Note de lecture


L’Amérique dérape
Paul Krugman (2004)

L’auteur précise dès son introduction qu’il ne s’agit pas d’un livre très réjouissant. C’est exact : on ne ressort pas très heureux de la lecture de ce livre, recueil de chroniques de l’économiste Paul Krugman entre 2000 et 2003, pour l’essentiel dans le New York Times, ainsi que dans quelques autres journaux et magazines. On n’en ressort pas heureux pour deux raisons principales : premièrement, les faits qui y sont relatés n’ont rien de très agréable; deuxièmement, ce livre traduit une évolution de son auteur qui, si elle a largement contribué à son succès, a eu des conséquences pas très agréables.
Krugman est entré début 2000 parmi les chroniqueurs du New York Times, et s’est depuis attelé à l’écriture de deux éditoriaux (op-eds, comme on dit là bas) hebdomadaires. Son but au départ était d’écrire sur l’économie, la mondialisation, ses sujets de prédilection. Mais très rapidement, il s’est trouvé occupé à écrire pour l’essentiel en réaction très hostile à la politique du gouvernement de George W. Bush. Ses éditoriaux constituent de façon générale la chronique du leadership défaillant : des dirigeants d’entreprises autrefois considérés comme de grands entrepreneurs apparaissant en réalité comme des escrocs, comme dans le cas de l’affaire Enron; des dirigeants des USA qui ont gaspillé le capital constitué par leurs prédecesseurs pour une politique menée au profit excusif de quelques intérêts particuliers, qui risque d’affaiblir considérablement les USA dans l’avenir.
Et ce livre est un brûlot accablant. Les éditoriaux y sont classés par grandes catégories, et dans chaque catégorie, classés dans l’ordre chronologique. De la politique économique aux baisses d’impôt successives, de l’affaire Enron à la crise de l’électricité californienne, des subventions aux industriels en passant par la façon dont le gouvernement Bush a mis à son profit la légitimité que lui a conféré le 11 septembre pour mettre en oeuvre un agenda radical, alors qu’il avait été élu par une minorité d’américains; c’est un portrait à la fois terrifiant et remarquablement bien écrit d’une époque que nous fait là Krugman.
Tous les éditoriaux de ce livre peuvent être trouvés sur le site non-officiel de Krugman; mais le livre apporte une certaine valeur ajoutée, en classant les articles par thème, en conservant les meilleurs d’entre eux, et en construisant l’ensemble autour de la problématique de la faillite des gens exerçant le pouvoir aux USA. Il faut reconnaître à Krugman une vraie qualité, qu’on retrouve dans ce livre : c’est d’avoir dès le début, contrairement à une presse américaine très soucieuse de cette fausse objectivité consistant à écouter un point de vue puis l’autre (ce que Krugman résume en disant : si quelqu’un dans l’administration Bush déclare que la terre est plate, les journaux du lendemain titrent par « rotondité de la terre : les vues diffèrent ») au lieu de rechercher la vérité et d’exposer les mensonges. Ce style a assez largement disparu désormais, et Krugman a probablement été précurseur en la matière.
Ce style très incisif n’évite pas de temps en temps les erreurs, mais s’accompagne de succès indéniables, qui ont fait de Krugman une célébrité aux USA et dans une France friande de Bush-Bashing (bien peu de journaux français ont évoqué le pourtant très juste contenu de cet article, par exemple…). On ne va pas déplorer qu’un économiste au style de grande qualité devienne une vedette vis à vis du grand public. Si cela permet aux gens de s’intéresser plus à l’économie et de comprendre des phénomènes auparavant obscurs, il n’y a même que des raisons de s’en réjouir.
Mais il n’y a pas que des raisons de s’en réjouir. Car le succès de Krugman vient, en bonne partie, de ce qu’il s’est livré à un jeu très la mode dans une Amérique médiatique et politique très polarisée aujourd’hui : l’esprit partisan à sens unique. Le site http://lyinginponds.com , qui classe les éditorialistes des principaux médias américains en fonction de leur esprit partisan à sens unique, a classé Krugman second, derrière la particulièrement timbrée Ann Coulter, pour son esprit partisan, ce qui n’est pas franchement un compliment. Et c’est bien là tout le problème, la seconde raison pour laquelle on ne peut pas lire « l’Amérique dérape » sans une certaine tristesse. Dans ses précédents livres, dans ses précédents articles, Krugman savait faire preuve d’une objectivité raisonnable (même s’il a toujours eu tendance à traiter les gens avec lesquels il est en désaccord de noms d’oiseaux): ses critiques étaient réparties envers tous les camps, avec pour base l’analyse économique. On pouvait contester ses arguments en termes économiques : mais on ne pouvait pas contester son objectivité.
Or maintenant qu’il est devenu un fer de lance du Bush-bashing, cette dimension a disparu. Il y a des raisons très objectives de critiquer la politique économique, étrangère, sociale, du gouvernement Bush. Mais l’objectivité de l’économiste implique aussi de rappeler que les choix politiques ont toujours un coût, et qu’il faut mettre en balance coûts et avantages pour décider. Krugman n’a pas fait ce choix, en décidant, face à ceux qu’il considère comme un « pouvoir révolutionnaire, qui ne considère pas les règles démocratiques comme légitimes » qu’il ne fallait que marteler les coûts, faire feu de tout bois pour vilipender le gouvernement Bush. Au passage, l’objectivité de l’économiste passe à la trappe.
Et on retrouve cela dans les chroniques reproduites dans ce livre. Pour tous les lecteurs appréciant les colonnes de Krugman dans le NYT, le début de l’année a été un crève-coeur : l’essentiel des chroniques n’avaient qu’un sujet unique, l’inanité des baisses d’impôts du gouvernement Bush. C’en était devenu proprement insupportable de voir revenir sans arrêt les mêmes arguments, les mêmes métaphores, les mêmes critiques. Au bout d’un moment, les lecteurs avaient (on peut l’espérer) compris : même le site non-officiel de Krugman était lassé. On a reproché à Bush d’avoir exploité jusqu’à la corde l’argument du 11 septembre pour faire passer ses agendas politiques; mais après le 11 septembre tout ce que Krugman trouvait à dire, c’était qu’enfin, Bush allait comprendre face à cet évènement qu’il devait renoncer à ses baisses d’impôt! A ce degré, cela tournait à l’obsession.
Par la suite, Krugman est de plus en plus sorti de son rôle d’économiste pour évoquer d’autres sujets, comme la politique étrangère, avec des résultats peu flatteurs. Lorsqu’il a déclaré que le président Malais Mahattir Mohammed s’était lancé dans une tirade antisémite uniquement à cause de la politique de Bush, il ne s’est pas grandi. Ses opinions en matière de guerre en Irak ont également été du niveau d’une conversation de café du commerce. Quand on désapprouve la guerre en Irak, quel intérêt y a-t-il à savoir que Krugman aussi la désapprouve (d’autant plus qu’on s’en doutait, étant donné que c’est une mesure du gouvernement Bush…)?
Krugman déplore la polarisation du débat politique aux USA : mais il a participé largement à cette polarisation. On peut l’expliquer par ses choix, mais aussi par les contraintes qu’implique un format d’éditorialiste qui lui convient mal. On ressent cela à la lecture de ce livre : les articles écrits pour d’autres médias, plus longs et plus argumentés, sont souvent plus intéressants que les éditoriaux du NYT. Le rythme de deux éditoriaux par semaine, avec contraintes de taille, ne réussissent pas à Krugman qui est un excellent pédagogue économique et pamphlétaire, mais qui a besoin de plus de longueur pour offrir à la fois du pamphlet et de l’analyse économique. Il a fait le choix du pamphlet, on peut le regretter. C’était une raison supplémentaire de souhaiter la défaite de G.W. Bush en 2004 : on pouvait espérer que Krugman allait revenir à plus d’objectivité et d’analyse économique dans ce cas. Hélas, nous avons repris un bail de quatre ans.

Il y a donc deux raisons de ne pas être réjoui en lisant ce livre : d’abord, parce que son contenu, même débarassé de sa gangue partisane, est tristement accablant; mais aussi, parce qu’il est le recueil des articles qui ont fait disparaître un Krugman brillant pédagogue et brillant économiste, qui n’apparaît plus désormais que dans quelques trop rares chroniques. On lira donc ce livre avec intérêt (du moins si on est prêt à payer pour des articles tous disponibles en accès libre sur internet mais mis sous reliure) mais aussi, avec tristesse.

(cette chronique s’applique à la version originale du livre. Je ne sais pas ce que vaut la traduction française)

Alexandre Delaigue
14/11/2004

Paul Krugman, L’Amérique dérape. , Flammarion (Norton pour l’édition originale, titrée « The Great Unraveling »), 2004 (19,95 €)

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