Note de lecture


Rien n’est sacré !
Robert J. Barro (2004)

Robert Barro appartient à cette catégorie d’économistes qui savent écrire pour le grand public tout en produisant de la science de qualité. Son concurrent en langue anglaise est probablement Krugman, et on peut trouver des points communs entre les deux, qui publient des éditoriaux dans des revues ou journaux grand public pour de temps en temps, sortir un livre de sélection de leurs meilleures chroniques des années précédentes. Krugman publie depuis 4 ans dans le New York Times; Barro a écrit pour Fortune, le Wall Street Journal, et actuellement tient une page éditoriale dans Business Week. Les deux savent s’exprimer avec clarté et c’est un plaisir que de les lire.

Là cependant s’arrête la comparaison : car si Krugman est plutôt marqué au centre-gauche et proche des démocrates, Barro est lui un libéral Friedmanien pur jus qui adore les baisses d’impôts et déteste les gouvernements interventionnistes. On pourrait trouver une autre différence importante entre le style de ces deux auteurs : Krugman a la fâcheuse tendance de faire passer ses opinions politiques pour des faits communément admis par les économistes; il ne rechigne pas devant un petit argument d’autorité type « je suis la science » pour faire passer ses idées politiques. Barro n’a pas ce défaut et annonce clairement sa couleur, celle d’un économiste libéral qui ne trouve que des qualités au marché libre. Par contre, dans le corps du texte, on verra plus facilement Barro poser des affirmations assez péremptoires et contestables (de façon parfaitement assumée), d’autant que l’individu n’est pas du genre à mâcher ses mots.

Ce livre est un ensemble d’articles courts et longs, grand public, rédigés par Barro au cours de sa carrière d’éditorialiste. Le livre est en 4 parties. La première est tout simplement excellente. Barro y raconte une foule d’anecdotes sur les économistes (morts ou vivants) et les personnalités qu’il a rencontré au cours de sa carrière. Ses portraits sont pleins de verve, et vraiment superbement réussis. Et les histoires qu’il raconte sont vraiment bien racontées et instructives. Les discussions Barro-Friedman sont très bien rendues. La conversation dans laquelle Barro annonce à la femme de Lucas que son mari vient d’avoir le prix Nobel est un autre moment d’anthologie. Le portrait de Gary Becker est tout simplement hilarant : le lecteur n’oubliera pas la façon dont Becker bat tous ses adversaires au tennis et la façon dont Barro a tenté de le piéger. Remarquable aussi est le portrait que Barro donne du chanteur du groupe de rock U2, avec lequel il discute de temps en temps d’annulation de la dette du tiers-monde et de lutte contre la pauvreté. On y découvre un Bono très soucieux de bien faire dans le Tiers-Monde, à des lieues de la caricature de l’artiste tier-mondiste, et de comprendre avec précision le détail des analyses économiques portant sur ces sujets, même lorsqu’il les désapprouve. On sort vraiment enchanté de la galerie de portraits composant cette deuxième partie.

Les parties suivantes sont composées de courts articles regroupés par thème : une partie porte sur l’application de l’économie aux questions de société, une partie sur l’économie internationale, la croissance et le développement, et une partie sur les problèmes de politique macroéconomique. Là encore, le mélange de théorie économique qui décape, d’anecdotes très amusantes, et d’idées libérales de choc rendent l’ensemble très agréable à lire, même lorsqu’on n’approuve pas les conclusions ou idées de Barro. Ses analyses en matière de croissance, de stabilisation des économies en crise, sont intéressantes et bien écrites. Sa présentation de la libéralisation des drogues ou des effets de la libéralisation de l’avortement sur la baisse de la criminalité (citant les travaux du terrible Steven Levitt de Chicago) est très bien sentie : de façon générale la tactique de Barro consistant à enfoncer l’argument comme un clou à grand coups de phrases flamboyantes fait de son livre une lecture très agréable.

On peut cependant se demander si ce livre trouvera son public : il faut être honnête, il est probable que la première partie intéressera surtout les économistes qui se régaleront d’anecdotes. Les parties suivantes sont intéressantes mais à des lieues du débat français en matière de politique économique. Cela dit l’ensemble fournit une perspective très originale sur les épisodes économiques des 10 dernières années, une perspective qu’on n’a tout simplement aucune chance de retrouver ailleurs. Rien que cela fait de ce livre une lecture roborative. Le style de Barro et ses analyses économiques font le reste de l’intérêt du livre.

Dernière remarque : cette chronique s’applique à la version originale du livre. Je ne sais pas trop ce que vaut la traduction.

Alexandre Delaigue
24/10/2004

Robert J. Barro, Rien n’est sacré !. Des idées en économie pour le nouveau millénaire, Economica, 2004 (14,25 €)

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