Note de lecture


La France qui tombe
Nicolas Baverez (2003)

Une fois n’est pas coutume, le livre qui a fait la rentrée 2003 n’était pas l’obscur pensum d’un intellectuel de gauche, ou un roman nombriliste à base de sexe sordide, mais un livre au vitriol sur la situation économique de la France. Au départ un article dans le numéro d’été de la revue Commentaire, il a été rapidement élargi pour donner lieu à un court ouvrage, qui n’a pas manqué de susciter des réactions depuis. De gauche comme de droite, les accusations ont fusé : l’auteur (qui veut probablement faire le lit de l’extrême droite en reprenant sa thèse du déclin) a tort, car screugneugneu, la France va bien (ou presque). Moult éditorialistes, ministres, politiques, journalistes, de droite comme de gauche, se sont insurgés contre ce pamphlet. Le Monde a dégainé tous ses penseurs économiques de gauche, le Figaro le ban et l’arrière-ban des défenseurs du gouvernement. En bref, comme souvent : circulez, il n’y a rien à voir. L’auteur est un vilain méchant, tout va très bien, madame la marquise, nous nous envolons vers notre grand destin.
Il faut lire ce livre, qui n’est pas exempt de défauts, mais dont le principal mérite est de rappeler au coq gaulois sur quel tas de fumier pourrissant il chante. Ne fût-ce que pour se fixer les idées. Ne fût-ce que parce que Baverez est le seul à oser juger le gouvernement actuel sur les faits, sans l’arrière-fond idéologique de la critique de gauche (gouvernement de droite, donc inféodé au patronat et anti-pauvres), mais sur la base d’analyses irréfutables. Nulle part ailleurs on ne lira une critique plus cinglante, mieux réussie, de la politique de ce gouvernement.
Le premier chapitre est un résumé de l’historique qui a mené la France dans la situation actuelle. L’auteur y montre que celle-ci n’est pas nouvelle : souvent dans le passé, le pays s’est trouvé dans une impasse dont seule une crise majeure a pu le sortir. Il établit les bases du compromis actuel qui caractérise la France depuis 1983 : sanctuarisation de la fonction publique, achat de clientèles électorales diverses et variées qui conduisent à l’inflation de la dette publique et à l’élévation de la pression fiscale, une croissance faible, un chômage endémique.
Or, selon le second chapitre, le monde connaît des changements majeurs depuis les années 70. Economiques, avec la fin du fordisme et le retour du marché comme mode de régulation; une géopolitique chaotique, faite de menaces nombreuses et diffuses, au premier rang desquelles le terrorisme et les risques globaux; l’hégémonie des USA, le nouveau développement des pays du Tiers-Monde, la mondialisation, les bouleversements démographiques. Cette situation implique des changements drastiques de la part de l’Etat et des structures économiques : la France, loin de s’adapter, s’est crispée sur le modèle des trente glorieuse et la défense des droits acquis. Et un système institutionnel gangrené par la cohabitation, un corps législatif anémié, une justice en pleine guerilla contre l’exécutif.
En matière de politique étrangère, la France est à contre-courant de son intérêt et de l’évolution du monde, et ce depuis 25 ans. Elle n’a pas pris les conséquences de la chute de l’URSS, de la réunification allemande, elle considère uniquement l’Europe comme un bailleur de fonds pour ses agriculteurs, et traite avec arrogance tous les autres pays membres; elle s’enferre dans une stratégie d’opposition systématique aux USA, sans les moyens d’obtenir un quelconque résultat, si ce n’est la satisfaction futile de faire la nique au géant. Son comportement n’est ni moral (voir l’alliance avec la Russie) ni même efficace (la guerre en Irak n’a pas été évitée). La France se retrouve isolée, alors que le leadership dans l’union européenne lui échappe au profit de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Sa défense est dans un Etat lamentable, et les hausses budgétaires récentes n’y changeront rien, car elles se concentrent sur un appareil productif dépassé (la perfusion permanente de la DCN et de GIAT) et la force de frappe nucléaire, bien peu utile dans le contexte géopolitique contemporain.
Le troisième chapitre décrit le déclin français en termes économiques et politiques. A force de révisions constitutionnelles plus stupides les unes que les autres (l’introduction de la charte de l’environnement dans le préambule tenant la corde…) les institutions sont vidées de sens. La croissance, la productivité, l’investissement, stagnent. Le chômage et la dette publique explosent. La France dégringole à tous les classements des PIB par habitant (elle s’est fait rattraper par l’Angleterre, pourtant 25% derrière il y a 25 ans…). La dépense publique ne sert qu’à payer des fonctionnaires et des transferts sociaux, au détriment de l’investissement et des missions régaliennes de l’Etat. La décentralisation ne fait qu’ajouter à cette pression fiscale en hausse vertigineuse. Les effectifs de l’industrie chutent, tout comme sa production, délocalisée dans les pays à bas salaires. Les fleurons de l’industrie nationale sont en berne, nécessitant soit une liquidation (vivendi) soit une nationalisation de fait (bull, alstom). La recherche représente une part trop faible du PIB. Le taux d’emploi est des plus faibles des pays développés, le taux de chômage des plus élevés, résultat des politiques malthusiennes qui ont chassé les jeunes et les plus de 50 ans du marché du travail, aux frais des transferts sociaux.
Le quatrième chapitre est probablement le « momentum » du livre. Il se lit avec un véritable ravissement tant il est bien écrit et cruel. Baverez montre, sans merci, à quel point les gouvernements successifs ont fait de l’immobilisme, rebaptisé « exception française », une vertu. Les seuls changements qui sont intervenus sont venus d’une Europe prétexte à faire passer ce qu’on n’ose pas dire. Alors que le 21 avril 2002 signifiait un message clair-les choses doivent changer- le gouvernement n’a réussi qu’à réformer peu (une fraction du problème des retraites), mal, en se mettant le corps social à dos. Et il a ouvert les vannes pour ses clientèles traditionnelles (médecins, notables locaux) conduisant à une hausse invraisemblable des dépenses publiques. Par pure idéologie, il baisse l’impôt sur le revenu (alors que la fiscalité locale monte, que des impôts divers sont accrus perpétuellement). Les dossiers sont gérés selon la technique du chien crevé au fil de l’eau. Les effectifs de l’éducation nationale augmentent et diminuent au gré des annonces successives. Pour calmer des parents excédés par les grèves, le bac atteint des résultats jamais vus depuis 1968. Rien n’est fait contre le chômage, les lois du gouvernement précédent sont gelées, sans qu’une quelconque orientation ne soit donnée, entretenant l’incertitude et le mécontentement. Le chômage explose, la délinquance aussi, et le gouvernement se livre à une pantomime grotesque pour faire croire qu’il agit. Points d’orgue de la période, le conflit des intermittents du spectacle et la canicule, qui consacrent la chute de deux vaches sacrées : l’Etat culturel et le système de santé, tous deux victimes du clientélisme (le nombre d’intermittents du spectacle est passé de 50 000 à 96 000 en 10 ans, et toutes les revendications des médecins ont été acceptées sans contrepartie). Pendant ce temps, la contestation n’est plus le fait de gens constructifs, mais ceux-ci sont dépassés par des extrémistes dont la destruction de l’ordre social est le seul credo.
Face à cette situation, comme le montre le chapitre 5, la France a besoin d’une thérapie de choc. Sur le plan intérieur, le contrôle de la dépense publique, qui doit être ramenée à un niveau raisonnable; le traitement des problèmes connus (retraites, système de santé) sur la base de systèmes incitatifs, prenant en compte les nouveaux risques. En bref : faire ce que les autres pays ont fait pour s’adapter. Ce qui manque, ce ne sont pas les réformes à faire (il n’est pas difficile de voir ce qu’il faut faire). C’est le courage politique de mettre en oeuvre l’évidence. Et l’intelligence de comprendre que le monde n’est plus celui dans lequel la classe politique française a commencé sa carrière, c’est à dire les années 70. Il faut, tout simplement, que la France se réveille.
Version rallongée à 135 pages d’un article, le livre se lit rapidement. Le style brillant d’éditorialiste de l’auteur fait merveille. Et face à la brutalité des faits, que peut-on faire sinon approuver? Pourtant, ce livre n’est pas dépourvu de défauts.
Son premier défaut est d’être un pamphlet, ce qui a plusieurs conséquences. Premièrement, emporté par sa volonté de décocher flèche sur flèche, de ciseler ses phrases, l’auteur tombe dans la facilité du bon mot au détriment de l’argument bien construit. Ses données chiffrées, par exemple, sont assénées à la truelle, sans nuances, et en mettant soigneusement de côté celles qui pourraient aller à l’encontre de son argumentation. Le fait que la France soit l’un des principaux pays destinataire d’investissements étrangers par exemple; le fait que la part de l’industrie dans la valeur ajoutée ne baisse guère; le fait que la forte productivité du travail en France favorise la compétitivité des entreprises nationales à l’exportation; ceci ne constituent que quelques exemples. Ses jugements sans nuances sur les gouvernements étrangers, parés de toutes les vertus (et mis en abîme de la médiocrité française) mériteraient eux aussi d’être nuancés. Il est possible d’argumenter, par exemple, que la baisse d’impôt du gouvernement Bush est de la même farine que celle de Raffarin : sans effet sur la croissance, simple cadeau à son électorat. La médiocrité politique, certes répandue en France, ne constitue pas un monopole national. Deuxièmement, ce style flamboyant, certes agréable à petites doses, finit par lasser un peu. On voudrait plus de rigueur et moins d’esbrouffe.
Mais surtout, ce livre repose sur des idées discutables. Tout à son souci de marquer l’importance de la période actuelle, Baverez sombre dans la facilité et l’analyse creuse. Certes, le monde actuel a bien changé par rapport à celui des années 70-80. Mais de là à parler de « géopolitique du chaos » (terme emprunté au directeur du Monde diplomatique, ce qui n’est pas un gage de qualité), de « risques majeurs globaux », d’une nécessaire « réactivité en temps réel » et autres simagrées. On pourrait lui rappeler que la période antérieure était caractérisée par la semi-guerre entre deux puissances disposant d’un arsenal capable d’anéantir plusieurs fois la population humaine. Que la bataille de Verdun devait nettement plus ressembler au « chaos » nécessitant de la « réactivité » que la guerre contre le terrorisme. Il ne faut pas nier la réalité des dangers d’aujourd’hui : mais la tendance à considérer la période contemporaine comme la plus incompréhensible et la plus périlleuse de l’Histoire est une facilité des esprits paresseux, un effet de manche, qui ne repose sur aucune réalité.
L’auteur, dans son désir de convaincre, utilise parfois une rhétorique fausse, celle de la compétitivité et de la désindustrialisation. Il est vrai que pour parler au public français, mieux vaut toucher aux cordes sensibles : à savoir, l’orgueil national (quoi? Moins compétitifs que les anglais-ennemis héréditaires?) et les fermetures d’usines (ah, ces reportages sur les malheureuses victimes des plans sociaux…). Cette argumentation est dépourvue de sens : la question de l’économie nationale est celle du bien-être des français, du PIB par habitant, de la croissance et du taux de chômage. La « compétitivité » dans les secteurs « à forte valeur ajoutée » n’a rien à voir là dedans. Le mouvement par lequel des emplois mal payés disparaissent, remplacés par des emplois plus qualifiés et mieux payés, est un mécanisme normal, consécutif au progrès technologique. La désindustrialisation est largement un mythe : certes les effectifs diminuent, mais c’est au contraire le signe d’une industrie dont la productivité monte rapidement. Ce qui manque, c’est surtout l’apparition, bloquée par des règlementations stupides, des secteurs qui feront la croissance future.
La France a clairement un problème d’offre, de régulation excessive du marché du travail, d’un Etat dont la productivité augmente peu : les conséquences de cette situation sont une baisse relative du niveau de vie des français, un chômage endémique, l’explosion des inégalités et des malheurs sociaux sans la contrepartie du progrès. Inutile d’en rajouter, ce problème est suffisamment grave… Même s’il est moins vendeur que la lutte globale pour les marchés mondiaux et Moulinex qui ferme.
Mais inutile de faire la fine bouche, et d’attendre de ce livre qu’il soit le traité de géopolitique et d’économie qu’il n’a pas vocation à être. En mettant les pieds dans le plat, Baverez tend le miroir devant une France qui refuse de se regarder en face. L’agacement qu’il a visiblement suscité suffit à montrer qu’il a touché juste, et met en porte à faux les piètres penseurs spécialistes de la noyade de poisson. Il faudra sans doute encore beaucoup de livres, d’articles, comme celui-ci, pour qu’enfin la France se sorte de ses difficultés; il faudra peut-être des changements brutaux et radicaux, la énième révolution d’un pays qui en raffole. Au moins, nous ne pourrons pas dire que nous n’avons pas été prévenus.

Post Scriptum de SM : le livre est, comme le souligne Alexandre intéressant à divers égards, limité à bien d’autres, mais conduit à se poser une question sur ce qu’est devenu le « projet France » et sur notre simple capacité à le définir. Car, désormais, qu’est devenue notre possibilité de choisir la construction d’une société disons « sociale-démocrate » à l’européenne plutôt qu’une société « libérale » à l’anglo-saxonne ? Qui peut encore prétendre que nous vivons dans une société où loisirs, douceur de vivre et une certaine idée du destin national seraient au centre de nos vies, l’argent et la productivité étant domestiqués pour nous servir et pas l’inverse ? A force de faire semblant de vivre dans une telle société, nous en sommes arrivés au point où le niveau de vie auquel nous aspirons pour nous et pour les autres n’est plus atteint, en regard de l’insuffisance croissante de notre qualité de vie. L’équilibre entre « luxe » et « sérénité » est rompu et seul le confort matériel semble atteignable pour chacun d’entre nous pris individuellement. Or, ce réveil crée la défiance vis-à-vis de l’autre. Autre qui est fonctionnaire, RMIste, basané ou courtier en bourse. Tant est si bien, qu’il n’est bientôt plus question de choisir un modèle. Non, un seul devient désormais évident : celui qui valide l’individualisme ambiant, l’égoïsme en fait (ce qui n’est pas du tout la même chose). Victoire d’une certaine conception de la société (celle qui considère que la société, finalement, ça n’existe pas) et défaite cuisante de ceux qui au fil du temps n’ont eu de cesse de répéter que pour que tout aille mieux, il ne fallait surtout pas bouger. Ceux qui en agitant l’épouvantail d’une société de marché se sont arrêtés à la moitié du chemin, oubliant que l’alternative était à définir effectivement. Quelque part, pour résumer vulgairement tout ça, on peut dire que nous sommes en voie de prendre tous les travers d’un modèle honni, sans en retenir le moindre dividende. Et personne n’est innocent.

Alexandre Delaigue
09/10/2003

Nicolas Baverez, La France qui tombe. , Perrin, 2003 (5,23 €)

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