Note de lecture


Les patrons
Thierry Malandain (2004)

Encore un ouvrage dans la collection « Idées reçues » du cavalier bleu. Thierry Malandain est l’auteur d’un précédent ouvrage chroniqué sur le site. Il revient avec un ouvrage dont le thème, comme son titre le laisse présumer, est plus « people ». En ouvrant les patrons, ceux qui n’ont pas lu son ouvrage précédent, peuvent craindre le pire. Va-t-on avoir droit à un manifeste anti-licenciements boursiers ou à une éloge ducapitaine d’industrie ? Ni l’un, ni l’autre, évidemment, puisqu’il s’agit de décrypter les idées reçues sur la question (c’est la raison d’être de cette collection…).

Mais c’est ici que cet ouvrage surprend ! Car figurez vous que contrairement à ceux que j’avais pu lire auparavant dans la même série, on y retrouve moins de remise en cause radicale des idées reçues. Bien sûr, certains clichés sont battus en brèche. En proportion, très peu de grands patrons sont issus de l’ENA. Globalement, les patrons ne sont pas détestés par les français. Les grands patrons ne s’augmentent pas tous quels que soient les résultats (certains réduisent même leurs salaires, mais ça ne passe pas dans les journaux). La plupart ne sont pas des stars surmédiatisées. Tous ne sont pas dénués de préoccupations morales etc.

Mais globalement, impossible ou presque de prendre le contrepied des idées reçues examinées. « Pire » que ça, la plupart sont clairement validées par l’auteur. Les femmes sont sous-représentées, ils votent à droite (même si le « patron de gauche » est bien un individu doté d’une existence sociale vérifiable), ils ont de puissants réseaux d’influence (les plus hostiles à la « caste » parleront de « mafia »…), ils cumulent de nombreuses activités (direction, mandats sociaux ou d’autres fonctions moins évidentes comme président de théâtre ou de club de foot.

Bon, mais alors, ce livre, il sert à quoi ? Eh bien, d’abord, tout est dans la nuance. Sur tous les exemples que je viens de prendre, Thierry Malandain apporte des précisions de toute sorte, des bémols, des explications et des mises en perspective sur la réalité des faits présentés. Cumulard les patrons ? Un peu… Mais pas tant que ça si on regarde de près les éléments à charges. Ainsi, dans les structures de groupe, la tête se voit légalement attribuée des fonctions de direction ou de mandat social dans les filiales. Or, concrètement, les personnes concernées ne les exercent pas et délèguent ces responsabilités aux dirigeants des filiales. Les femmes sont-elles victimes d’une intolérable discrimination ? Les chiffres sont assez accablants : aucune femme ne dirige une entreprise du CAC 40, 4 sont à la tête d’une entreprise du SBF 120 (et encore, dans des structures familiales ou politiquement influencées). L’auteur avance alors quelques explications. Il est trop tôt pour les femmes, elles souffrent encore d’une culture globalement masculine. Elles sont effectivement ou fantasmatiquement victimes de leur double charge boulot-marmots. Enfin, elles n’ont en moyenne pas l’appétit de pouvoir des hommes. Bon, ça n’avance pas trop celles qui n’ont pas de gosses et débordent d’ambitions, mais ça a le mérite de montrer que la fatalité n’a pas sa place en la matière et que le temps travaille pour la gente féminine. Autre exemple pour terminer cet aperçu : les patrons ont toujours raison. Oui, semble nous dire l’auteur. Il n’est pas rare de rencontrer parmi les dirigeants d’entreprises (petites ou grandes) de grands centralisateurs qui considèrent leurs options comme infaillibles. Un ego narcissique peut parfois l’expliquer. Mais ça ne suffit pas. D’abord, parce que le rôle d’un patron est de prendre les bonnes décisions et qu’une mauvaise décision vaut parfois mieux qu’un changement de décision, synonyme de flottement. Car, au bout du compte, le patron a toujours raison, c’est comme ça… La relation entre le dirigeant et ses conseillers (subordonnés) est caractérisée par une ambiguïté : en tant que spécialistes là où le patron est un généraliste dotés de capacités spécifiques propres à prendre des décisions, ils sont supposés le conseiller, mais sans remettre en cause son statut et sans prendre eux-même des responsabilités qui les dépassent en principe. D’où, comme l’écrit l’auteur, « des situations ubuesques où un patron n’a pas la possibilité de changer d’avis et où tous les intervenants, lui compris parfois, savent qu’on va droit dans le mur ».

On trouvera dans ce livre des anecdotes historiques sur les patrons, des références chiffrées. Globalement, on se dit que l’auteur s’est vraiment fait plaisir en rédigeant son texte. L’ensemble fait penser à un reportage. Ce qui le rend très agréable à lire. Mais en plus étoffé. L’approche légère du thème est en fait largement un prétexte pour distiller des références en théorie des organisations qu’un reportage de newsmagazine ne vous apportera presque jamais. Le thème du gouvernement d’entreprise revient par exemple régulièrement. Et il faut bien avouer que le point d’entrée qu’est la discussion autour de la vox populi le rend bien plus digeste pour le lecteur non averti. Le style de l’auteur est fluide, comme dans son précédent ouvrage. En plus, le texte n’est pas dénué d’humour. Néanmoins, le lecteur attentif notera, amusé, une certaine retenue. Un peu comme si , par moment, emporté par une envie de franchement rigoler (dans certains passages, le sujet s’y prête bien), Malandain se rappelait qu’il est quand même en train d’écrire un truc sérieux…
Pas de doute en tout cas, pour ceux que le sujet intéresse, ils passeront un bon moment en lisant ce livre.

Présentation de l’ouvrage chez l’éditeur, avec extrait en ligne.

Stéphane Ménia
27/10/2004

Thierry Malandain, Les patrons. , Idées reçues Le cavalier bleu, 2004 (8,46 €)

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