Note de lecture


The Origin of Wealth
Éric D. Beinhocker (2006)

Au milieu des années 80, un nouveau courant est apparu en économie : l’évolutionnisme. Inspiré de la biologie, tout particulièrement de la théorie de l’évolution, de la théorie du chaos en mathématiques, et sous le patronage intellectuel de Schumpeter, ce courant visait à apporter à l’analyse économique de nouveaux instruments, une nouvelle façon de voir les choses. Son centre intellectuel était le Santa Fe Institute, son auteur le plus connu Brian Arthur. Le sujet de l’évolution économique était à la mode, car la discipline était au coeur d’un vaste bouleversement autour de l’idée de rendements croissants, de nouvelle théorie de la croissance; tout cela est bien raconté dans ce livre. La nouvelle recherche sur la croissance avait conduit les économistes à redécouvrir Schumpeter, mais aussi Nelson et Winter, et à s’interroger sur des problèmes dynamiques comme celui du bar d’El Farol. Durant les années 90, cette perspective évolutionniste allait trouver des illustrations avec l’avènement des nouvelles technologies de l’information, illustrant le fonctionnement et les conséquences d’un fonctionnement économique bouleversé par un flux d’innovations.
Et puis, la mode s’est tarie, et les économistes sont revenus à des pratiques plus traditionnelles : l’utilisation de modèles éprouvés, moins d’imagination en matière théorique, et beaucoup d’analyse des données. Krugman s’est déchaîné en imprécations (assez excessives) envers Brian Arthur, et (plus méritées, celles-là) envers les charlatans qui sous couvert de « bio-économie » vendaient de la fiente conceptuelle et de l’idéologie. L’évolutionnisme, comme méthode d’analyse de l’économie, a cessé d’intéresser.

Mais a-t-il vraiment disparu? Pas si l’on en croit cet excellent livre d’E. Beinhocker, qui explique tout simplement que l’évolutionnisme est sur le point de révolutionner la science économique, en lui fournissant un nouveau paradigme. Il y décrit de façon extrêmement probante tous les apports de la perspective évolutionniste : explication de la croissance et des cycles économiques, simulations informatiques non walrasiennes faisant émerger des propriétés étonnamment proches de la réalité; les apports de la théorie de la complexité, de la gémométrie fractale, et de leurs possibilités en finance; Bref, le livre collecte et présente de façon remarquable toutes les réponses que les théories de l’évolution et de la complexité apportent aux impasses actuelles de l’économie néoclassique.

Le livre est divisé en quatre parties. La première résume la façon dont l’économie, jusqu’à présent, a répondu à sa question centrale, celle de la nature et de la création de la richesse. Il y décrit en fait l’émergence du paradigme néoclassique, fondé sur l’individualisme méthodologique, la rationalité, et la notion d’équilibre. Il y montre les succès, mais aussi les limites de ce paradigme, son incapacité à répondre à de nombreuses questions fondamentales. Il explique alors que ce paradigme est sur le point d’être remplacé par un autre, centré sur la complexité et l’évolutionnisme.
La seconde partie du livre décrit diverses expériences et travaux scientifiques en économie de la complexité. Inspirés du modèle de Schelling, des économistes ont simulé sur ordinateur des sociétés virtuelles, faisant apparaître des dynamiques étonnantes; Il décrit aussi l’économie des réseaux, de la connaissance, l’émergence de structures et la path dependency, les travaux de Kahneman et Tversky sur le comportement des individus face au risque, la finance fractale de Mandelbrot. La troisième partie du livre est consacrée à la dynamique économique, vue comme un mécanisme évolutif régi par la théorie des jeux évolutionnistes, résultant de l’interaction de technologies physiques, sociales, de connaissances, aboutissant à la construction d’un ordre émergent. Présenté ainsi, cela peut paraître un peu délirant : mais nourri d’exemples et d’analyses théoriques, cette partie est assez époustouflante et très convaincante.
La quatrième partie du livre est consacrée à la pratique : l’auteur étant conseiller chez MacKinsey, il expose en quoi la perspective centrée sur l’évolution et la complexité peut aider les entreprises et les organisations. Il présente alors une perspective originale sur la stratégie d’entreprise, le management et les organisations, la finance, et les politiques publiques.

Inutile de dire que le lecteur sort assez essoufflé d’un tel tour d’horizon grandiose, qui reformule toute l’économie, l’organisation et la société. Malgré la complexité des sujets abordés, le livre se lit très bien, avec un intérêt qui ne se relâche pratiquement jamais. Tous les économistes devraient lire ce livre, extrêmement riche, et qui leur permettra de découvrir une perspective qu’ils connaissent mal sur leur domaine d’étude. Mais le livre est recommandé pour tous : chacun y trouvera matière à nourrir ses réflexions. C’est le genre de livre qui conduit à reformuler beaucoup de choses que l’on croyait savoir. Et l’enthousiasme de l’auteur est contagieux; par ailleurs, il dispose d’un réel talent pour faire passer de façon simple les idées les plus complexes.

Le livre, néanmoins, a le défaut de tous les livres enthousiastes pour la nouveauté écrits par un fan : la tendance à survaloriser son objet, en en exagérant les prouesses et en dénigrant de façon excessive ce qui existait auparavant. Les économistes qui liront ce livre auront un petit sourire face à la présentation un peu simpliste du paradigme néoclassique. Le fait est que celui-ci a fait preuve d’une belle capacité à intégrer des approches rivales et des contradictions; il reste un outil extrêmement efficace pour traiter bon nombre de problèmes. De la même façon, si certains des modèles et expériences décrits dans le livre sont extrêmement instructifs et étonnants, d’autres paraîtront plus banals, voire dépourvus d’intérêt, et donneront le sentiment que l’approche évolutionniste n’a pas toujours quelque chose de révolutionnaire à apporter. Le livre pose aussi la question de la méthodologie; si la perspective néoclassique a du succès, c’est qu’elle se fonde sur la description d’hypothèses traduites en équations, susceptibles d’être résolues et de décrire des solutions; rien de tel dans l’approche évolutionniste, qui repose sur la simulation et des phénomènes dynamiques qui font que sans expérimentation, il est impossible de prévoir à l’avance ce que les hypothèses vont donner; par ailleurs, le même point de départ peut aboutir à des résultats entièrement différents, du fait d’irréversibilités et de dépendance du chemin.

Mais ces critiques sont mineures. Le livre est suffisamment riche pour tolérer ces quelques limitations, et tous ceux qui le liront en sortiront avec deux idées : premièrement, une conception radicalement nouvelle de l’économie, comme processus évolutif; et deuxièmement, la certitude que cette perspective évolutionniste est sur le point d’être comprise, à l’aide d’outils radicalement nouveaux. Alors que le paradigme néoclassique n’est plus aussi dominant qu’il l’a été en économie, de nombreuses approches se disputent pour s’y substituer : ce livre convaincra ses lecteurs que l’évolutionnisme est le plus sérieux client.

Alexandre Delaigue
22/09/2006

Éric D. Beinhocker, The Origin of Wealth. Evolution, Complexity, and the Radical Remaking of Economics., Harvard Business school Press, 2006 (25,01 €)

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