Note de lecture


La France peut se ressaisir
P.Artus & M-P. Virard (2004)

Cet ouvrage est assez étonnant. Il contient des analyses assez connues, qu’on qualifierait presque de banales, certaines à la limite de la démagogie néo-mercantiliste. D’autres, qui font partie de la boîte à outils des économistes, mais pas du hit parade des medias grand public, ont le bonheur d’être présentées dans un livre dont la cible naturelle est bel et bien le grand public. Dans ces conditions, c’est presque un paradoxe de dire que l’articulation de l’ensemble est plutôt intelligente. C’est pourtant le cas. A l’arrivée, c’est un texte assez bon que nous livrent les auteurs, mais qui comme on le verra laisse assez dubitatif par moments. Je pense en définitive qu’on peut le situer au dessus de la moyenne des essais sur le thème « que va devenir la France dans un monde en pleine mutation blablabla… ».

Le premier chapitre s’interroge sur les raisons du retard de croissance de la France par rapport aux Etats Unis. Pour expliquer celle-ci, si les auteurs ne nient pas les questions relatives à la durée du travail, ils préfèrent regarder ailleurs pour en trouver les causes principales. La France, comme l’Europe est très dépendante pour sa croissance du cycle mondial, la demande interne y jouant un rôle bien moins majeur qu’aux Etats Unis. Dès lors, les ressorts immédiats de sa croissance sont dans la capacité à vendre à l’étranger. Et il est nécessaire d’opérer des gains de productivité pour y parvenir. En particulier, pour vendre aux pays où est la croissance (tels la Chine). Ces gains passent par un investissement plus conséquent en capital dans le domaine des hautes technologies, une qualification plus importante de la main d’oeuvre et une réglementation moins marquée des marchés de biens. Hum… Quelque chose vous gêne ? Tout ceci (à l’exception notable du dernier point) ressemble à la réthorique de la guerre économique, n’est-ce pas ? Indéniablement. Au premier degré, ce chapitre et d’autres passages du livre sont douteux. Néanmoins, en les relisant, on s’aperçoit clairement que ce qui intéresse Artus et Virard n’est pas tellement d’exporter toujours plus, mais d’utiliser la mondialisation comme un tremplin pour un sentier de croissance qu’on pourrait qualifier grossièrement d’autonome. Presque contraint et forcé d’ailleurs (puisque l’économie française n’a pas actuellement de ressorts internes pour sa croissance). Pourquoi alors cette étrange impression ? Comme le remarquait Alexandre, au sujet d’un article récent d’Artus, Krugman avait relevé dans son « Pop Internationalism » l’attitude consistant à vendre un discours juste, en lui donnant l’apparence d’une ritournelle populiste. C’est probablement ce mécanisme qui est à l’oeuvre ici. Car relu ainsi, ce chapitre pose une problématique bien différente des cochonneries néo-mercantilistes qui semblent refaire surface dans le discours ambiant. Plus de croissance, c’est plus de productivité. Plus de productivité, c’est plus de capital dans les secteurs qui créent le plus de gains de productivité. Plus de capital, c’est donc plus de progrès technique. Le progrès technique, c’est une industrie. L’Etat et les institutions en général doivent contribuer à son essor. Et, puisqu’elle est incontournable, la mondialisation doit être utilisée comme catalyseur. Elle fait d’ailleurs l’objet du second chapitre.

Le chapitre s’ouvre sur la baisse des emplois industriels en France (700 000, de 1983 à 2003). La mondialisation en est responsable, puisque ça délocalise à tout va hors les murs de notre beau pays. « D’accord, je vois le genre… » se dit-on. « Maintenant que j’ai corné les pages, je vais même pas pouvoir échanger ce foutu bouquin contre un ou deux Poulpe… ». Et puis ça va pas beaucoup mieux dans les pages suivantes. On commence à parler de qualité de la spécialisation internationale… Inquiétant, en général. Et là, tiens, plus pareil. Pas du haut niveau, une analyse des scénarii possibles qui a le mérite de la simplicité. « Le premier peut être qualifié de ‘ défensif ‘. » écrivent les auteurs. « Il consiste à déformer la demande au profit des biens et services peu concurrencés ». Ceci « peut fort bien stimuler l’emploi et le revenu, à condition que le niveau de productivité dans la fabrication de ces biens et services ‘domestiques’ soit faible et que cette faiblesse ne soit pas entièrement répercutée dans les salaires ». « Le deuxième scénario est résolument ‘ offensif ‘. Il s’appuie sur l’innovation technologique [...] Il y a alors stimulation de la demande par la baisse des prix et diversification vers les nouveaux produits. ». L’exemple des téléphones mobiles est pris (une première fois, il reviendra encore) en exemple. Finalement, on fait quoi ? Si on suit les Etats Unis, un peu des deux. Les années 90 y illustrent le scénario offensif, alors que jusque là le développement des services aux particuliers et de la distribution avaient plutôt relevé du scénario défensif. En Europe, les paris ont été différents selon les pays. Des allemands qui misent sur l’industrie, des espagnols et des britanniques qui s’orientent plutôt vers des services peu sophistiqués (comme le commerce, l’hôtellerie et la restauration, à ceci près que Londres abrite aussi la City, pourvoyeuse de 19% des emplois de l’île). En France ? Rien de spécial, un peu de tout.
Tous ces modèles se valent-ils ? Les succès en matière de réduction du chômage et de croissance en Espagne masquent pour les auteurs une hypothèque sur le futur. Dans ce pays, la productivité a baissé au cours des dix dernières années. Ils en concluent que l’option espagnole n’est pas viable à long terme, réduisant le potentiel de croissance de l’économie. Même si, à court terme, ses performances sont intéressantes. Les sujets de sa Majesté prennent eux le risque d’une crise financière sérieuse. Français et allemands sont pour leur part sous la menace des pays émergents qui « gagnent des parts de marché dans la production industrielle mondiale ». Et allez… C’est reparti ! Encore deux pages de tralala guerre-économique-parts-de-marché-délocalisations et compagnie. On commence à s’habituer et on se dit qu’on devrait revenir sur des analyses plus utiles dans quelques lignes. Exact, c’est un peu plus loin. Faut-il faire le choix des services contre l’industrie ? Non, tout d’abord, les services sont de plus en plus délocalisables (et même les plus sophistiqués, voir la programmation en Inde). Ensuite, substituer des emplois de services à productivité plus faible aux emplois industriels est mauvais pour la croissance. Enfin, il semblerait que l’industrie reste absolument nécessaire pour assurer à la fois l’importation de produits manufacturés et une balance extérieure équilibrée (le texte n’est pas très clair là dessus, employant même, au passage, l’expression peu habile « excédent commercial pour les services ». Mais bon, passons. Là n’est pas l’essentiel). Préserver l’industrie implique-t-il de protéger les industries locales ? L’hypothèse est heureusement balayée du revers de la main. Les importations plus chères pénalisent les producteurs locaux. Par ailleurs, autant assaillir des moulins, vu les écarts de coûts de production à combler. Et puis, compte tenu de l’inefficacité de pans entiers de l’industrie dans les pays développés, « protéger les industries qui fabriquent des produits identiques à ceux des pays émergents est, à notre avis, une voie sans issue », concluent les auteurs. Moralité, comme a su le faire le Japon, associer montée en gamme industrielle et développement des services protégés est la stratégie la plus efficace. Offrir aux pays émergents des produits qu’ils ne fabriquent pas et en importer ceux qu’ils fabriquent serait la seule voie. Il fallait y penser ! Euh… Mais… Attendez… Y a pas un type qui a raconté un truc de ce genre à propos du vin et du drap il y a quelques temps déjà ? Mince… Son nom m’échappe. A moins que cette page par exemple ne me rafraichisse la mémoire…
C’est sans importance d’ailleurs pour lire la fin du chapitre. Car, que voulez vous… on a beau écrire que « la différenciation des produits ne se décrète pas. [Qu']Elle est surtout le fruit des stratégies des entreprises », on peut tout de même encore vous ressortir les histoires de « bataille de la mondialisation ». Même si, en préambule à un chapitre sur la politique économique, on affirme que cette fameuse bataille « se joue aussi sur la qualité de l’éducation, la stabilité des règles sociales et fiscales, la fluidité des relations du travail, les effets d’agglomération autour des centres de recherche [...]« . De quoi y perdre un peu son latin. Mais il faut décidemment prendre ce qui est bon à prendre dans ce qui se confirme au fil des pages être un cas d’école du syndrome « un mauvais discours pour faire passer les bonnes idées ».

Le chapitre suivant est aux antipodes de ces atermoiements. Un peu comme si les auteurs, ayant donné quelques gages de respect aux féroces « guerriers de la mondialisation » s’occupaient des choses sérieuses. Il est directement inspiré des modèles du « nouveau keynésianisme ». Un keynésianisme étrangement peu connu en France, rarement cité en tant que tel pour le grand public. Peut-être parce qu’il fait un peu trop la part belle aux mécanismes de marché, trahissant ainsi la pensée de Keynes. Ou peut-être qu’à force de répéter  » les keynésiens s’opposent aux libéraux » on aurait du mal à reéduquer tout un peuple économique, en expliquant que c’est un peu plus compliqué que ça…Las… La plupart du temps, les économistes qui ont le malheur de bidouiller ce genre de modèles sans répéter par ailleurs à qui veut l’entendre « J’aime l’Etat, je suis de gauche, j’aime l’Etat et je suis un homme de gauche » sont généralement classés… libéraux. Bref, sortir du keynésianisme hydraulique et utiliser la dépense publique comme un élément de croissance, tout autant que comme stimulant cyclique. Les théories de la croissance endogènes sont implicitement évoquées. Côté politiques publiques, donc, soutenir le secteur des nouvelles technologies par le biais de contrats publics est conseillé. A noter : pas question de créer une agence indépendante avec comme objectif de déterminer quels seront les secteurs porteurs dans 15 ans… Non, juste formuler une demande, en sélectionnant l’entreprise qui saura y répondre au mieux. Indice supplémentaire que les auteurs ne sont pas là pour nous resservir du Reich mal digéré, ils précisent qu’il s’agit de positionner l’économie sur « les secteurs d’avenir ». Pas à haute valeur ajoutée, non, d’avenir. La nuance est de taille. Autres conseil : investir dans l’enseignement supérieur, notoirement faible en France et dans l’UE. Certes… Ca va sans dire. Favoriser l’emploi des plus de 55 ans (via des allègements de charges sociales) est nécessaire. Oui, ça se tient.
Et puis, vient la nécessité de déréglementer les marchés. Evidemment, vous avez pensé à celui du travail et vous êtes énervé (ou stupidement souriant). Il n’y a pas de quoi. C’est un passage du livre particulièrement jouissif pour qui ne considère pas que Jean Marc Sylvestre est économiste. Voici ce que disent les auteurs au sujet de la réglementation (s’appuyant sur une récente étude) : « en moyenne les pays qui ont davantage de réglementation sur le marché du travail en ont aussi davantage sur le marché des biens. Ce sont des systèmes où la rente fonctionne à la fois pour les entreprises (rente d’oligopole, donc protection des profits) et pour les salariés insiders (salaires élevés) mais qui supportent un chômage de longue durée ». Et de formuler des hypothèses sur la corrélation : « Dans les pays où le marché des biens est réglementé, il y a peu de turnover des entreprises (peu de « création destructrice ») donc peu de nécessité d’accroître la flexibilité du marché du travail ». Ce serait la configuration de la France. Le marché du travail en France ne serait pas assez flexible ? Pas exactement. Intérim et CDD gagnent un terrain conséquent, créant un marché du travail dual qui « décourage, entre autres, la formation des salariés et constitue de ce fait une entrave à l’économie d’innovation vers laquelle nous devons tendre ». Conclusion : un marché du travail flexible, c’est bien, mais seul, ça ne sert à rien. Pire, cela développe les inégalités. En un mot, actuellement, la concurrence, c’est pour les salariés précarisés, les rentes, c’est pour Air France, Carrefour et consorts (via les lois Galland et Raffarin – oui, oui, vous savez, « ça crée des emplois« ). Au sujet de la grande distribution, deux chiffres à méditer fournis par les auteurs : gains de productivité annuels aux Etats Unis, 8% ; en France, – 2%.
Anecdote personnelle et digressive à ce sujet : il y a un an, je vais chez Auchan, attiré par une promo sur un lecteur de DVD annoncée dans un catalogue. Je traverse la ville pour acquérir ledit lecteur. Pas en rayon. Je demande à un vendeur, qui me dit ne pas l’avoir reçu (promo commencée depuis 48 heures…). Je râle poliment. Il me demande de contacter le chef de rayon via l’accueil. Je me fais passer cet abruti au téléphone (j’anticipe un peu sur les termes employés, ne m’en voulez pas. Disons qu’à ce stade le type n’est encore que suspect – ben oui, y avait quand même pas le lecteur dans son rayon ! ). Et là, c’est le grand festival… J’apprends que « non, on ne l’a pas » (oui, ça j’avais compris, crétin). Je suggère alors qu’on me propose un article équivalent au prix du catalogue (normal, c’est ce qui se fait dans les magasins sérieux, je veux dire « qui respectent un peu la loi »). Et alors là, le bonhomme, planqué à l’autre bout de… tiens, d’où d’ailleurs ? Bref… il me répond que « non, ce n’est pas possible. Vous comprenez, ce sont des choses qui arrivent. Nous faisons des efforts importants pour vous offrir des produits à bas prix, alors, hélas blablabla… ». Bon, bien sûr, là je lui ai répondu qu’il allait me faire pleurer, que bien évidemment, Auchan était une entreprise philantrope etc. etc. et qu’une fois mes larmes séchées je ferais un signalement à la répression des fraudes. Rien à péter… Bien sûr, comme le catalogue était parti à la poubelle la veille, pas de preuve pour la répression des fraudes. Pas de catalogue en magasin… Et pas le temps de faire mieux qu’une année complète de boycott personnel. N’empêche : ils ont perdu un client pendant un an et quand j’y suis retourné, je les ai grugés presque involontairement en achetant un article en solde, dont la date de solde était passée depuis 3 mois (un samedi après-midi, après deux passages infructueux au scanner, la caissière qui n’avait pas noté le détail des dates en a eu marre et a passé manuellement la réduction…). D’un bout à l’autre de l’histoire, on a affaire à une baisse, si mineure soit-elle, de la productivité. Je vous laisse agréger mon individu représentatif pour évaluer la perte globale. « End of the lesson » (Sean Connery, à Kevin Costner dans les « Incorruptibles », la scène sur la coursive après la rafle ratée, au début du film).
Pour conclure sur ce chapitre je laisse la parole à Artus et Virard : « L’accroissement de la concurrence réduit les rentes d’oligopole des entreprises. Il favorise également le remplacement des entreprises inefficaces par des entreprises efficaces, une substitution facteur de gains de productivité. Pour les salariés, il augmente certes le risque de voir les entreprises durcir leurs positions dans les négociations sur le marché du travail et imposer un turnover accru. Mais en contrepartie, il leur est aussi favorable par divers mécanismes : augmentation de la production d’ensemble, hausse de la part des salaires dans le revenu, hausse des investissements et baisse du chômage ». Ajoutons que comme les salariés sont aussi consommateurs, l’évolution des prix iraient dans un sens positif en matière de pouvoir d’achat.Concernant les négociations salariales, on notera aussi que rien n’est dit sur un quelconque effet concernant le lien salaire-chômage (moins de chômage, hausse du pouvoir de négociation des syndicats). Il est absolument indéniable que dans cette analyse rien n’est dit non plus sur les mesures détaillées et concrètes à mettre en place pour arriver à cet équilibre, NETTEMENT plus satisfaisant que la situation actuelle. On peut en effet craindre que des dispositifs institutionnels issus d’un mécanisme politico-économique (en gros, Raffarin regarde les sondages après avoir balancé l’idée, constate que plein de gens sont contre et retourne se coucher) finissent par amener, au nom d’une telle grille de lecture, à une situation où c’est encore Bibi qui morfle (i.e. le salarié ou le chômeur). Reste que ce passage du livre relève de ce qu’on aimerait lire ou entendre plus souvent dans les media grand public.

Le dernier chapitre n’a pas du faire rire Ernest-Antoine de MEDEF, s’il l’a lu… Résumons la problématique : le partage de la valeur ajoutée a, en tendance, clairement évolué défavorablement pour les salaires en France depuis 20 ans. C’est donc que les profits ont vu leur part augmenter. Les salaires ou la désépargne stimulent la consommation. Le rythme d’évolution de la consommation a été freiné et l’épargne a eu tendance à augmenter dans le revenu des ménages. Pas bon… Les profits génèrent-ils plus d’investissement ? Les faits disent que non sur la même période. Encore pas bon… Corrolaire : les profits ne sont décidémment pas les investissements de demain… et donc pas les emplois d’après-demain !
Alors, voilà, ce qu’il faut c’est plutôt créer du pouvoir d’achat en déformant la structure du partage de la valeur ajoutée en faveur des salaires. On augmente les profs ?! Non… Dommage. Le SMIC ? Pas envisagé ici par les auteurs. Bon, on fait quoi ? On vise à la modération salariale des insiders. Oh eh… Ceux qui ont un salaire vont donc voir leur pouvoir d’achat stagner ? Drôle de façon de rehausser le pouvoir d’achat ! C’est plus subtil. Des salaires élevés pour les salariés employés inciteraient les employeurs à économiser du travail, accroître la productivité sans embaucher. De fait, la part des salaires dans la valeur ajoutée est réduite. J’avoue un certain scepticisme en relisant cela. D’où viennent les gains de productivité ? En principe, ce devrait être de l’investissement, non (qu’il soit de produit ou de procédé) ? Or, l’investissement serait trop faible pour compenser la consommation insuffisante (d’où le plaidoyer pour une hausse du pouvoir d’achat). Peut-être que ces investissements sont très rentables. Mais alors, jusqu’où ira la modération salariale pour inciter à l’embauche ? Si les auteurs prennent le soin de préciser que les salaires élevés ne sont pas justifiés par une productivité importante issue d’une hausse des investissements et du progrès technique. Ce qui ne règle pas mon problème… Je dois rater un truc évident.

Le dernier chapitre se penche sur la réforme de l’Etat. Rien de très nouveau, une réflexion globalement équilibrée. Le constat que les finances publiques sont structurellement mal en point. Peu aidées par la conjoncture, évidemment, menacées par la concurrence fiscale au sein même de l’UE côté recettes, liées par des engagements en termes de salaires et pensions des fonctionnaires, en l’état leur trajectoire est inquiétante.
Pour y remédier, trois pistes sont évoquées : réduire les dépenses, sélectionner les dépenses, accroître la productivité de l’Etat. C’est la dernière qui est retenue par les auteurs. Pourquoi ? Parce que la réduction des dépenses n’est pas forcément la panacée. Ils s’appuient sur l’exemple des dépenses de santé. Les limiter intrinsèquement est absurde : outre la satisfaction d’un besoin, elles stimulent des secteurs d’avenir. Privatiser l’assurance maladie ? C’est verser des cotisations privées, plutôt que publiques. Intérêt nul globalement (d’autant que la supériorité du secteur privé ou mutuelliste est plutôt mise en doute). Empêcher coûte que coûte la hausse des cotisations maladie ? Même refrain : de toute façon, les dépenses, financées sur cotisations ou sur revenu directs, seront réalisées. Il s’agit seulement de deux façons différentes de satisfaire le même besoin individuel et collectif. Les auteurs préconisent de rapprocher la logique de remboursement d’un système d’assurance classique, avec une logique bonus-malus, mais en restant basé sur des cotisations. En imaginant néanmoins une privatisation du système, imposer aux assureurs une absence de sélection des risques a priori afin d’éviter d’exclure certaines populations.
Le grand chantier est la productivité des services publics. Citant le Canada et la Suède comme deux exemples de réussite (moins de dépenses, services publics équivalents et pas plus de chômage), les auteurs suggèrent donc de profiter du départ en retraite des baby-boomers pour réduire les effectifs. Plus que la réduction des effectifs, il faut redéfinir les mission, redéployer les effectifs, créer des mécanismes incitatifs. Assez convenu (ce qui n’a rien de péjoratif en soi, mais signale simplement sa généralité – qu’on peut comprendre vu l’ampleur du sujet), ce chapitre s’appuie surtout sur des exemples (en France ou ailleurs), dont celui de la Suède est un peu développé en conclusion.

On regrette évidemment que ces pistes ne soient pas plus fouillées. Si les directions sont données, les moyens d’y parvenir n’ont restent plus que discrètes. Si l’ouvrage ne mettait pas en avant certaines réflexions peu diffusées, on pourrait même dire qu’il est inutile dans la valse des livres « constat-préconisations ».
Si vous êtes familier de l’économie, ce livre peut vous intéresser. Si vous ne vous y intéressez que de loin, je ne peux que vous en conseiller la lecture, en espèrant que cette chronique pourra vous servir à décrypter, ou tout au moins être attentif à certains points qui, comme on l’a vu, peuvent dérouter ou induire en erreur. A moins que ce ne soit moi qui aie tout faux ?

Stéphane Ménia
26/01/2005

P.Artus & M-P. Virard, La France peut se ressaisir. , Economica, 2004 (12,58 €)

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