Note de lecture


Le ghetto français
Éric Maurin (2004)

J’ai failli ne jamais savoir de quoi parlait le livre d’Éric Maurin. Ce n’est pas faute d’avoir croisé sa route en librairie. Non, c’est à cause de son titre et de son sous-titre. « Le ghetto français » et « Enquête sur le séparatisme social ». Formules chocs qui me laissaient peu imaginer qu’elles étaient l’oeuvre d’un économiste, dont l’ouvrage, loin d’un vulgaire essai verbeux, est en réalité un véritable essai d’économie, disons « urbaine ». Il faut donc que je rende grâce ici au Prix du livre d’économie du Sénat d’avoir mis en lumière l’existence de cet ouvrage et mon compère Alexandre d’avoir confirmé qu’il s’agissait d’un bon livre. Car, oui, à l’instar de nombreux commentateurs, je confirme que j’ai apprécié « Le ghetto français ».

Maurin a étudié les résultats de l’ « enquête Emploi » que l’INSEE mène chaque année sur 4 000 « voisinages », c’est-à-dire 30 à 40 foyers contigus. Initialement conçue pour mesurer le chômage au sens du BIT, elle apporte en réalité de nombreuses informations économiques et sociales. L’auteur les a exploitées pour mesurer le degré de ségrégation du territoire français.

Éric Maurin rejette la vision habituelle de la « fracture sociale ». Pour résumer son propos, on peut dire que l’idée de quartiers populaires exclus par les classes moyennes et aisées, sans être fausse, est très insuffisante et ne permet pas de capturer la réalité d’une sécession à divers niveaux. S’il est indéniable que les riches ne vivent pas avec les pauvres, il faut comprendre que les riches ne souhaitent pas plus vivre avec les classes moyennes et qu’à l’intérieur de cette même classe moyenne, le séparatisme agit encore, la tranche la plus basse étant reléguée peu à peu vers les classes populaires. Les tensions traversent la société « de part en part » pour reprendre les termes de l’auteur. Au final, et cela ne suprendra guère ceux qui connaissent le principe du keeping up with the joneses, chacun cherche à se tenir à distance de celui qui est juste en dessous et de se rapprocher de celui qui est juste au dessus.

Sur des indicateurs simples, les résultats de Maurin sont très parlants. Il compare la concentration des différentes catégories dans les voisinages étudiés à celle qui naîtrait d’une répartition totalement aléatoire, synonyme d’absence de ségrégation. Or, sur des indicateurs comme le niveau des revenus, les diplômes, la nationalité ou le fait d’être issu ou non de l’immigration, il ne fait aucun doute : la ségrégation est impressionnante en France (grosso modo, tous les indicateurs de concentration sont deux à trois fois plus importants que dans une situation d’absence de ségrégation). Autre point d’intérêt : cette ségrégation ne date pas d’hier, car les indicateurs d’aujourd’hui sont tout à fait comparables à ceux d’il y a vint ans. Parmi les raisons qui peuvent expliquer pourquoi on a le sentiment que cette concentration augmente, Maurin évoque la place relative des classes moyennes supérieures ou aisées. Comme elle n’a cessé de croître, la ségrégation à l’oeuvre devient d’autant plus spectaculaire, sans que le degré en soit pour autant changé.

Le marché du logement est au coeur des dynamiques de ségrégation, Maurin le montre remarquablement tout au long du livre. Si les pauvres vivent tous ensemble, ce n’est pas parce qu’ils l’on forcément choisi. En effet, ce serait plutôt parce que les riches, eux, ont choisi de vivre à certains endroits, y rendant mécaniquement l’immobilier inabordable pour les autres. La course aux bonnes écoles est d’ailleurs un moteur idéal de cette dynamique. Comme l’écrit l’auteur, « ce n’est pas l’immobilisme, mais la sélectivité des mobilités qui fige nos ghettos ». De fait, l’évolution des quartiers procède par abandon. Il est commun qu’un quartier décline suite aux départs de familles aisées non remplacées. Il est plus rare en revanche qu’il attire de nouveau, sauf, peut-être, dans les cas où la municipalité parvient, par une réhabilitation, à mettre dehors les moins fortunés.

Pourquoi cette concentration ? On évoque facilement la sécurité. En fait, s’il existe une exposition à la violence significativement différente entre certains quartiers, celle-ci est tout simplement inexistante entre la plupart des quartiers dont le niveau de dangerosité est globalement identique. De même, il ne semble pas que les infrastructures publiques puissent largement justifier la ségrégation constatée. La réalité est plus prosaique : les gens se regroupent dans les quartiers où ils pensent que leur voisinage leur corrrespondra le mieux. Pourquoi cela ? Parce qu’on prête aux territoires, avec raison semble-t-il, la capacité de figer les destins. Ainsi, fréquenter telle école maternelle donne-t-il statistiquement une chance certaine de réussir ses études pendant qu’user ses pantalons sur les bancs de l’école d’à côté conduira à Centrale, de Fleury-Merogis, plutôt que de Chatenay Malabry. Si l’environnement social verouille l’avenir, pas question de se laisser enfermer au mauvais endroit. Fort de cela, Maurin nie une quelconque viabilité aux politiques qui se contentent de souhaiter déplacer des familles pour recréer une mixité, dont l’auteur pense qu’elle est vouée à se dissoudre dans la volonté d’évitement des uns et des autres.

Point de mixité sociale spontanée, donc. Et il y a lieu de s’en étonner, tant l’opinion publique semble (et sincèrement) valoriser ce concept. Mais au fond, ces politiques qui tendent à promouvoir la mixité sont elles si défendables ? Tout repose sur les effets de voisinage. Si intégrer des enfants pauvres chez les riches ne leur apporte rien et dégrade les performances de ces derniers, alors il vaudrait mieux éviter de prôner la mixité. En pratique, il est très difficile de mesurer l’effet d’une politique de mixité, puisque l’imposer est impossible. En conséquence, il ne reste à l’observateur que des situations triviales, où il observe tristement que ne débarquent dans un quartier que des familles au profil identique à celui des familles déjà installées… Cependant, aux Etats Unis et dans quelques autres pays, des expériences de dépaysement (volontaire) ont été menées sur des populations modestes. Il en ressort, avec toute la prudence que l’imperfection du protocole expérimental requiert, que les enfants isssus de milieux défavorisés semblent profiter de leur immersion dans les voisinages aisés, sans que les enfants issus de quartiers aisés en souffrent. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour ceux qui croient aux vertus de la mixité sociale, mais ne règle pas le problème pour autant.

Que dire des politiques urbaines en France ? Outre de ne pas s’attaquer aux motivations du « vouloir vivre entre soi », il leur reproche de ne pas saisir le bon niveau, en se limitant au niveau municipal, alors qu’on sait très bien que la ségrégation peut très bien apparaître dans l’infra-communal, d’un quartier à l’autre, voire d’un bloc à un autre. Certes, les mesures d’aides à la personne en matière de loyers avaient cet avantage de laisser libre de son choix l’individu aidé. Mais elles n’ont pas rendu les pauvres plus fréquentables pour les riches, n’ont pas nécessairement été utilisées par leurs bénéficiaires pour vivre dans des zones plus huppées et, last but not least, elles ont peut-être plus enrichi les bailleurs. Pour l’auteur, une fois de plus, les choses sont claires : si les établissements scolaires où l’on trouve le plus de classes de niveau (symbole de ségrégation) sont ceux où la population est socialement la plus mixée, c’est bien parce que les politiques qui ne s’attaquent pas aux causes de la volonté de fractionnement sont vouées à l’échec.

Si Maurin est critique sur l’expérience des ZEP, il ne va pas jusqu’à écrire que l’idée est mauvaise en soi. Il reprend le refrain que tout le monde devrait connaître aujourd’hui : le dispositif a été capturé de diverses manières jusqu’à aboutir à une dillution des moyens ; dillution totalement contreproductive. Dans le prolongement, il propose de tirer les leçons des études, essentiellement américaines (mais Piketty est invité aussi) qui tendent à montrer que des moyens massivement dirigés sur la petite enfance et les jeunes adultes, aussi bien en matière de logement, d’éducation ou de santé peuvent conduire à des résultats significatifs.

La clé est donc l’individu, non pas les territoires. C’est en oeuvrant pour le développement des individus que l’on pourra toucher la dynamique des territoires, réduire l’anxiété ambiante, sourd moteur de la peur et de l’évitement de l’autre. Maurin conclue d’ailleurs sur l’école en esquissant quelques remarques sur ce qu’elle devrait devenir. « Je crois notamment nécessaire de promouvoir une école moins sélective, moins anxiogène, avec des programmes moins lourds et plus concrets, autour desquels pourraient se déployer des scolarités obligatoires dont le redoublement et l’échec seraient quasi bannis (comme c’est d’ailleurs le cas chez la plupart des nos voisins européens) ».

L’ouvrage de Maurin est remarquable à plusieurs titres. Il s’inscrit dans la lignée des travaux des jeunes économistes français actuels, qui ont compris (contraints et forcés parles standards de la discipline) que la science économique leur donne de nombreux outils compatibles avec une conception riche, nuancée et complexe du social. Outils qui ne laissent pas à une vulgate usée le monopole de la pensée sociale, « citoyenne » s’il faut ainsi l’appeler. De quoi tordre le cou à une vision simpliste de la science économique, simple chambre d’enregistrement de l’optimisation sous contrainte. Certes, il y a matière à débattre de la méthode, qui s’inscrit dans l’individualisme méthodologique. Mais n’importe quel lecteur honnête sera forcé de constater qu’on est bien loin de l’image d’Epinal de l’ingénieur économiste véhiculée par certains commentateurs, toujours les mêmes en fait. En réalité, il n’y a qu’à lire le CV de Maurin pour comprendre. Dans la rubrique « Research interests », on trouve : « Labor economics, economics of education, sociology and economics of inequality and poverty ».

Ce qui frappe également dans l’ouvrage, c’est l’absence de méthode explicitement présentée. Hormis l’usage de l’enquête emploi et en dehors de la référence à des travaux expérimentaux, à aucun moment il n’est fait allusion à une méthodologie particulière. De ce point de vue, il se démarque d’un ouvrage comparable, celui de Philippe Askenazy, chroniqué sur ce site voici quelques temps. Si le profil de l’auteur est quelque peu similaire, Askenazy avait fait de son bouquin un véritable jalon pour un programme de recherche, ce qui n’est pas le cas ici. Alors, que penser de cela ? Du bien et du mal, à mon avis. Du bien, parce que publié dans une collection a priori destinée au grand public, on ne peut que féliciter l’auteur pour la fluidité de la rédaction et sa capacité à mettre sur pied une thèse à l’aide de données empiriques. Du mal par ailleurs, car il me semble que ce genre de travaux devraient naturellement poser clairement le label « made in économie officielle ». Avec un peu de malice je me poserai même la question de savoir si tout cela n’est pas voulu pour s’attirer plus de lecteurs (sans y voir de vanité ou de vénalité) que l’étiquette « économiste » fait fuir.
Au rayon des critiques, je reprocherai cependant à Maurin de manquer de clarté sur les causes de l’évitement. Certes, il nous le dit, il y a la volonté de se positionner là où les rails conduisent à la résussite. Mais comment déterminer le bon quartier ? Qu’est-ce qui induit la certitude que le choix est bon ? Qu’est-ce qui prouve d’emblée que payer plus cher son loyer accroît les chances de réussite scolaire des enfants ? L’auteur y répond, d’une certaine façon. Notamment en évoquant les études qui le prouvent. Ne serait-ce pas là une forme de pirouette, qui, comble de tout, comme l’exprime clairement un commentateur du livre sur le site Amazon, pourrait confirmer les préjugés du lecteur et l’inciter à suivre une stratégie d’évitement encore plus marquée. Si ce dernier point nous renvoie à un débat bien peu susceptible d’être réglé ici concernant la position du spécialiste de sciences sociales, je constate néanmoins que l’ouvrage est aussi efficace pour prouver l’existence d’un ghetto français que peu direct quand il s’agit d’expliquer les fondements du comportement ségrégatif (bon, ok, d’accord, on a le modèle, pas besoin de chercher plus loin…). Ou alors, quelque chose m’a échappé ?

Quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour bien faire (comme moi), et vous pourrez lire avec plaisir l’ouvrage de Maurin, très vite du reste, vu sa petite taille. Je précise, si ce n’est pas déjà clair, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de bases spécifiques en économie pour l’apprécier.

Stéphane Ménia
03/01/2006

Éric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social., Le seuil, 2004 (10,50 €)

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