissance. Plusieurs idées émergent. La première est qu’il faut parfois peu de réformes pour donner un coup de fouet au développement. Mieux, des comportements politiques peuvent avoir un impact plus puissant que des lois ou dispositifs institutionnels formels, comme l’exemple de l’Inde des années 80 le montre (Indira Gandhi avait développé un discours en faveur des entreprises qui a su convaincre les milieux d’affaires que l’avenir était propice à l’investissement). En deuxième lieu, la plupart des pays ayant connu des épisodes de forte croissance ont mêlé des éléments orthodoxes et hétérodoxes (à l’exception de Hong Kong). Certains éléments hétérodoxes peuvent s’avérer affreux, comme le currency board argentin l’a montré. Et encore, les choses auraient pu tourner différemment dans un autre environnement. Le troisième point à retenir est que les innovations institutionnelles s’exportent mal. La notion de modèle national est vouée à rester… nationale.

En revanche, si lancer la croissance peut se faire avec peu de réformes, la maintenir demande un approfondissement plus important du design institutionnel. Le développement nécessite alors pour se poursuivre que de solides institutions viennent compenser la complexité croissante de l’économie, en tendant toujours plus à renforcer ses bases, au travers des quelques principes majeurs de bon fonctionnement d’une économie de marché rappelés en début de chapitre. Pour cela, la délibération démocratique est encore mise en avant par Rodrik, en tant que meta institutionà même de façonner des règles adaptées.

Les deux derniers chapitres retracent les trajectoires de l’Inde et de l’Amérique latine pour illustrer le propos des deux premiers chapitres. Ils sont intéressants dans cette perspective, mais peuvent par moment apparaître rébarbatifs, dans la mesure où il s’agit de communications destinées à être avant tout lues par des spécialistes de l’économie du développement. En revanche, on appréciera la démarche méthodologique, même si certains passages restent peu détaillés (et donc peu compréhensibles en soi).

Nations et mondialisation est un livre frustrant à divers égards. Sur ce qui précède, il semble pasisonnant. Ce qui n’est pas faux. Pourtant, c’est un agrafage d’articles indépendants qui, en définitive, se marient assez mal. On a parfois des redites. Des longueurs et des passages au contraire trop laconiques ternissent l’intérêt de l’ouvrage, dont on se dit qu’il aurait mérité une rédaction mieux intégrée. Hormis le spécialiste du développement (ce que je ne suis pas), seuls les lecteurs informés sauront en tirer quelque chose de concret. Le grand public sera capable d’en tirer une substantifique moëlle au prix du saut de certains paragraphes et de la constitution d’une synthèse personnelle. Ce n’est hélas globalement pas un livre agréable à lire pour cette raison, même si se pencher sur les idées de Rodrik mérite certainement cet effort. On s’étonnera aussi de la forme de la traduction : alors que ce qui semble être l’édition américaine comporte une longue introduction et un plan remanié des articles, la version française ne fait qu’aligner les articles, avec seulement une introduction de forme de l’auteur. J’en suis même venu à me demander si c’était bien la traduction de One economics, many recipes. Il semble que ce soit bien le cas, mais je n’exclue pas que des histoires de droits aient conduit la découverte à opter pour cette regrettable mise en forme.

Stéphane Ménia
07/12/2008

Dani Rodrik, Nations et mondialisation. Les stratégies de développement dans un monde globalisé, La découverte, 2008 (20 €)

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