Note de lecture


La zone franc, au delà de la monnaie
Benoît Claveranne (2005)

Il est toujours délicat de commenter un livre dont on connaît l’auteur. On craint toujours de tomber dans deux écueils : celui de l’éloge obligé, ou celui de la critique systématique pour témoigner de son indépendance, bref, de ne pas y arriver. Au bout du compte néanmoins, on finit par se lancer.

Ce livre est consacré à l’étude de la zone franc, c’est à dire de l’ensemble des pays africains utilisant une monnaie, franc CFA ou comorien, liée à la devise nationale française. Il comprend tout d’abord un historique de la création de cette zone, historique qui permet de comprendre que la zone franc n’est pas seulement une zone monétaire, mais un mécanisme de coopération original entre la France et ses anciennes colonies, et entre les pays concernés eux-mêmes. Ce mécanisme de coopération passe par la fourniture d’une monnaie stable, mais aussi par toute une série d’institutions dont l’auteur apporte une description détaillée et complète.

La suite du livre est consacrée à la description de la problématique de développement rencontrée par les pays de la zone. Là encore, un historique et de nombreuses données permettent de comprendre les caractéristiques économiques de la zone, l’évolution de ses pays, depuis les indépendances jusqu’aux conséquences de la dévaluation du franc CFA intervenue en 1994, en passant par la crise des années 80. Les problèmes des pays de la zone sont alors placés dans le cadre plus large du développement et la lutte contre la pauvreté; l’auteur expose alors l’actualité du développement (auteur des « objectifs du millénaire »), ainsi que les stratégies de développement utilisées, leurs réalisations, leurs limites; un dernier chapitre s’attache aux problèmes de financement rencontrés par les pays de la zone franc, les limites des systèmes financiers internes, la question du financement du développement, la réduction de la dette et l’initiative PPTE. En fait, cette partie du livre décrit à la fois ce à quoi les pays de la zone franc sont parvenus, et le (long) chemin qui leur reste à parcourir.

Pour quiconque veut étudier l’économie de la zone franc, ce livre est un outil de travail irremplaçable. Le pédagogue lit ce livre en se disant à chaque page « voilà un élément à noter, pour faire un cours futur » (oui, il y a du vécu). La quantité d’information contenue dans un volume finalement réduit est remarquable : l’auteur a bien su résumer et synthétiser les éléments qu’il aborde, ce qui fait au total un livre extrêmement dense et informatif, sans jamais être une lecture rébarbative. A l’indicateur « information reçue pour le temps de lecture » ce livre se classe très bien. On ne peut qu’en recommander la lecture à toute personne interessée par la situation économique des pays de la zone, les difficultés qu’ils rencontrent, le fonctionnement de la zone franc, son historique, les problématiques actuelles du développement en Afrique.

Cependant, ce livre a le défaut de ses qualités. On peut écrire deux types de livres sur la zone franc : des ouvrages descriptifs et des ouvrages critiques. En choisissant de se placer dans la première catégorie, ce livre comble un vide béant (la seconde catégorie étant nettement plus pourvue, et pas toujours dans la qualité); mais au passage, il s’interdit de présenter la situation de la zone franc sous un regard critique, ce qui aboutit à des situations qui peuvent surprendre le lecteur. Ainsi, l’auteur rappelle utilement que la signification originelle des initiales « CFA » était « colonies françaises d’Afrique ». Aujourd’hui, le sigle signifie « communauté financière d’Afrique ». Mais est-ce vraiment un hasard (ou pour des raisons de commodités) si les initiales de l’époque coloniale ont été conservées?
La réponse est clairement non. Le franc CFA, à parité fixe ajustable avec la devise française, est l’une des expressions du maintien d’une tutelle de la France envers ses anciennes colonies africaines – d’un système que l’ancien président Ivoirien Houphouet-Boigny avait baptisé « la Françafrique ». Et il est bien difficile d’isoler l’évaluation de l’ensemble des politiques économiques de la zone franc, de la coopération française, d’un bilan plus général de cette tutelle. La stabilité macro-économique et les avantages apportés par la zone franc à ses pays membres est une chose; est-il possible de l’isoler de la politique (militaire, économique…) de la France dans son pré carré?
Mais cela imposerait d’aborder des éléments plus politiques, ce que l’auteur (et c’est un choix nécessaire et justifié par son objet) ne veut pas faire. Cela aboutit cependant à des raccourcis dans le livre qui peuvent surprendre le lecteur. Ainsi, la description de la dévaluation du franc CFA intervenue en 1994 évoque les nombreux rapports qui recommandaient une dévaluation dès 1987, les déséquilibres importants que les retards pris dans cette dévaluation ont causé, pour dire simplement que « les raisons ayant retardé cette dévaluation étaient plus politiques que techniques ». Qu’en termes galants ces choses-là sont dites. Mais aborder les raisons de ce retard impose de décrire le fonctionnement, pas toujours très ragoûtant, du système françafricain, les intérêts divergents, tous les éléments qui aboutissent à ce que les décisions prises résultent de conflits d’intérêt dont sont souvent bien éloignées les simples nécessités économiques.
L’auteur ne veut pas aborder ces dimensions, ces enjeux de pouvoir, les erreurs et les drames dont ils ont été la cause, le fait que la zone franc constitue une forme discrète mais réelle de tutelle exercée sur les gouvernements. Mais peut-on le lui reprocher, tant le terrain est miné? Dans un pays ou des parlementaires nostalgiques de la « coloniale » et voulant satisfaire une frange de leur électorat votent des lois imposant aux programmes scolaires d’aborder les « aspects positifs » de la colonisation; Dans un monde ou l’ONU conclut à Durban une conférence surréaliste dominée par des ONGs hystériques et fanatiques, selon laquelle le colonialisme n’a conduit qu’à des crimes contre l’humanité et au racisme, il est tout simplement impossible d’aborder la question de ces enjeux de pouvoir de façon dépassionnée.

Dès lors, il est préférable pour l’auteur qui veut écrire un livre informatif et descriptif de tout simplement ignorer ces aspects. Cela peut donner au lecteur le sentiment que des aspects importants ont été oubliés; mais c’est l’occasion pour lui de bénéficier d’un livre qui constitue un outil de travail incontestable, ce qui est extrêmement précieux, et surtout, utile.

Alexandre Delaigue
08/12/2005

Benoît Claveranne, La zone franc, au delà de la monnaie. , Economica, 2005 (25 €)

Print Friendly