Note de lecture


Déchiffrer l’économie
Denis Clerc (2004)

15ème édition ! Ca fait des mises à jour ça… Celle-ci est « entièrement refondue ». « Déchiffrer l’économie » est un ouvrage ambitieux, car il couvre une très large palette de thèmes. Pour en définir la logique, on serait tenté de considérer qu’il s’agit d’un ouvrage sur les principes de l’économie, à la manière du cours dispensé dans les universités américaines, tant il donne un aperçu général des grandes questions de l’économie. Pourtant, ce serait probablement exagéré. Le livre de Denis Clerc est un peu trop axé sur la macroéconomie pour être comparé à un ouvrage tel que celui de Mankiw, intitulé précisément « Les principes de l’économie », qui laisse plus de place à l’analyse microéconomique. Autre différence, le recours à la formalisation, bien que très léger chez Mankiw, est absent chez Clerc. Du reste, les modèles sous-jacents ne sont jamais présentés en tant que tel, mais interprétés en mécanismes. On peut probablement parler d’un manuel d’économie politique. Il faut entendre par là, et dans ce contexte précis, un ouvrage d’économie dans lequel les thèses économiques sont systématiquement évaluées à l’aune de leurs conséquences politiques et sociales. L’économie comme discipline du choix collectif de société. Cette démarche conduit à porter des jugements en matière de justice sociale. C’est un parti pris qui ne saurait se discuter, quand il est annoncé clairement. En la matière Denis Clerc ne se fait pas prier et on aborde donc la lecture de l’ouvrage dans cette perspective.

La variété des problèmes économiques abordés est franchement réjouissante. Elle offre une transversalité assez rafraîchissante. D’autant que l’enchaînement des sujets traités est très cohérent. De la définition de l’économie jusqu’aux questions de développement durable, en passant par la comparaison des concepts de capitalisme et de socialisme, les questions monétaires ou de l’emploi, c’est vraiment ce qui fait l’attrait de l’économie pour le néophyte (et même les initiés) qui est présenté en un peu plus de 400 pages.

Sur le contenu proprement dit de l’ouvrage, tout n’est malheureusement pas aussi louable. A force de vouloir faire du commentaire politique la valeur ajoutée de l’ouvrage, l’auteur commet des erreurs qui ne relèvent pas du parti pris idéologique, mais du manque de rigueur. Ainsi, concernant l’amortissement, on lit qu’il « se concrétise sous la forme d’une somme d’argent qui est mise de côté en prévision du remplacement. Dans le langage comptable, on dit qu’il s’agit d’une provision, pour couvrir une charge future ». En deux phrases, Clerc nous raconte ainsi deux énormités. Par définition, un amortissement est une « charge calculée ». Ce qui le caractérise, c’est précisément qu’elle n’occasionne aucun mouvement monétaire. Les sommes disponibles dans une entreprise (hors emprunts et apport en capital) pour financer le remplacement du capital (la capacité d’autofinancement, CAF) n’ont aucune raison d’être affectées systématiquement à cet usage. En réalité, l’amortissement comptable est destiné à donner une image fidèle des comptes de l’entreprise (et notamment de son patrimoine « réel », que la dépréciation du capital réduit au cours du temps) et à traduire fiscalement (i.e. en réduisant l’impôt) l’appauvrissement que représente cette perte de valeur des immobilisations. La CAF peut très bien être affectée à la distribution de dividendes, sans considération spécifique concernant l’amortissement (le versement de dividendes élevés au titre de l’exercice 2004 dans de nombreuses sociétés et les débats sur la faiblesse de l’investissement sont là pour nous le rappeler). Par ailleurs, l’amortissement n’est pas une provision. Une provision, tout comme l’amortissement, constate une dépréciation d’un actif de l’entreprise. Une dotation aux provisions, comme une dotation aux amortissements, est une charge calculée, sans « paiement » à qui que ce soit (comme c’est le cas pour des charges relevant d’un achat par exemple). Mais, à la différence de l’amortissement, qui constate une perte de valeur irrémédiable (un ordinateur est définitivement obsolète), la provision constate une perte de valeur probable, mais non certaine (une action détenue peut voir son cours baisser, puis remonter). Bref, il y a confusion. Plus loin, le système fiscal français « fait la part belle aux impôts sur le chiffre d’affaires (ou impôts indirects payés par les entreprises sur leurs ventes : TVA, taxe sur les alcools, l’essence, le tabac…) ». Si les entreprises paient les impôts indirects, alors il va falloir revoir les manuels d’économie et de fiscalité, croyez moi. Amortissement et TVA ne datent pas d’hier. La refonte de la 15ème édition auraient pu se concentrer sur ce genre de points.

D’autant qu’on se demande, encore une fois, si ces négligences ne sont pas la conséquence de l’accent mis sur les commentaires politiques et sociaux. Commentaires qui, mais c’est une question d’opinion, sont parfois très discutables. Exemples : « Les revenus de transfert sont, en partie au moins, destinés à compenser les ‘coûts sociaux’ d’une croissance économique qui modifie les règles sociales en même temps qu’elle produit des ressources [...] Il n’est pas certain que le vieillard d’aujourd’hui, avec son minimum vieillesse relativement élevé, apprécie davantage le mouroir dans lequel sa famille l’a placé, faute de pouvoir l’accueillir dans son appartement urbain devenu trop petit ». On mélange tout et n’importe quoi, et sortez les mouchoirs en option. Finir sa vie miséreux et financièrement dépendant d’enfants que l’on n’a pas choisi (ou presque…) n’est pas nécessairement ce que veulent les personnes âgées. La médecine ferait des progrès, pourtant  » on est mieux soigné, mais on est davantage malade ». Et on meurt plus jeune, aussi, c’est ça ? Pour présenter les idées monétaristes, dans le chapitre sur la monnaie (et donc sur les idées en matière monétaire de Friedman et consorts), on apprend que ce qui doit visiblement définir le mieux ce courant de la théorie monétaire (j’insiste sur ce point : dans un chapitre sur la monnaie, c’est des thèses concernant la monnaie dont on parle, pas des dérives de papy Friedman), c’est « un courant ultra-libéral contemporain ». Confronté à un tel raccourci, digne d’un journaliste de Marianne, et indépendemment de ce que l’on peut penser des idées de Friedman ou de la valeur scientifique des thèses monétaristes sur la monnaie, il est essentiel de rappeler ces mots de Franco Modigliani (auteur 100% homologué kéneysien) : « Milton Friedman was once quoted as saying ‘We are all Keynesians, now’, and I am quite prepared to reciprocate that ‘we are all monetarists’–if by monetarism is meant assigning to the stock of money a major role in determining output and prices. ». Autre thème, la mondialisation. La gouvernance mondiale de l’OMC serait d’une  » pauvreté affligeante : le social, l’environnemental et le sanitaire sont absents de ses préoccupations ». Euh… Rappelez moi… OMC, c’est Organisation Mondiale de la Compassion ? De la Chaleur humaine ? Ou tout simplement du Commerce ? Attendez vous de votre commissariat de police qu’il vous livre des fleurs ? Entendons nous bien : qu’on regrette que l’UNICEF ait moins de poids dans le monde que l’OMC, c’est un point de vue indiscutable. On le partage ou non. Qu’on considère que l’OMC a un fonctionnement opaque, déconnecté d’un contrôle démocratique digne de ce nom, c’est une réelle question. Mais reprocher à une organisation dont le but est de favoriser les échanges de poursuivre la mission qui lui a été donnée et de ne pas s’occuper de ce pour quoi elle n’a pas été conçue, c’est risible.Viennent ensuite les marchés financiers. Ce qui surprend ici, c’est l’absence de présentation de la théorie de l’efficicence. Tout est présenté comme si seule la théorie keynésienne existait. C’est ennuyeux, vous le reconnaitrez. Un peu plus loin, l’erreur désormais récurrente concernant la manifestation du krach boursier : « ceux qui restent collés avec leurs actions comptent toutes les heures leurs pertes. Comme plus personne n’achète, plus question de vendre. ». Si plus personne n’achète, comment fait-on pour compter ses pertes au fil des heures ? Que je sache, d’une part, une perte n’est a priori effective que lorsqu’on a vendu. Sinon, la perte est latente. Passons… Ce peut être une façon de parler. D’autre part, si je compte mes pertes latentes, c’est bien qu’il y a un prix qui se fixe au fil des heures. Donc, il y a bien des gens pour acheter ! Et d’autres pour qui il est bien question de vendre…
Sur le chômage : « l’essentiel de la progression du chômage de masse est lié à la progression sans précédent de la population active ». Mais oui, mais oui… Alors, de grâce, épargnez nous le reste du chapitre, qui tente d’expliquer plus intelligemment les causes du chômage. Sur le fossé Nord-Sud : « les organismes internationaux font pression pour l’ouverture des frontières, qui risque de condamner l’activité de millions de petits paysans et de petits producteurs ». Les mêmes crétins (passez moi l’expression, elle n’est pas de moi, mais implicitement de Clerc) qui réclament une ouverture des marchés du Nord ?

Que ceux qui pensent que je me livre à un réquisitoire se détrompent. Je suis simplement surpris. Surpris que ces insuffisances notoires cotoient des passages franchement brillants où le vulgarisateur de talent arrive à percer derrière les banalités et le sottises. Un seul exemple : la présentation vulgarisée des thèses de l’école des nouveaux keynésiens sur le chômage est probablement la plus limpide, la plus intuitive qu’il m’ait été donné de lire (et encore, j’hésite à employer le terme « vulgarisée », car on a le sentiment en la lisant que Clerc n’a pas à faire de concession au message originel). L’exposé de certaines thèses régulationnistes est clair et sans bavure. L’essentiel des définitions données au fil de l’ouvrage sont impeccables. Bref, le titre de cet ouvrage est en partie justifié. Il y a de quoi poser les bases solides d’une connaissance de l’économie. Mais si de nombreuses remarques qu’on qualifiera d’engagées trouvent leur place naturellement dans l’ouvrage, lui donnant même un ton intéressant (c’est quand même plus vivant), on ne peut que regretter les errements dont j’ai donné un large aperçu. Pire que ça, à force de vouloir se distinguer de certaines thèses , l’auteur, dont on sait pourtant qu’il est capable de les exposer sans les trahir, en arrive à donner l’impression qu’il ne les maîtrise pas vraiment (les lecteurs d’Alternatives Economiques – d’une autre époque – ont pourtant pu apprendre bien des choses sur les idées d’un Becker ou d’un Lucas sous la plume de l’auteur, qui savait alors s’en faire le « traducteur » critique, mais fidèle).

En conclusion, « Déchiffrer l’économie » n’est pas une vaine lecture. Malheureusement, ce livre souffre d’insuffisances qui ne peuvent en faire sans réserve le manuel de base d’un débutant en économie (l’ouvrage ets lisible dès la terminale, voire la première, à mon avis). Trouvera-t-on mieux en français pour cet objectif ? Ce n’est pas certain du tout. Et c’est pourquoi, il fait partie des lectures à conseiller aux non spécialistes qui veulent faire un tour d’horizon des grandes questions actuelles de l’économie. Avec les bémols que j’ai pu émettre ici et un recul nécessaire. Sur un plan plus prosaïque, il faut relever que l’ouvrage est vendu à un prix très modeste compte tenu du volume d’informations qu’il contient. Par les temps qui courent, c’est à souligner.

Stéphane Ménia
25/02/2005

Denis Clerc, Déchiffrer l’économie. , La découverte, 2004 (14,50 €)

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