Note de lecture


The Truth About Markets
John Kay (2004)

Quand un économiste intitule son ouvrage « la vérité sur les marchés : pourquoi certains pays sont riches, et beaucoup d’autres sont pauvres », cela peut signifier trois choses : soit c’est un individu très présomptueux; soit il fait de l’humour; soit son livre est vraiment, vraiment bon. John Kay, auteur d’une colonne hebdomadaire dans le Financial Times, n’est sans doute pas un homme modeste; il sait faire preuve d’un solide humour pince-sans-rire tout britannique; mais surtout, il a écrit l’un des livres d’économie les plus intelligents et profonds que l’on puisse lire. Un livre que tous, économistes et non-économistes, pourront lire; et tous ressortiront de cette lecture plus intelligents qu’ils n’étaient au départ.

Le livre s’ouvre sur le monde tel qu’il se présente en ce début de 21ème siècle : le monde de Bloomberg Television. Pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de la regarder, il s’agit d’une chaîne de télévision présentant en temps réel les cours es titres et indices boursiers, avec dans un coin, des présentateurs chargés d’animer l’ensemble avec des débats consacrés à des instruments financiers, ou des interview avec des économistes de grandes banques d’affaires s’interrogeant gravement sur l’impact de la hausse du moral des ménages sur la hausse du coût de la construction. Dans ce monde, c’est l’image que l’on a trop souvent des économistes : soit des gens austères discutant de sujets abstraits et rébarbatifs, soit des gens politisés cherchant à imposer un agenda idéologique. C’est cette image de l’économiste, entre l’idéologue de pages éditoriales et l’homme en gris spécialiste des prévisions de taux d’intérêt, que John Kay veut changer, en expliquant tout simplement tout ce que l’économie peut dire sur le monde tel qu’il est. Son livre est alors un grand travail de pédagogie économique.

Il vous expliquera comment fonctionne le mécanisme de marché; pourquoi les économies planifiées ne fonctionnent pas; pourquoi les pays pauvres sont pauvres et les pays riches sont riches; la façon dont les biens sont alloués dans une économie de marché; ce qui fait le succès ou l’échec des entreprises et des politiques publiques; ce qu’est un avantage comparatif et la théorie de la rente, et pourquoi ces concepts sont fondamentaux; En quoi les économistes de l’école de Chicago se trompent; en quoi les anti-mondialistes ont tort; qu’est-ce que la théorie des jeux; à l’aide de celle-ci, que faire lorsqu’on rencontre un ours dans une forêt (sic); ce qu’est un équilibre général; la façon dont les économies de marché prennent en compte le risque, les marchés monétaires; les problèmes posés par la propriété intellectuelle; toutes les erreurs de la « do-it yourself economie »; comment la coopération et la coordination s’effectue dans les sociétés; pourquoi les promoteurs de ce qu’on appelle en général le « néolibéralisme » ont tort, mais pourquoi leurs adversaires ont également tort; la puissance, et les limites, de l’économie néoclassique; pourquoi l’économie politique est importante, et en quoi elle consiste; et j’en oublie. Ce livre explique tout ce que vous voulez savoir sur l’économie, et beaucoup plus.

Deux thèses traversent tout le livre : premièrement, que le succès économique dépend de la capacité à mettre en place une organisation de « pluralisme discipliné » : permettre l’expérience, les échecs, la variété des points de vue, ce qu’une économie de marché sait faire, bien mieux qu’une économie planifiée. Mais en retenant que les marchés connaissent aussi leurs limites, et leurs folies, comme les folies financières conduisant à surrévaluer des actifs sans valeur réelle. Et qu’à ce titre, les marchés fonctionnent bien lorsqu’ils sont « disciplinés », c’est à dire enchâssés dans les structures de sociétés nationales complexes. Promouvoir le « pluralisme discipliné » contre le centralisme, ou le culte aveugle de la cupidité, est l’une des idées centrales du livre.
La seconde thèse, c’est un profond dédain pour l’idéologie, les « grandes idées » qui fournissent des réponses à tout et le reste, comme le faisait le communisme autrefois, et comme le font aujourd’hui les tenants d’un discours visant à faire d’une caricature simpliste de l’économie américaine (celle-ci n’a jamais ressemblé à ce qu’on dit d’elle) le grand modèle qui devrait inspirer toutes les réformes économiques des autres pays. L’économie est une discipline qui est à son meilleur lorsqu’elle raconte de petites histoires à l’aide de modèles, qui permettent une meilleure compréhension du monde; elle ne devrait pas être, pour l’auteur, l’occasion de se lancer dans des croisades idéologiques. Inutile de dire à quel point nous sommes d’accord avec cette idée.

John Kay dispose d’un véritable talent, à la fois pour expliquer simplement les choses les plus complexes, pour rendre évidentes des idées subtiles. On ne s’ennuie jamais à lire son livre. On peut se trouver en désaccord avec ce qu’il explique : mais à chaque fois, on se dit que l’on a intérêt à présenter des arguments extrêmement solides pour justifier son point de vue, car l’auteur n’est pas du genre à écrire à la légère. On peut reprocher au livre de poser beaucoup plus de questions qu’il n’apporte de réponses : mais il montre aussi que bien souvent, la quête de la réponse n’est pas une bonne façon de traiter un problème. Il vaut mieux le plus souvent reconnaître la complexité d’un problème que chercher à y appliquer une solution unique et simpliste. Le livre vise surtout à pousser son lecteur à réflechir. Et dans ce sens, c’est une belle réussite, qui devrait constituer une référence dans toutes les bibliothèques. Il n’est pas possible de lui rendre totalement justice dans une seule note de lecture : lisez-le, et instruisez-vous.

Le livre a un site internet, sur lequel vous pourrez entre autres voir une video de l’auteur lire son introduction, des commentaires, ainsi qu’une page de liens permettant d’approfondir certains thèmes du livre. Ne manquez pas non plus l’animation flash intitulée « after the ball ».

Alexandre Delaigue
01/05/2006

John Kay, The Truth About Markets. , Penguin books (nouvelle édition paperback), 2004 (16,90 €)

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