Note de lecture


The Wisdom of Crowds
James Surowiecki (2004)

Un jour de 1906, le scientifique Francis Galton se rendit à une foire agricole. Spécialisé dans l’hérédité et dans l’étude des capacités humaines, il pouvait espérer trouver là bas matière à étude, tant animale qu’humaine. Galton, comme l’essentiel de ses contemporains, était persuadé d’une chose : les gens sont stupides, et le nombre ne fait qu’amplifier ce phénomène : une foule aura le plus souvent l’intelligence du plus idiot de ses membres, ou pire, sera victime de diverses pathologies ou accès de furie collective. Gustave le Bon, dans « psychologie des foules » paru une dizaine d’années plus tôt, exposait doctement que les groupes d’individus étaient systématiquement moins intelligent qu’un individu seul, et s’inquiétait de voir le rôle de plus important des foules dans le fonctionnement de la société, que ce soit pour la justice avec les jurys populaires, ou en politique avec l’essor de la démocratie.
A la foire agricole à laquelle se rendait Galton, il était possible de participer à un concours, consistant à estimer le poids de viande qu’un boeuf exposé sur place, après abattage et dépeçage, serait susceptible de fournir (l’estimation la plus proche du résultat final voyait son auteur récompensé d’un prix). Des personnes très diverses participaient à ce concours : des professionnels de l’élevage et de la viande, mais aussi de simples curieux venus visiter cette foire. Galton se fit remettre les estimations des divers participants au concours (787 au total) et les représenta sur un graphique (pour voir si elles suivaient une courbe de Gauss). Puis il calcula l’estimation moyenne de l’ensemble des participants au concours : comme ceux-ci étaient un mélange de quelques individus compétents et d’une masse d’individus médiocres et ignorants, il était certain que l’estimation allait être très éloignée de la réalité. Mais Galton se trompait : l’estimation moyenne des participants au concours était de 1197 livres de viande; après avoir été abattu et dépecé, le boeuf du concours fournit 1198 livres de viande. Loin d’être stupide, l’estimation moyenne de la foule était la meilleure que l’on puisse trouver, plus proche du résultat réel que chaque estimation individuelle.

C’est sur cette anecdote étonnante que s’ouvre « the wisdom of crowds » (la sagesse des foules) de James Surowiecki. L’expérience de Galton, loin d’être une coincidence isolée, a été très souvent reproduite, avec des résultats similaires. Nous utilisons d’ailleurs très fréquemment cette intelligence collective, par exemple lorsque nous faisons une recherche sur google (dont l’algorithme de recherche, Pagerank, classe les pages internet en fonction du nombre de liens vers ces pages, faisant donc appel à l’intelligence collective des utilisateurs d’internet pour faire de bonnes sélection). Contrairement à une idée universellement reçue dans nos sociétés qui glorifient l’expertise, le culte des talents spécifiques, les grands dirigeants d’entreprises, les « individus qui font la différence », les MBA et autres énarques, bien souvent, il vaut mieux faire confiance au plus grand nombre pour obtenir des résultats qu’à un petit nombre d’individus, tout talentueux qu’ils soient. Faisant appel à l’économie mais aussi toute une série d’autres disciplines scientifiques, Surowiecki apporte une explication remarquable de la façon dont les groupes de gens fonctionnent. Il applique son raisonnement aux situations les plus diverses, la conduite dans les embouteillages, les problèmes d’Enron, le choix des dirigeants politiques dans une démocratie, le fonctionnement des marchés, la façon d’améliorer les services de renseignement, l’organisation des entreprises, la diffusion des innovations technologiques, l’organisation de la recherche scientifique, les bookmakers de Las Vegas, l’explosion de la navette spatiale, la baie des cochons, les bulles spéculatives, la tactique au football américain, la longueur des files d’attente au supermarché…
Son livre est organisé autour de la résolution par les groupes d’individus de trois types de problèmes : les problèmes cognitifs dans lesquels il existe une réponse précise ou des réponses meilleures que d’autres (comme le problème du boeuf de Galton). Les problèmes de coordination, dans lesquels ce qui compte est que les gens se coordonnent les uns avec les autres (par exemple, pour se déplacer dans un embouteillage). Et les problèmes de coopération, dont la solution dépend de ce que les gens agissent pour le bien collectif alors que leur intérêt individuel les pousse à faire l’inverse. L’auteur constate alors que ces différents problèmes, pour être résolus par des foules d’individus, nécessitent la combinaison de quatre conditions : la diversité des individus, l’indépendance des individus les uns vis à vis des autres, la décentralisation des décisions, et une technique appropriée d’agrégation de l’information. Lorsque ces conditions ne sont pas présentes, des pathologies se manifestent et le résultat peut être catastrophique. Mais lorsqu’elles sont réunies, les résultats en sont spectaculaires.

On peut le dire : ce livre est de tous points de vue remarquable. Il est remarquable en ce sens qu’il parvient à expliquer en quelques pages ce qui nécessite un livre entier à d’autres auteurs. Le livre est très lisible, structuré autour de multiples exemples décrits dans un style parfois drôle, parfois sérieux, en tout cas, jamais ennuyeux. Après lecture, on a a envie de revenir au livre, à tel ou tel chapitre ou illustration qui semble mériter un examen plus attentif : le livre se trouve donc très roboratif, et entre sans la moindre hésitation dans la catégorie des indispensables qui font, après la lecture, qu’on ne regarde plus tout à fait le monde de la même façon. Ce n’est pas tous les jours que l’on trouve autant d’intelligence par page.

Alexandre Delaigue
02/01/2005

James Surowiecki, The Wisdom of Crowds. , Doubleday, 2004 (13,50 €)

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