Note de lecture


The Economic Naturalist
Robert H. Frank (2007)

L’application des méthodes d’analyse économique aux problèmes que se posent vraiment les gensest un genre éditorial désormais bien installé. De nouveaux ouvrages de ce genre sortent à intervalle régulier. Tous reposent sur une réflexion économique appliquée à toutes les questions humaines possibles et imaginables. Incitations, offre et demande, rareté, concurrence ou théorie des jeux sont autant de principes et outils mobilisés pour comprendre ces choses aussi bêtes qu’essentielles que sont les prix des yaourts au supermarché, les pratiques sexuelles des adolescents, le volume de café servi dans un café Starbuck ou les écarts de salaire entre viotre patron et vous. D’autres choses moins légères en apparence peuvent être comprise de la sorte. Ainsi en va-t-il de la délinquance ou de la discrimination raciale. Autre point commun entre ces livres, ils montrent que l’économie n’a pas besoin d’analyser les crises financières mondiales ou les mécanismes du développement pour trouver des logiques cachées et potentiellement contre-intuitives.

Néanmoins, peut-être un effet de la concurrence, ces publications semblent tendre vers une forme de différenciation. On peut y voir trois variantes. La version « scientifique », que le Freakonomics de Steven Levitt et Setphen Durbner représente bien, adapte et développe les résultats de travaux académiques assez lourds. La version « polémique », que Steven Landsburg incarne le mieux, utilise des raisonnements simples ou des références à certains travaux plus élaborés pour défendre des points de vue généralement politiquement incorrect. Enfin, la version « pédagogique » s’appuie pour l’essentiel sur des raisonnements élémentaires pour faire émerger des mécanismes qui n’appellent guère de commentaires enflammés. Elle se calque largement sur ce qui se fait en sciences dures depuis plus longtemps, dans le registre de la science amusante. Ici, la forme des bouteilles de lait est autant sujet de réflexion que le salaire des top-models femmes comparés à ceux des mannequins masculins. Pour peu que cette classification personnelle ait un sens véritable, c’est à cette dernière catégorie que The Economic Naturalist appartient.

Robert Frank construit son texte sur une multitude de petites questions qu’il puise le plus souvent dans la réflexion au fil des ans de ses étudiants. Dans ses cours d’initiation à l’économie, il leur demande comme exercice de soulever une question sur une « énigme » de la vie quotidienne et de chercher ensuite à y apporter une réponse par le biais du raisonnement économique. D’autres ne sont pas le fait de ses étudiants, mais d’autres économistes, parfois de grand renom. A chaque fois, il donne une réponse, qui se base sur un minimum de pricnipes économiques. Ces mini études de cas portent sur des sujets très différents.

Pourquoi les retraités ont-ils des maisons aussi grandes ? Peut-être nous dit Frank, est-ce parce que les conditions de vie modernes les mettent, en tant que grands-parents, en concurrence, avec leurs homologuesde la belle famille. Pourquoi les meilleures universités sont-elles des organisations à but non lucratif ? Parce qu’elles peuvent recruter les meilleurs indépendamment de leurs revenus et s’appuyer sur les dons des anciens, heureux du traitement reçu. Pourquoi un billet d’avion aller-retour entre Kansas City et Orlando est moins cher au départ de Kansas City que d’Orlando ? Parce que si vous partez de Kansas City, c’est probablement pour prendre des vacances. Dans ce cas, il y a concurrence entre les destinations possibles. En revanche, au départ d’Orlando pour Kansas City, la seule explication plausible à votre voyage est que vous êtes obligé de le faire pour une raison ou une autre (par exemple, visiter de la famille). Votre disposition à payer est plus faible dans le premier cas que dans le second. On vous fera donc payer moins cher pour vous inciter à remplir l’avion sur cette destination. Pourquoi dans certains fast food, lit-on à la caisse « Si on ne vous délivre pas de ticket, le repas est gratuit » ? Il s’agit d’un mécanisme d’incitation destiné à empêcher les caissiers d’empocher certaines commandes sans les enregistrer. S’ils ne délivrent pas un ticket, alors ils n’ont pas l’argent, car le client réclamera son. En temps normal, un client se moque généralement du ticket de caisse dans pareil contexte. C’est ce qui rend possible la fraude des caissiers. On pourra certes se demander si un arrangement entre client et caissier n’est pas possible. Le client prend le repas et ne verse que la moitié de son prix. Mais dans ce cas, il est complice et lui, comme le caissier, doivent entrer dans une relation de confiance. Ce qui complique les choses.

Ce sont là quelques exemples des dizaines et dizaines de question que Frank traite dans cet ouvrage. Vou saurez ainsi pourquoi les films australiens ont tant de succès, pourquoi un rookie au baseball réussit généralement une moins bonne deuxième saison que la première, pourquoi les distributeurs de billets américains accessibles seulement en voiture disposent d’un clavier en braille. Vous vous demanderez avec l’auteur pourquoi les baleines sont une epèce menacée alors que ce n’est pas le cas des poulets. Des questions essentielles comme « pourquoi, en moyenne, un homme qui se marie avec une brune fait une meilleure affaire en termes de santé et d’intelligence que celui qui épouse une blonde ? » ou « Pourquoi paie-t-on plus cher au pressing pour une chemise de femme que pour une chemise d’homme ? ». Pour faciliter la lecture, les questions sont regroupées dans des chapitres thématiques.

The Economic Naturalistest un livreà avoir. Sur le fond, c’est une bible d’entraînement à la réflexion économique. Sur le fond encore, les explications ne font pas appel à des raisonnements très poussés. Idéal pour un novice, il n’apprendra pas grand chose en théorie économique aux initiés. Pour eux, il se lit clairement comme un exercice pratique.Sur la forme, l’accumulation des devinettes finit par faire rire. Le texte est très clair. Sa lecture peut cependant devenir ennuyeuse si on l’aborde trop linéairement, un peu comme un livre de blagues (ou un annuaire téléphonique). Il faut aller piocher dedans selon les envies du moment (un crayon n’est par exemple pas inutile pour répertorier les meilleures questions ou se souvenir de ce qu’on a déjà lu). Ajoutons que certains – heureusement, rares – passages sont d’une grande trivialité et ne suscitent qu’un haussement d’épaules. Un bon livre, pour des publics variés, avec des attentes différentes. L’autre bonne nouvelle, c’est qu’il est sorti en poche il n’y a pas très longtemps.

Stéphane Ménia
27/03/2008

Robert H. Frank, The Economic Naturalist. In Search of Explanations for Everyday Enigmas., Basic Books, 2007 (10,30 €)

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