Note de lecture


Power And Plenty
R.Findlay & K. O’Rourke (2007)

Les amateurs d’histoire économique sont gâtés en ce moment : les publications dans ce domaine sont nombreuses et de qualité. Les récentes publications tendent à faire dans la grande histoire, embrassant le destin économique de l’humanité sur très longue période, le plus souvent, avec une thèse centrale. C’est un genre qui a des défauts, mais présente l’intérêt de faire des ouvrages agréables à lire, et souvent bien documentés. L’ouvrage de Findlay et O’Rourke participe de ce genre, puisqu’il décrit l’histoire économique de l’humanité de l’an 1000 à nos jours. Mais par rapport aux autres ouvrages sur le même thème, il présente de nombreuses spécificités qui en font une lecture certainement – jusqu’à ce que quelqu’un fasse mieux – ce qu’il y a de mieux dans le genre actuellement. Ces spécificités sont les suivantes :

– Un ouvrage qui ne se limite pas aux questions économiques, mais qui décrit les liens entre le commerce, les conflits, l’apparition et la disparition des nations et des empires. Les auteurs font en fait une histoire du commerce mondial, en le reliant aux évolutions géopolitiques plus générales, et en décrivant de ce fait l’histoire du dernier millénaire sous l’angle de l’intégration économique et de la puissance. Commerce et puissance sont en effet liés. L’essor du commerce, en accroissant les revenus de pays ou d’empires, en créant des contacts entre les populations, en intégrant celles-ci, à des degrés divers, dans les flux d’échanges, a été un déterminant de la puissance des pays, faisant vainqueurs et vaincus, gagnants et perdants. Mais si le commerce détermine la puissance, la puissance détermine, à son tour, le commerce : les grands empires deviennent des zones au travers desquelles les échanges sont facilités. A l’inverse, les périodes de fragmentation des empires, de divisions et de conflits, sont aussi des périodes durant lesquelles le commerce international se contracte. Au total, appréhender l’histoire du monde sous l’angle de l’interaction entre le développement du commerce et celui des puissances permet de voir celle-ci sous un angle inédit, et très instructif.

– Un ouvrage qui évite les deux écueils de ce genre de travaux historiques : le premier consiste à être trop euro-centré, à considérer l’histoire économique sous le prisme unique du développement de l’Europe au 18ème-19ème siècle, en se contentant de se demander pourquoi ce qui s’est produit devait se produire. Le second écueil est l’excès inverse, consistant à nier la spécificité de l’essor de l’Europe, pour produire une histoire à la limite du contrefactuel décrivant à quel point le monde était développé, prospère et civilisé avant que les impérialistes européens viennent y imposer leur puissance et leur système de valeurs. Pour éviter ces écueils, l’ouvrage prend grand soin de montrer, à chaque époque, ou se trouvaient les principales puissances économiques et commerciales, et à y consacrer d’importants développements et analyses, qui sont d’autant plus agréables à lire que ce ne sont pas des informations qu’on trouve très souvent. Les passages consacrés au monde musulman, à l’Asie, à l’Inde, à l’empire mongol, en plus de l’Europe, et aux interactions commerciales et guerrières entre ces civilisations sont passionnants. Cela n’empêche pas les auteurs de traiter le développement européen avec tout l’intérêt qu’il mérite, mais en temps et en heure, et sans sombrer dans les facilités du « cela devait arriver ».

– Pour analyser l’évolution du commerce mondial, les auteurs fournissent énormément de données, en particulier sur les écarts de prix, pour les principales marchandises échangées à chaque époque, entre les lieux de production et les lieux de consommation. Cette méthodologie est particulièrement intéressante, en ce qu’elle permet de trancher dans les débats souvent oiseux sur les politiques commerciales. Trop souvent, les historiens n’ont prêté attention qu’aux politiques commerciales, aux droits de douanes, quotas, monopoles d’importation et d’exportation, pour évaluer le degré de « libre-échange » des pays, et l’impact de celui-ci (ou du protectionnisme) sur leur développement et leur croissance. C’est oublier que les politiques commerciales ne constituent qu’une partie des obstacles potentiels aux échanges, et que durant toute l’histoire humaine, les coûts, les difficultés et les dangers du transport constituaient des obstacles infiniment plus grands. A quoi sert-il par exemple de mesurer le « droit de douane moyen » adopté par l’Angleterre au 19ème siècle, pour en « conclure » que l’essor de celle-ci n’est pas lié au libre-échange, si l’on oublie que dans le même temps, les coûts de transport s’effondraient, et que les prix des marchandises convergeaient partout? En étudiant la convergence des prix (avec les limites que cela implique, les données étant parfois fragmentaires), les auteurs peuvent aboutir à des conclusions beaucoup plus solides, à la fois sur le degré d’intégration économique mondial, et sur ses conséquences.

– L’ouvrage aborde toutes les grandes questions de l’histoire économique, avec un souci d’honneteté et une volonté de montrer la complexité des problèmes particulièrement agréable et instructive. Le commerce triangulaire a-t-il été « l’accumulation primitive » qui a permis l’essor européen? Pourquoi l’Europe a-t-elle été « première » dans le développement économique, et pourquoi la Grande-Bretagne en Europe? Quel a été l’impact des politiques commerciales, à quel moment les pays ont-ils été « libre-échangistes » et à quel moment ont-ils été « protectionnistes », et quelles en ont été les conséquences? Quel a été le rôle des empires coloniaux, de la conquête du continent américain, dans l’essor de l’Europe? Toutes ces questions, et de nombreuses autres, sont traitées à la fois en synthétisant tout ce que d’autres auteurs ont pu apporter sur le sujet, et en apportant la valeur ajoutée des auteurs, assise systématiquement sur ce que disent les données dont on dispose. On appréciera, sur chacun de ces sujets, la prudence et le souci de la nunance des auteurs, qui parviennent ainsi à faire de la « grande histoire » sans nier la complexité inhérente à ce genre d’exercice. On sort instruit par leurs analyses, avec l’idée qu’aucune question historique ne peut avoir de réponse simple.

– Le livre est par ailleurs, extrêmement agréable à lire, synthétique, et jamais ennuyeux. Il y parvient d’autant plus aisément que son sujet ne manque pas de romance. Le Commerce international et la puissance font référence à la piraterie, aux conquêtes, à l’aventure, ce qui fait qu’un sujet qui aurait pu être un peu aride devient presque un roman. S’il fallait apporter un bémol, il porterait sur la conclusion de l’ouvrage, qui dresse des pistes prospectives, mais est un peu plate; les auteurs y sombrent un peu dans le travers consistant à faire des problèmes du moment la matrice des problèmes de l’avenir. A leur décharge, ils le font sur la base de leur érudition historique, et des constantes que le reste du livre leur a permis de mettre en évidence.

En tous les cas, il s’agit d’un ouvrage remarquable, qui trouvera une place de choix dans la bibliothèque de tous ceux que l’histoire du monde intéresse, et vers lequel on se retournera sans cesse à la recherche d’une analyse théorique, de données, et d’une recension de tout ce qui est aujourd’hui connu sur l’histoire économique. Un ouvrage de référence, qui deviendra sans nul doute un classique.

Alexandre Delaigue
02/03/2008

R.Findlay & K. O’Rourke, Power And Plenty. Trade, war, and the world economy in the second millenium, Princeton University Press, 2007 (27,42 €)

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