Note de lecture


More Sex Is Safer Sex
Steven Landsburg (2007)

Ce livre de Steven Landsburg est, en grande partie (complètement ?) une compilation de textes ordonnés et remaniés, précédemment publiés par l’auteur dans la revue électronique Slate. Landsburg a deux amours : l’analyse coût-bénéfice et la provocation. C’est ce qui a fait de lui une plume réputée outre Atlantique. Sa capacité à appliquer le raisonnement économique aux choses simples de la vie a déjà été démontrée dans The Armchair Economist. L’affaire est entendue, ce type de littérature marche bien auprès du grand public, pour des raisons évidentes et justifiées. C’est donc avec une certaine confiance et beaucoup de légèreté que l’on entame l’ouvrage de Landsburg. C’est une erreur. Car, il faut avouer une certaine déception après l’avoir refermé. Au fond il y a une grande différence entre lire, au fil des années, les chroniquesd’un auteur et avaler d’une traite leur recueil. Dans le premier cas, on ne s’arrête guère sur la piètre qualité de certaines. A près tout, ce n’est qu’un vague article, lu au milieu de nombreux autres dans une semaine. Dans un livre, on aurait presque tendance à ne retenir que celui-ci. Et là, il faut constater que Landsburg marque involontairement un point. Sur Slate, ses textes sont en accès libre et le coût d’un mauvais texte se limite au temps passé à le lire. Quand on achète un livre, on est bien plus attentif et critique. Magie des incitations et de l’analyse coût-bénéfice…

Pourquoi une telle déception ? Pour le comprendre, il faut reposer les bases de la méthode Landsburg : quelques principes saillants, tels que la rationalité et le calcul économique appliqués systématiquement; quelques notions issues de disciplines plus ou moins connexes comme la biologie, la psychologie, la sociologie ; des faits de société plus ou moins débattus, tels que le racisme, les liens hommes-femmes, le sexe, la drogue, les impôts, les conséquences d’un ouragan sur les populations pauvres ; d’autres plus anecdotiques, comme le prix des assurances automobiles à Philadelphie, l’usage des aspirateurs à feuille, la hausse de la tailles des caddies dans les supermarchés ou le comportement des gens dans un stade qui se lèvent pour mieux voirune séquence de jeu animée. Et, pour finir, le désir perpétuel de traquer le paradoxe, la fausse explication populaire et les dégâts du politiquement correct. Normalement,un tel ouvrage doit rendre heureux.

On doit reconnaître à l’ouvrage des passages réellement stimulants, intelligents et documentés. Celui qui traite par exemple des bienfaits de la croissance démographique en matière de progrès technologique, en se basant notamment sur un célèbre article de Michael Kremer, est un modèle de logique, de simplicité et de démystification. De même, lorsque l’auteur se penche sur les questions de protection des biens pour soutenir, entre autres, que les dispositifs de puces localisables par satellite destinées à retrouver les voitures volées sont plus efficaces collectivement que les alarmes (suivant une recherche de Steve Levitt), on apprécie. Que dire encore quand il explique pourquoi son déficit commercial avec la commune d’à côté dans laquelle s’est installé une librairie Barns and Noble est une excellente nouvelle, comme peut l’être celui d’un pays (ce qui n’est pas sans rappeler une argumentation développée par Alexandre il y a peu de temps…). On aime aussi quand Landsburg démarre sur une question et la décortique en apportant des solutions plausibles, suggérées, mais non affirmées. L’auteur montre ainsi que penser en économiste n’est pas un exercice inaccessible pour qui le souhaite. Si parfois le sentiment de ne rien apprendre domine (ainsi, il n’est pas certain du tout que le lecteur aura une réponseprésentable à la question de l’augmentation de la taille des caddies de supermarchéaux Etats Unis), ceci est compensé par l’exercice intellectuel qu’impose l’auteur, sans a priori et sanscrainte de ne pas donner une réponse solide. Quand on publie des textes sur un blog économique, on sait de quoi il s’agit… C’est un jeu, une façon de montrer comment peut démarrer un raisonnement économique. Certains font des sudoku ou jouent au scrabble pour tuer le temps. Alors pourquoi pas ça ? Ce genre de chose peut déboucher sur des interrogations intéressantes et des débats amusants. Ces pages sont très agréables à lire chez Landsburg qui, du reste, ne manque pas d’humour. Dans ces passages, l’auteur excelle à faire passerdes questions de méthodes fondamentales, à suggérer l’art du doute et à montrer comment doit penser un bon économiste. Mac Donald’s est responsable de l’obésité car les portions de frites sont plus grosses qu’il y a 20 ans ? Et si, à l’inverse, c’était l’obésité qui conduisait ses clients à préférer les grandes barquettes ? Landsburg profite de ces moments pour régler quelques comptes avec des lecteurs (volontairement) ignorants de l’économie et de sa pratique, toujours prompts à dégainer un fatidique « corrélation n’est pas causalité », alors que les économistes en sont généralement plus que conscients, travaillant en permanence sur des modèles économétriques visant précisément à s’assurer que leurs réflexions ne tombent pas dans ce travers.

Hélas, Landsburg fonctionne aussi régulièrement sur un tout autre registre. Quand la provocation débouche sur des conclusions hâtives, mais écrasantes, les affaires se corsent . Les outils de la démonstration sont supposés identiques. Mais les raccourcis abondent et les préjugés biaisent l’argumentation. Vous donnez à plusieurs associations caritatives ? C’est absurde, vous ne devriez donner qu’à une seule. Pourquoi ? parce que vous avez, moralement peut-être, évalué quelle cause était la plus importante. Il est donc absurde de donner à plusieurs, sauf dans certains cas restrictifs. Rideau. Soit. On finit le chapitre sans avoir comprisoù il voulait en venir et en se demandant sérieusement s’il n’a pas quelques comptes à régler avec quelques connaissances dont on n’entendra jamais parler. Autre exemple, déjà évoqué sur ce site :un fait divers, impliquant une jeune fille atteinte d’un cancer, qu’unhôpital a refusé de maintenir sous respiration artificielle. En se drapant derrière l’argument de la rationalité des choix en situation de rareté des ressources, Landsburg simplifie à l’extrême un problème qui n’est pas aussi simple que cela, comme on l’avait discuté dans un billet sur le blog (et ici aussi). Il souhaite sanctionner les jurys d’assises qui rendent de mauvais verdicts, car, après tout, le marché sanctionne bien chaque jour des tas de personne pour de mauvaises décisions, pourquoi les jurys seraient-ils épargnés ? Finissant fort logiquement cette partie par l’idée qu’une telle pratique impliquerait des jurys volontaires, on se demande bien alors quels mécanismes incitatifs il pourra bien mettre en oeuvre pour éviter que le système judiciaire ne tourne au grand guignol. Le problème, sur ce dernier point, n’est pas le raisonnement. Il est autorisé de penser ce genre de choses, car, par principe, les penser c’est mieux les comprendre. Non, ce qui choque, c’est le caractère autoritaire de l’argument, alors qu’il n’est finalement que peu nourri. Les incitations comptent, c’est exact. Mais encore faut-il produire les bonnes. En définitive, en jonglant à sa guise entre une morale (la sienne) et l’analyse du choix rationnel, l’auteur dépasse bien souvent le stade du réductionnisme, pour sombrer dans des raccourcis peu convaincants. Pour critiquer les résultats de Levitt sur la capacité de dissuasion de la peine de mort, Landsburgmentionne « un nombre incroyablement plus élevé » de recherches allant dans le sens contraire. Le seul problème, c’est que ces recherches sont généralement plus anciennes et ne contredisent en rien l’argument de Levitt. Celui-ci nous dit en l’occurrence, non pas que la peine de mort n’est pas susceptible d’avoir des effets dissuasifs, mais que, actuellement, compte tenu des conditions d’application en Amérique, les risques de mourir dans le couloir de la mort sont réellement négligeables pour un criminel. De façon générale, on est un peu agacé par le côté suffisant que prend l’auteur pour charger ses têtes de turc préférées, au premier rang desquelles Robert Frank. Il lui reproche ainsi, comme s’il s’agissait d’une tare assez peu partagée, de prêter une attention certaine à la thèse selon laquelle les individus sont sensibles à leur richesse relative, plutôt qu’absolue. Or, Frank est loin d’être le seul à souscrire à ce point de vue. Les hapiness studies, les travaux sur les biens positionnels oula littérature sur la pauvreté tendent plutôt à faire passer Frank pour un économiste très hype, comparé à notre auteur. Quand il s’indigne presque que le mari de Terry Schiavo ait pu souhaiter imposer qu’on cesse de l’alimenter, sous prétexte que si lui ne voulait plus disposer du corps de sa femme, rien ou presque ne justifiait qu’il empêche les parents de continuer à le faire, il considère pour simplifier les choses qu’elle ne pourrait pas être réveillée. Mais il estime tout autant, sans le dire clairement, qu’elle n’a plus d’existence humaine. Or, si tel n’est pas le cas, c’est la question de son bien-être qui se pose et les deux possibilités offertes ne sont définitivement plus les mêmes pour le mari. De façon générale, Landsburg a fréquemment tendance à généraliser à la terre entière son système de préférences, y compris quand celui des autres est tout à fait compatible avec une analyse économique des plus propres. C’est un défaut d’autant plus agaçant que ses textes sont peu formalisés et largement écrits à la volée, ce qui rend plus fastidieuse une déconstruction simple des arguments. Une fois de plus, l’analyse coût-bénéfice rend son verdict : il est beaucoup plus coûteux de s’y arrêter longuement, que de passer outre en haussant les épaules. Si le réductionnisme est une bien belle chose, Landsburg y voit clairement la fin de l’histoire. Nulle place, par exemple, dans ses raisonnements pour les institutions, autrement que par le biais d’un modèle principal-agent implicite. Le seul écart toléré au modèle de rationalité est… l’instinct. C’est ainsi qu’il est pour lui impensable que menacer d’infliger des dommages à autrui puisse être une menace crédible si cela est susceptible de dégrader la situation matérielle de l’individu proférant la menace. On aimerait son avis sur la rationalité des kamikazes. En y songeant de plus près, on se dit que c’est tout un pan de l’analyse économique qui est mis decôté, incluant les travaux sur la confiance et, en définitive, la théorie des jeux. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’outre Pigou (de façon assez défendable), le seul grand économiste qui reçoive les foudres de Landsburg soit Thomas Schelling (sur la question de l’identification des victimes et la valeur de la vie). Evidemment, c’est Robert Frank qui est visé, lui qui a dédié son dernier livre à Schelling.
Et le sexe dans tout ça ? Il tient, pour l’essentiel, dans un chapitre amusant, consacré à la propagation du SIDA. L’auteur y propose, sans rire, d’inciter les individus séronégatifs à mener une vie un peu plus dissolue pour permettre à leurs semblables de réduire la probabilité d’une rencontre avec un individu infecté. Ce qui est loin d’être stupide, même si les détails de la manigance sont un peu énigmatiques.

Au final, on retiendra donc de cet ouvrage qu’il souffre certainement d’une abondance des thèmes traités, parfois trop rapidement, voire partialement. Il reste quelques chapitres remarquables et d’autres qui sont distrayants. Un mélange assez déstabilisant, dont chacun retiendra probablement ce qu’il veut en retenir. On ne saurait trop conseiller au lecteur potentiellement intéressé de prendre connaissance de quelques textes en ligne de Steven Landsburg pour se faire une idée plus précise avant l’achat (beaucoup sont dans le livre, évidemment, mais souvent commentés a posteriori, ce qui n’est pas sans intérêt).

Stéphane Ménia
27/02/2008

Steven Landsburg, More Sex Is Safer Sex. The Unconventional Wisdom of Economics., Free Press, 2007 (18,52 €)

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